Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Prix littéraires : la saison où le monde des livres est ivre

Serge Alain Godong et de Martial Ongono, à Paris

13 Novembre 2003


Les polémiques, controverses et commentaires vengeurs qui précèdent, accompagnent et clôturent en France comme dans de nombreux autres pays la saison des distinctions littéraires montrent justement qu'aujourd'hui plus que jamais...

Les polémiques, controverses et commentaires vengeurs qui précèdent, accompagnent et clôturent en France comme dans de nombreux autres pays la saison des distinctions littéraires montrent justement qu'aujourd'hui plus que jamais, la littérature est une expression de l'âme et de l'intelligence humaine qui, dans le silence de ses pages brassera longtemps encore les rêves les plus fous et les illusions les plus inassouvies d'un monde à la recherche d'une meilleure expression de son humanisme. Humanisme accompagné et noué dans la passion, la fascination, la révolte et même, souvent, le dédain que les uns trouvent à l'exclusivité de ces distinctions qui en glorifient forcément quelques uns, tout en laissant sur la touche, des talents, parfois innombrables, injustement ou peu justement reconnus.

Faute de posséder - pour le moment, on l'espère - sur les terres nationales une autorité morale et intellectuelle qui distingue chaque année les plus fines fleurs de la littérature locale, pourquoi ne donc pas lorgner du côté de la France, pour observer et même pour en savoir davantage sur la manière dont s'anime, se cultive et se perpétue une tradition qui, dans de nombreux cas et de nombreux pays, est vieille de plusieurs dizaines d'années ? Ainsi, en marge de l'attribution, au cours de deux dernières semaines des grands prix littéraires du monde et du monde francophone (Goncourt, Renaudot, Femina, Médicis?), pourquoi ne pas traîner sa curiosité sur ces livres et ces auteurs que les autres ont aimés ? Pourquoi ne pas participer à ce grand jeu, à cette folie, à cet enchantement du monde, à cette ouverture passionnelle sur les drames et les jubilations des temps modernes pour se donner la chance de voir l'endroit où bat le c_ur du monde, où les hommes se surpassent, où les femmes expriment leur génie, où Mutations prend la mesure de sa liberté, de son iconoclasme et même, de sa vivacité de ton ?

Le beau Sud-Africain du Nobel

Dans le cercle des écrivains francophones, J.M. Coetzee n'est pas tout à fait un homme particulièrement connu. Et ce, bien que son oeuvre de plus en plus abondante (dix romans), ait commencé à être sérieusement traduite dans la langue de Molière dès lors qu'il avait été assuré que, Au coeur de son pays, son premier roman paru en 1981 (et traduit en français seulement huit ans plus tard), était la première marche d'une carrière qui allait très vite être jalonnée de nombreux succès de vente et de gloire infinies, pour l'essentiel récoltées, dans le monde anglo-saxon dont il représente sans doute aujourd'hui l'une des plus belles perles littéraires actuelles. Des romans puisés à chaque fois dans la profondeur des territoires brûlés d'Afrique du Sud et de ces imaginaires bien sombres où se télescopent des vies perdues et des destins contradictoires. Une littérature de peintures souvent très intestines et très crue de tragédies et de turpitudes dans lesquelles s'engluent des citoyens autant hantés par les fantômes de l'apartheid que par ceux, tout aussi nombreux de la post-apartheid en laquelle étaient pourtant fondés tant d'espoir de renaissance.

L'attribution que lui fait donc le jury suédois - avec à la clé un chèque de 1.200.000 euros - sonne dès lors comme une récompense d'autant plus logique qu'elle arrive tout de même un an après que l'homme ait reçu un véritable triomphe aux Etats-Unis et en Angleterre - où il a justement obtenu le prestigieux Booker prize, en 1999 - le Commonwealth Prize, le National Criticis Award et, en France, le prix du meilleur livre étranger, tout ça pour un seul et unique livre, un très beau livre, un roman magnifique et délicieux, sobrement intitulé, Disgrâce. Une mise en scène glacée et crépusculaire, écrit avec une douceur toute étrange et des personnages qui paraissent si accessibles, si familiers, si humains dans leurs déchéances et des déboires qui les rendent dès lors si humains et même, d'une certaine façon, si aimables. Car, en racontant le destin inquiétant d'un quadragénaire du Cap, qui se tape une pute tous les jeudis dans une chambre d'hôtel, J.M. Coetzee joue finalement des contradictions humaines comme d'une caverne dans laquelle chacun puise ce qu'il cherche, un peu comme dans une auberge espagnole.

