Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Renc'Art à l'hôtel du rêve

Claude. B. Kinguè

13 Novembre 2003


Hôtels cinq étoiles, hôtels sans étoile, aucun établissement de la place ne porte ce nom. C'est pourtant à l'hôtel du rêve que nous logeons depuis quelques jours.

Le rêve notamment d'une carrière internationale pour certaines productions culturelles locales. L'Unesco vient en effet de publier une liste de chefs-d'oeuvre oraux et immatériels désormais classés comme patrimoine de l'Humanité. On y retrouve aussi bien des rites, des poèmes, de la musique que certaines techniques pour travailler certains matériaux. Un poème épique d'Egypte, une polyphone des pygmées de la République Centrafricaine et une technique de travail du bois malgache font aussi désormais partie du patrimoine universel de l'humanité. Depuis, nous ne nous retenons plus de souhaiter qu'il en soit de même bientôt pour le mvet ou son équivalent en pays bassa, l'Ilung ou la case mousgoum. C'est indécent ? Qu'on nous le pardonne !

Encore qu'un autre rêve nous enflamme : c'est celui de voir Eboa Moubitang réussir à tenir son double pari : d'une part, aider la multitude de musiciens qui écument les quartiers et les bureaux, avec chacun une idée de disque, à trouver un producteur ; d'autre part, mettre en place un réseau de distribution du disque en Afrique centrale et occidentale.

La présence de Régis Sissoko à la Foire internationale du disque qu'il organise au Centre culturel camerounais témoigne sans doute du sérieux de son projet.

On dit en effet de lui qu'il est de ces personnes à qui le Masa, Marché des arts du spectacle en Afrique doit son succès. A Pouma, sur la route Yaoundé-Douala, on s'est aussi pris à rêver le week-end dernier. A rêver de voir le conte s'affranchir de son statut actuel de sous-genre. Émerveiller les enfants le soir avec la ruse de la tortue ou la vélocité du lièvre, les inciter à la prudence avec comme épouvantail le lion, la panthère ou le léopard. A cet effet, comme lorsque toute l'Afrique n'était qu'un gros village, des spécialistes du récit fabuleux ont accouru de plusieurs pays, et dans les textes, ils font crépiter le tam-tam, s'égailler les antilopes.

A l'hôtel cependant, on paie. A l'Hôtel du rêve, la note sera-t-elle la désillusion ? Certes, on aimerait voir certains de nos biens culturels faire partie du patrimoine universel de l'humanité. A ce titre, l'inventaire du patrimoine culturel national en cours est de la plus grande importance. Il peut, pour ainsi dire, ouvrir une carrière internationale à certaines oeuvres culturelles locales. Le risque est cependant qu'elles s'en trouvent plus menacées par une certaine mondialisation. Celle qui, non seulement fait de tout une marchandise, mais aussi gomme les spécificités, surtout s'agissant des biens culturels. Son principal défenseur, les Etats-Unis.

Une des tâches confiées à la nouvelle délégation américaine à l'Unesco est en effet de "tuer dans l'oeuf" un projet de convention internationale pour la préservation de la diversité culturelle. Les Etats-Unis considèrent cette spécificité "comme un obstacle insupportable à la libre circulation des biens culturels (?) ". Une mauvaise idée donc, qu'ils combattront avec d'autant plus de force qu'ils contribuent à hauteur de 22 % du budget de l'Unesco pour les deux prochaines années. Ce qui peut d'ailleurs parfois faire apparaître comme dérisoires certaines précautions telles que les brevets de propriété. De propriété.Encore faudrait-il que nos Etats puissent satisfaire à toutes les conditions requises à ce sujet : identification, frais, publicité, et. Ce qui n'est pas acquis, et le risque est réel qu'un certain Smith revendique un jour la paternité du Mvet depuis quelque contrée de l'Ohio.

De même peut-on craindre que Eboa Moubitang ne réalise très vite la nature évanescente du rêve. Par certains côtés en effet, son projet est touchant de générosité au regard de la réalité du "milieu". L'obstacle ici n'est pas que la piraterie. C'est déjà la qualité des oeuvres. C'est aussi un certain décalage entre ce qui se fait déjà ailleurs et ce qui se fait encore chez nous. Exemple :lors du dernier Masa, un seul groupe camerounais a été retenu, parce que, déjà, seul ce groupe avait pu faire tenir au comité de sélection une vidéo-cassette permettant de le "visionner", comme l'exige désormais le règlement de ce festival. Or la musique est également rangée aujourd'hui parmi les arts du spectacle. Si bien qu'avant de prendre quelque risque, les producteurs tiennent également à voir ce que vaut une oeuvre sur scène. Le clip apparaissant désormais comme le meilleur support de la promotion des cassettes et autres CD.

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Si l'on ajoute a ces exigences de départ les divers problèmes liés à l'inarticulation de l'Afrique en matière de communications, deux jours semblent bien courts pour mettre en place la "synergie" qu'Eboa entend créer. Il en a conscience, heureusement. On peut cependant craindre qu'en cette circonstance comme en d'autres, la lucidité ne suffise pas.

Et le conte ? A Pouma, on a rendu hommage au Pr Pierre Nguidjol Nguidjol pour sa contribution à ce genre. Mais après ? Et ailleurs ? Cet hommage suffira-t-il pour tirer le conte de l'oubli, ainsi que Bodule Mokilo nous le promettait il y a quelques mois depuis Bafoussam ? Certes, au programme des classes de 6e,à côtés des contes et légendes de la mythologie grecque, il y a les contes d'Afrique de Eno Belinga. Mais, qu'en est-il en terminale ? Le conte africain est -il dénué de toute dialectique, celle de Hegel ou celle de Hamelin ? Peut-être rêvons-nous éveillés...

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