Hela Hazgui
13 Novembre 2003
Enveloppée dans une lumière rougeâtre, la troupe de musique iranienne prend place sur la scène du Théâtre municipal de la ville de Tunis.
Au lieu de se mettre à ras le sol, jambes croisées comme de coutume, les trois musiciens et la chanteuse s'assoient sur des tabourets couverts de tapis persans.
Un signe révélateur d'une certaine évolution du chant soufi iranien, d'autant plus que cette troupe est jeune. «Notre spectacle «Voyage de soufi» est loin d'être un recueil de chants traditionnels, soufis iraniens. Il est plutôt le fruit d'un long travail d'improvisation et de raisonance musicale, et d'une sérieuse recherche sonore. On ne garde du soufisme que son effet sur les auditeurs, son âme et sa spiritualité», explique le directeur de la troupe Bahman Panahi.
«Voyage de soufi» conserve pourtant les instruments traditionnels iraniens, ceux qui sont fréquemment utilisés dans les concerts soufis iraniens : le naï, le daf et la cithare. Mais ce qui fait le charme et l'originalité de ce voyage, c'est surtout l'autonomie de chaque instrument y compris la voix de Zohra Kriminia qui dans ce concert semble être exploitée comme un instrument doté d'une large échelle musicale.
Ce voyage, en deux parties, nous a permis de savourer deux sortes de musiques, proches certes mais différentes et complémentaires.
Naï, daf et cithare ouvrent le bal avec des morceaux aux rythmes lents et lancinants. La cithare semble au début tenir les rênes. Dominante et persistante, elle laisse résonner les cordes au détriment des autres instruments. Seule la voix l'accompagne en essayant de lui résister.
Cependant, le daf, le naï et toujours la voix finissent par s'affirmer au fil des chansons. D'abord timides et réservés, ensuite fermes et obstinés au point de s'emparer de toute la pièce musicale et de s'imposer par des solos envoûtants.
Le naï sensible et poétique souffle des airs venus des montagnes, purs et frais qui coulent de source. Comme stimulée par la charge émotionnelle émise par le naï, la voix se lève, aiguë, limpide, caressant et consolant ce ton au timbre lyrique. Le naï et la voix s'élèvent en duo dans les cieux pour un voyage éternel au plus profond d'une âme errante. La symbiose est parfaite. Et c'est à ce moment que le daf entre en scène comme pour prendre part à cette union éternelle, à cette réconciliation avec le Créateur.
Il se lance dans une transe spectaculaire, une transe aux rythmes envoûtants qui changent selon la position de l'instrument : profonds quand il est à l'horizontale, violents et perçants quand il est à la verticale.
La cérémonie s'achève par quelques touches de cordes. La cithare adoucit l'atmosphère, rabaisse la tension et calme les coeurs affolés.
En deuxième partie, le naï est remplacé par une seconde cithare et la musique devient berçante et pénétrante. Le soufisme s'épanouit donc à la chaleur d'une mélancolie, tellement intense qu'elle frôle l'ivresse, le vertige.
Tous les instruments avaient un triste accent, lent et lugubre. Même la voix aigre-douce en aigu, cristalline en grave, n'arrive plus à raviver la flamme de la joie. Les coeurs semblent pleurer avec ces deux cithares, qui traduisent la chaleur de l'âme quittant un corps encore vivant. La voix se métamorphose parfois en cette âme fuyante. Elle vibre, elle tremble Tantôt elle s'éteint jusqu'à devenir inaudible, tantôt elle s'élève jusqu'à devenir criade et stridente. Ce mouvement oscillatoire, étouffé par le ton profond des cithares, reflète une lutte acharnée, une lutte qui laisse pourtant échapper la flamme de la passion. Même la percussion, qui tout à l'heure était vive et dynamique, semble perdre de son punch et glisse malgré elle dans la mélancolie de ce bal d'amour épatant.
La simplicité, le professionnalisme et l'émotion dégagée par cette troupe ont été très applaudis par un public hélas peu nombreux.
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