Pour la carrière, J.M. Coetzee est né en 1940. Il a fait des études de littérature en Afrique du Sud et aux Etats-Unis avant de tenir une carrière d'enseignant de littérature américaine, tout en se coulant dans une carrière double de traducteur, critique littéraire et spécialiste de linguistique. Il continue de vivre en Afrique du Sud et s'attache autant que par le passé à donner à voir à la postérité, les figures troubles d'un pays dont les désillusions de la modernité sont semblables à peu de choses à ses cauchemars du précédent millénaire.

J.M. Coetzee, Disgrâce, Points, Seuil, 2002, 273 pages.

Les bonnes nouvelles de l'Académie

Les reliques vivantes de son oeuvre ? Les "vies banales sans gouvernail", les "éclopés de l'âme", les handicapés de la vie, les loosers, les perdants, les défaits. Annie Saumont a, semble-t-il, l'expertise des situations quotidiennes les plus saugrenues et des scénarios de vie qui se nouent certes, sans surprise, mais dans lesquels viennent s'aligner les signes probants d'une fatalité presque normale, presque inévitable. Son dernier recueil, intitulé, Un soir, à la maison (Julliard) a donc été couronné par l'Académie française, certes pour récompenser la brillance et la singularité de cette oeuvre, mais aussi, simplement, pour se dire que toute son oeuvre a été, comme cette dernière, belle, pleine de grimaces et d'audaces souvent renversantes.

Car, en terme de productions littéraires diverses, il est vrai que l'auteur en a eu une, de plutôt abondante, pour l'instant : une vingtaine d'oeuvres de divers angles, des romans surtout (prix des éditeurs en 2001) et de très nombreux recueils de nouvelles : Quelques fois dans les cérémonies (Gallimard, 1981, prix Goncourt de la nouvelle), La terre est à nous (Ramsay, 1987, Prix de la nouvelle de la ville de Mans), Je suis pas un camion (Seghers, 1989, Grand prix de la nouvelle de la société des gens de lettres), Quelque chose de la vie (Seghers, 1991, Prix Nova pour l'ensemble des recueils de nouvelles) et, évidemment cette dernière qui a le plus ému les membres du jury de l'Académie française. Une sorte de couronnement donc, dans la mise en triomphe de ces lignes sur lesquelles vient s'écrire à chaque fois une force de narration qui se fait d'autant plus forte qu'elle est ramassée dans des textes courts et incisifs, où les débuts sont souvent presque aussi déconcertants que les fins.

Maniement à l'absolu de l'art de l'improvisation et d'une densité au bout de laquelle chaque paragraphe semble, à chaque fois, porteur d'une tragédie singulière. En attribuant à la nouvelle un prix spécifique, l'Académie française veut ainsi en quelque sorte réhabiliter un genre littéraire qui a souvent été injustement perçu comme mineur et même marginal. Il est ainsi question de faire de la nouvelle un genre à part, dont la maîtrise et le rythme ont quelque chose de bien spécifiques et dont la réussite tient d'une expression et d'un talent entièrement à part. Une préoccupation du reste de plus en plus partagée par de nombreux jurys qui ne manquent pas, dans l'énoncé de leurs récompenses, de faire un cas à part à la nouvelle.

Annie Saumont, Un soir, à la maison, Julliard, octobre 2003. 165 p.

Nostalgie de Beyala à l'Académie française

Les Camerounais garderont encore longtemps à l'esprit le passage suivi de controverses souvent rugueuses de leur compatriote, Calixthe Beyala, sur le trône de l'Académie française en 1996 avec son roman Le petit prince de Belleville. Puisque, depuis lors, plus aucun auteur africain n'a pu recevoir cette récompense qui, posée sur la couronne de la prestigieuse institution de la langue française, distingue chaque année la force et l'originalité d'une oeuvre dont le talent dans la narration et l'originalité de l'histoire sont servis par une qualité de langue qui n'est particulièrement ni avant-gardiste ni complètement intégriste sur le refus des emprunts et des subtilités que cachent souvent des cultures et des parlés inconnus. Une langue française qui doit, de ce fait, simplement rester belle, ingénieuse, innovante et qui doit resituer à cette expression toute sa splendeur, toute sa gaieté et toute sa musicalité.

Des critères auxquels aura sans doute obéi Tout est passé si vite, roman tragique et mélancolique de Jean-Noël Pancrazi qui est, à cet égard, un vrai bijou. Un chef-d'oeuvre, avec des phrases longues et mélodieuses, dont la lecture procure une extase presque masochiste (à cause de la détresse des héros). Du fait, pas tant de l'originalité de l'histoire en elle-même - une femme, écrivaine qui sombre dans la détresse et la mort, en se pavant de solitude et de mélancolie glauque - que de la force de narration qu'il y met, de la faculté qu'il met dans chaque personnage, une densité et une obscurité qui en font une abîme, susceptible de révéler les démons qui sommeillent en chaque lecteur. Un roman qui raconte les travers de la solitude en revisitant la grande voie éclairée qui conduit à ses tourments : abîmes sexuels et perditions amoureuses, blessures de se retrouver seule devant le temps qui passe et les soirées que l'on a à passer toute seule, dans sa chambre, devant ses quatre murs, lorsqu'on est une femme de plus de 40 ans. Un drame psychologique parfaitement tenu, écrit avec angoisse pendante mais avec une subtilité de tout instant, une douceur entêtante et savoureuse. La défaite des hommes et des femmes de ces lieux en devient donc presque délicieuse. Presque aussi forte que les précédents romans de l'auteur où l'on retrouvait déjà la même énergie dans Les quartiers d'hiver (prix Médicis) et la trilogie autobiographique Madame Arnoul (prix du livre Inter), Long séjour et Renée Camps

Jean-Noel Pancrazi, Tout est passé si vite, Gallimard, octobre 2003, 183 p.

Le style inchangé du Médicis

Il y a Benia, le narrateur, Kyabine, Sifra et Pavel, tous soldats d'une armée rouge en perdition, réunis par hasard, ils doivent apprendre la solidarité pour se tirer d'affaire. Les quatre camarades jouent aux dés, partagent du thé, surveillent le feu, vont et viennent autour de l'étang. Nous sommes en 1919, les armes de la première guerre mondiale tonnent encore. Quatre soldats de l'Armée rouge fuient dans des forêts glaciales les forces roumaines et polonaises. C'est là qu'ils rencontrent l'inattendu. Un gamin timide, enrôlé volontaire, qui passe son temps à écrire sur un petit carnet. Le jeune Evdokim va changer la vie de ces combattants qui, eux ne savent ni lire ni écrire. Et le titre est tout trouvé : Quatre soldats de Hubert Mingarelli raconte ainsi l'homme et sa nature. La manière dont des hommes perdus parviennent à s'entraider, la révolution russe n'est plus alors qu'un prétexte diffus.

Le roman ressemble à une longue nouvelle, la nature est omniprésente et les circonstances comptent moins que le désarroi moral des personnages. Leurs tâtonnements et leurs dialogues. L'auteur soulève de l'émotion chez le lecteur, pour dire que l'amitié peut maintenir la barbarie à distance, que l'amour peut vaincre la haine. Tout le projet et l'ambition originels du Médicis se retrouvent donc en quelque sorte transcrits dans ce roman. Car, lorsque Gala Barbisan et Jean-Paul Giraudoux lancent en 1958 ce prix, ils veulent en faire une disctinction pas comme les autres . Depuis, il prétend couronner un roman, un récit ou des nouvelles d'un auteur encore peu connu à un style et un ton nouveaux. Le jury a cru voir en Hubert Mingarelli ce romancier là.

Bien que l'homme compte déjà dans sa bibliothèque dix romans, à la célébrité discrète. Des romans comme Une rivière verte et silencieuse, La dernière neige ou La beauté des loutres, ainsi que des livres pour la jeunesse. Né en 1956, il est aujourd'hui installé dans l'Isère, non loin de Grenoble, en France. Hubert Mingarelli s'est engagé à dix sept ans dans la marine française où il est resté trois ans, sillonnant les mers du globe. Par la suite il exercera de nombreux métiers, mais il aura eu besoin du premier pour écrire ce roman sous le charme duquel le jury Médicis 2003 du roman français est tombé.

Hubert Mingarelli, Quatre soldats, Seuil, Prix Médicis 2003 du roman français

Enrique Vila-Matas, Le mal de Montano, Bourgois, Médicis 2003 du roman étranger

Michel Schneider, Morts imaginaires, Grasset, Médicis 2003 de l'essai

Le Femina s'offre un Chinois

Les douze dames du jury de Femina ne pouvaient que tomber amoureuse. Le complexe de Di n'est-il pas, en réalité, une bifurcation, une cachotterie, un jeu de mot, pour traduire l'univers psychanalytique et souvent inconnu du complexe d'oedipe ? Un livre nu, qui raconte la vie d'un exilé chinois revenu en France et épris de l'analyse des rêves et tentant de soigner les névroses d'un juge corrompu afin d'obtenir qu'il libère sa petite amie. On dira donc, un freudien puceau. Mais le juge Di, achetable à coup de devises américaines, exige autre chose : l'essence Yin d'une vierge pour retrouver l'extase ressentie jadis lorsqu'il pressait le canon de son pistolet contre le dos des condamnés à mort, une sorte de viagra . Et le chinois sauveur se met à la recherche d'une vierge consentante. Le voilà dans une marche parsemée de découvertes et dont la moindre n'est pas cette danseuse de hip-hop fine connaisseuse des "discours de Mao chantés par des stars de Hongkong sur la musique électronique", entre autres, car ce complexe de Di c'est un peu la cité des femmes?

D'autant que son auteur est une telle curiosité que, même le présentateur du journal de France 2 (chaîne de télévision publique française), en annonçant le nom du lauréat Femina 2003 a bien failli ne jamais pouvoir le prononcer. Encore qu'il aura dit n'importe quoi, quelque chose comme "Dai", tendant dès lors à prouver que, décidément, ces Français n'ont pas les mêmes goûts que les Françaises...

La faute du présentateur vient de l'indifférence que certains Français peuvent avoir pour ceux venus de loin. Dai Sijie est pourtant français d'origine chinoise, comme on aime à le préciser. Arrivé en France en 1984, à 29 ans à la faveur d'une bourse d'études, c'est en cherchant un cinéma porno qu'il flashe sur le 7e art, il secoue la croisette avec Chine ma douleur, premier long métrage filmé dans le 13e arrondissement, le plus chinois des quartiers de Paris. Mais dix ans plus tard en 2000, le réalisateur pose sa caméra et se saisit de la plume pour Balzac et la petite tailleuse chinoise très vite succès de librairie, 650000 exemplaires vendus en France, traduit dans 35 langues, il n'en faut pas davantage à l'écrivain cinéaste pour le porter à l'écran. Le film est boudé en salles et interdit en Chine. Qu'importe, il reste à Dai Sijie la langue pour lécher le français dont "les mots n'existent que pour plaire aux femmes " dit-il.

Centenaire

L'autre Femina consacré à l'essai est revenu à Jean Hatzfeld pour Une saison de machettes aux éditions du Seuil. L'ouvrage revient sur le génocide rwandais de 1994. Après avoir donné la parole aux victimes dans son précédent livre, Un dimanche à la piscine à Kigali, l'écrivain fait intervenir dix tueurs, des gens formant une bande de copains, et qui parlent de massacres comme d'un travail ordinaire. Le Femina célèbre son centenaire l'an prochain. Ce prix est attribué à Paris, au début du mois de novembre, quelques jours avant le Goncourt qui a suscité sa création. En fait, il veut lever l'interdiction tacite du Goncourt de couronner une femme. Mais Femina la dame de Paris elle, est largement ouverte aux hommes qui y pénètrent avec quelque bonheur.

Dai Sijie, Le complexe de Di, Gallimard, septembre 2003

Magdo Szabo, La porte, Viviane Hamy, Femina étranger 2003

Jean Hatzfeld, Une saison de machettes, Seuil, Femina essai 2003

Renaudot et l'obsession de la justice

Depuis plus de 70 ans, le Renaudot est pour le Goncourt ce frère cadet qu'on attendait plus, qu'on ne désirait pas, mais qui un jour alors qu'on se confortait dans sa sublime solitude, est arrivé. Un frère cadet impertinent, pas ombrageux pour un sou, mais quand même présent et avec lequel il faut compter. C'est que toute l'existence et la raison de vivre du Renaudot tiennent au Goncourt. Le rituel fut immuable les vingt premières années du Goncourt. Journalistes et critiques littéraires sont réunis chez Drouant, un restaurant gastronomique du centre de Paris, impatients d'assister à l'attribution du prix. En 1926, dix d'entre eux, las de subir la dictature Goncourt se décident à constituer un jury et créent leur prix littéraire. Et comme dans chaque famille, ils lui donneront le nom du plus illustre de leurs ascendants, le premier gazetier français, fondateur sous Louis XIII de la Gazette de France : Théophraste Renaudot. Décerné le même jour, à la même heure et au même endroit que le Goncourt, on a coutume de dire qu'il répare les éventuelles injustices de ce dernier.

La preuve, cette année, le Goncourt a attribué son prix dix jours avant le calendrier prévu suscitant critiques et perplexité, et c'est encore le Renaudot avec cette fois le Femina qui se sont chargés de rétablir la norme le 27 octobre. Deux livres sont désignés au cas où le lauréat du Renaudot aurait déjà le Goncourt. Le prix est destiné à un roman, à un récit ou à un recueil de nouvelles édité dans les douze mois précédents et apportant un style et un ton nouveaux. Aucun auteur ayant obtenu un des grands prix littéraires dans les cinq années précédentes ne peut obtenir le Renaudot sauf s'il devait être décerné à l'unanimité.

Critères

C'est à ces critères qu'a dû répondre Les âmes grises de Philippe Claudel. Une enquête sur un fait divers, l'assassinat d'une fillette survenu en 1917 en Lorraine, tout près de la ligne de front.

Là où les soldats s'entretuent dans l'épouvantable boucherie humaine que fut la grande guerre. " Que l'on tue des fillettes ou que les hommes meurent par milliers, il n'est rien de plus tragiquement humain ", dit l'auteur né en 1962. Il a déjà reçu le prix France Télévision 2000 pour J'abandonne et le Goncourt de la nouvelle 2003 pour Les petites mécaniques. Les âmes grises était en finale du Goncourt et du Femina. Et comme c'est le cas depuis 1996, le Renaudot prime par ailleurs un essai, l'honneur est revenu à Yves Berger directeur littéraire de Grasset pendant quarante ans (1960 à 2000). Son Dictionnaire amoureux de l'Amérique témoigne de sa passion pour les Etats-Unis, mais il est écrit souligne-t-il, sans franglais ni anglicismes.

Philippe Claudel, Les âmes grises, Stock, Renaudot 2003

Yves Berger, Dictionnaire amoureux de l'Amérique, Plon, Renaudot de l'essai.

L'inamovible charme du Goncourt

Contesté par beaucoup, le Goncourt reste convoité par tous. Cette année, tous les acteurs du microcosme de la littérature française avaient entouré la date au feutre bleu : le 03 novembre. Ce jour là, l'académie Goncourt devait fêter son centenaire, avec la détermination affichée par sa présidente de surtout " ne pas se tromper ". 2003 promettait donc un grand coup. Les raisons ne manquaient pas, entre le tohu-bohu de ses 100 ans, son " parisianisme " et son " copinage " longtemps décriés, il y avait matière à polémique. Tout le monde attendait, journalistes, éditeurs, auteurs et lecteurs. Mais le 21 octobre la vieille dame prit son petit monde par surprise en décernant sa 101eme distinction avec deux semaines d'avance, sans attendre le premier lundi de novembre comme c'était le cas depuis un siècle. Grosse blague, simple caprice de star ou nouvelle tentative de créer l'événement ? En tout cas, et quoiqu'en dise Edmonde Charles-Roux sa présidente, le prix a encore défrayé la chronique. La reine ne pouvait se plier longtemps au principe de l'alternance des dates de proclamation, imposé en 1999 par le jury Femina et qui aura entamé la suprématie du Goncourt, décerné en premier pendant 96 ans.

L'on peut dès lors comprendre tout l'attrait qu'exerce le Goncourt. A l'origine, le prix devait récompenser de 5000francs français (500000fcfa) un "ouvrage d'imagination en prose paru dans l'année". Aujourd'hui, la distinction vaut de l'or. Le lauréat ne reçoit que 10 euros (6555fcfa), mais alors quelle aubaine. La vie du " goncourisé " change de fond en comble dès l'annonce de sa victoire. Espace assuré au journal télévisé de 20 heures, dédicaces dans toutes les librairies de France et le meilleur est ailleurs. D'abord la réimpression immédiate et sans condition du livre à près de 150000 exemplaires. Viendra ensuite l'heure des comptes : les bons Goncourt se chiffrent entre 250000 et 600000 sans compter la réimpression en poche et les droits de traduction. Les plus grands succès restent La condition humaine d'André Malraux, 1933, 4 millions d'exemplaires vendus en France, L'amant de Marguérite Duras 1984, 2,5 millions d'exemplaires et Les noces barbares de Yann Quéfelec 1985, 2 millions d'exemplaires. Il y a aussi des années sans. Pascal Quignard en 2002 n'aura vendu que 100000 exemplaires de ses Ombres errantes. Mais le Goncourt reste un vrai cadeau de fin d'année reconnaissable par son bandeau rouge.

Origines

Tel est le destin du Goncourt. Né le 21 décembre 1903 par testament d'Edmond de Goncourt en mémoire de son frère Jules, tous deux historiens et écrivains. Son but est d'encourager les lettres, assurer une vie matérielle à un certain nombre de littérateurs et rendre plus étroites leurs relations de confraternité. Mais c'est devenu l'affaire de quelques maisons d'édition. Gallimard aura monté le podium 33 fois en cent ans, Grasset 16, Albin Michel 10 et Seuil 5. La Maîtresse de Brecht, Goncourt 2003 aura gardé la ligne, c'est un roman de chez Albin Michel. L'auteur promène ainsi dans Berlin-Est de l'après guerre, sur fond de guerre froide. Un roman d'amour et d'histoire. Jacques-Pierre Amette son auteur est critique à l'hebdo français Le point depuis sa création en 1972. A 60 ans, il est auteur d'une trentaine d'ouvrages, romans, essais, pièces de théâtre. On note même une incursion dans le polar, sous le pseudonyme de Paul Clément. Son dernier roman résout en un prix, ce qu'il aura recherché toute sa vie : une retraite heureuse. Il peut à son tour souhaiter la suppression du Goncourt comme chacun de ses prédécesseurs, jetant le manche après la cognée.

Jacques-Pierre Amette, La Maîtresse de Brecht, Albin Michel, Juillet 2003, 306 p.

Truoc-nog à l'envers du Goncourt

Le " Truoc-nog ", un savant boustrophédon (procédé littéraire qui consiste à écrire un mot à l'envers). Oui, c'est un mot embarrassant à tout le moins, à défaut d'être simplement renversant. Tout comme l'est le livre d'Iegor Gran pour le Goncourt. L'ouvrage retrace les péripéties d'un Goncourable, un auteur raté qui s'est pris pour un vrai, jusqu'au jour où la nouvelle tombe comme le verdict du procès de Kafka : il est nominé pour le prix Goncourt, à ce qu'il paraît, la plus mauvaise nouvelle pour un écrivain, mais la plus espérée. Un prix qui sert de contre modèle pour tout écrivain de vocation. Le Goncourable, personnage central du texte traverse donc la centaine de pages avec tout le panel des angoisses d'un homme qui a raté complètement sa vie en attendant un verdict insoutenable. Et comme toujours le prix s'accompagne de revirements amoureux, d'amitié mesquine, de tromperie d'éditeur. Un hommage particulier à un prix qui brandit ses cent ans au monde.

Bien entendu, le long du livre la plaisanterie grandit, s'essouffle et s'estompe parfois, revenant sans cesse sur les mêmes points de brèche. Le procédé de l'hyperbole en même temps s'use à force de pratique. Et les attaques s'érodent par leur démesure. Mais les mots de l'auteur fonctionnent toujours, atteignant sans cesse leur cible. L'auteur écrit un pamphlet romancé bourré d'humour et de tournures parfaitement inconvenantes. Le Truoc-nog explique à sa manière l'interminable liste de tous ces auteurs primés demeurés à jamais inconnus pour la postérité littéraire. Malraux et Proust en moins. Les noms tournent. Ils ne disent rien. " La litanie des inconnus ressemble à une allée de cimetière. Ce pourrait être un tas de touristes allongés sur une plage bondée. Ils ne font ni chaud ni froid. On les entendrait dans un haut parleur qu'on ne serait pas plus intrigué ".

Liens Pertinents

Ce récit se teinte aussi sans doute d'une pointe d'autodérision pour l'auteur primé que fut lui même Iegor Gran. Au printemps dernier, il avait proposé ONG, décrivant de façon burlesque la guerre que se livraient deux organisations humanitaires, pour la prééminence dans un immeuble où elles avaient chacune leur siège. Un petit chef-d'_uvre d'humour, mais lequel ? Tout en noir. Et comme de bien entendu, il remporta le prix de l'humour noir et le prix RD/RG-Paris Première. Inutile de préciser qu'il n'avait cette année aucune chance. Telle n'était d'ailleurs pas son espérance. Reste que son dieu l'aura aidé, le bricolage de calendrier de cette rentrée qui ne sert pas la littérature française, donne à ce petit roman un joli prétexte. La preuve, il est au moins aussi bien exposé dans les librairies de l'hexagone que les primés 2003.

Iegor Gran, Le Truoc-nog, POL, octobre 2003, 160 p.

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