Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Mode : la magie du cauris

Dorine Ekwè

13 Novembre 2003


Élément de géomancie, le coquillage sort des pièces obscures pour se présenter au grand jour.

Dans les milieux de la mode africaine ces dernières années, l'objet le plus prisé par les stylistes est sans aucun doute le cauris. Ce petit coquillage, originaire de l'Océan indien, et qui, à son arrivée sur le continent africain au 15è siècle, a d'abord servi de monnaie avant de jouer, jusqu'à nos jours, un rôle de poids dans la vie traditionnelle des pays. Sur les podiums des défilés de mode, il charme et enchante. Accroché sur un bout d'étoffe ou encore utilisé comme simple barrière sur certains vêtements on ne peut plus osés, il fascine par sa forme et l'utilisation qu'on en fait. Le léger cliquetis qui accompagne les pas d'un modèle arborant un vêtement parsemé de cauris, n'est pas pour déplaire. " C'est ce que j'aime le plus sur les vêtements sur lesquels on retrouve ces coquillages. Je crois, pour moi, c'est cela qui fait son charme. Ceci lorsqu'on ne tient pas en compte sa légèreté et la douceur qu'il suggère ", témoigne Alain Didier, amateur de mode et fanatique de cauris.

Si au Cameroun, le phénomène "cauris" fait désormais rage, il semble en effet ne suivre qu'un chemin tracé longtemps à l'avance déjà par les stylistes d'Afrique de l'Ouest: le Sénégal et la Côte d'ivoire en l'occurence. Ici, le coquillage avait déjà servi de boutons et autres ornements sur les vêtements. Un option que l'on explique, dans les milieux de la mode, par le fait que, "de ce côté-là déjà, le cauris est très implanté dans les traditions. Il est donc normal qu'ici, cela ait pris un peu de temps avant que l'on ne se rende compte de ce qu'il pouvait apporter dans la couture". N'empêche, c'est chacun qui se met désormais à la recherche de son cauris magique, comme pour compenser ces longues années de retard. Anggy Haïf, styliste témoigne: " Avant, c'était la paille qui nous intéressait le plus. Désormais, nous pensons qu'il faille que chacun de son côté fasse la promotion des matériaux que l'on retrouve facilement sur le continent.

C'est ce que nous faisons, et nous sommes heureux que cela passe ". Sorti de l'école du couturier Jemann en 1999, Denis Sacko, quant à lui, ne cesse de surprendre à Douala par ses créations bien originales. Dans son minuscule atelier de Bonapriso il en bouche un coin à plus d'un visiteur. Cauris, raphia brodé, et calebasse sont ses matériaux de prédilection. Sur du pagne, un jeans, du lin ou du lycra, ils font merveille. Le public aime, les jeunes femmes surtout. Sorti de ces lieux de magie et de pratiques obscures où on l'avait cantonné, le petit coquillage blanc, dont la forme qu'on lui connaît résulte d'une brisure de l'une de ses faces pour laisser sortir le mollusque qui y vit, a envahi les rues, et se fait adopter par tous. On le retrouve ainsi aux endroits les plus inimaginables, autour du cou d'une jeune fille, sur les sacs à main, au poignet et dans les coiffures, accroché également sur les bouts d'oreilles en guise de boucles, autour des reins...

Origines

Si désormais, tout le monde se met à la recherche de son petit cauris, très peu de personnes en connaissent l'origine exacte, et se plient juste à un mouvement de mode.

Appelés Cypraea moneta à l'origine, les cauris sont importés des Îles Maldives pour l'Afrique. Leur nom vient du mot sanskrit kaparda ou kapardika, transformé par les Anglais en cauri ou cowri pendant les années de colonisation. Pour certains, "ils auraient été amenés par les Arabes sur les côtes orientales de l'Afrique " afin de faire le commerce. En Afrique de l'Ouest, à l'époque des grands empires du Ghana et du Mali, ils servaient de monnaie.

En dehors de ces territoires, la nouvelle monnaie est alors très vite intégrée dans la vie des peuples du continent, qui ont adaptée à leur mode de vie. Sa qualité d'intermédiaire de l'échange et de la pratique magique en font un symbole fort de la tradition africaine. Une tradition qui s'est repliée, métissée mais qui demeure tout de même bien vivace dans plusieurs régions. A leurs premiers moments sur le continent, les prêtres animistes de l'époque leur accordaient une certaine valeur religieuse. Ceci, en confectionnant des costumes entièrement ou en partie faits de cauris que revêtaient leurs porteurs de masques dans les manifestations cérémonielles, dans les bois sacrés. Des objets à caractère magique ou culturel, cornes, gris-gris, fétiches sont sertis de cauris chez le guérisseur ou le sorcier.

Au Cameroun, ces objets et ces costumes couverts de cauris se rencontrent à l'Ouest. Les masques et autres vêtements traditionnels sont sertis de cauris. Ainsi, il n'est pas rare, lors des grandes cérémonies traditionnelles dans ces régions, de retrouver ces hommes masqués et ces autres figurines pleines de cauris. Très souvent aussi, les cauris sont fréquemment mis en relation avec le féminin. Leur forme étant associée à celle du sexe féminin, les cauris peuvent être utilisés lors de rites de fécondité. Maïrama, cauriste au quartier Briqueterie à Yaoundé explique: " les femmes qui sont victimes d'un sort, ou qui ne peuvent tout simplement pas accoucher sont soumises à un traitement à base de cauris. A ce moment là, on leur fait des bains dans lesquels on verse des cauris. On les renouvelle à chaque fois, et après neuf mois normalement, elle devrait concevoir ". Considéré comme un porte-bonheur, dans la province de l'Ouest du Cameroun on l'accroche très souvent à un fil noir, seul ou sur une sacoche en cuir, autour des reins des jeunes enfants que l'on souhaite " protéger contre les mauvais sorts ". On explique cette croyance par ceci que, " ils ont une propriété liée à la transmutation. Ils sont une sorte de pont entre la vie et l'esprit des morts ".

Divination

Si dès le départ, dans les milieux islamisés, les cauris servent à prédire l'avenir au même titre que le coran et le sable, la tendance s'est élargie à toutes les composantes religieuses de la société. Le quartier Briqueterie à Yaoundé constitue l'un des fiefs de cette pratique, à cause de la forte concentration des populations d'origine musulmane. Une pratique que l'on dit essentiellement réservée aux initiés et personnes âgées, Idrissou de témoigner: " Il y a une partie des personnes qui pense que ce n'est pas bien de faire les cauris. On a peur de déranger la tête des enfants. Si un enfant voit précocement, cela risque de le troubler, et être fatal pour lui". C'est généralement dans de petites pièces très peu éclairées que la pratique est faite. La plupart des consultations tournent autour de thèmes habituels, d'événements heureux ou malheureux, coutumiers ou autres : mariages, baptêmes, deuils, chance de recevoir de l'argent ou autres dons, voyages, état de concorde ou de désaccord. Maïmounatou, une " voyante " originaire de la province du Nord, moulée dans un magnifique pagne violet, raconte: " Les gens viennent nous voir pour toutes sortes de choses. Il y a beaucoup de problèmes dans nos vies, c'est pour cette raison que, dans la plupart des cas, les gens se rabattent souvent vers nous pour le voir ce que leur réserve la vie. C'est notre façon à nous de les aider, d'atténuer leurs tracas ". Bien que la " voyance " par cauris peut se faire en apprenant tout simplement à lire la disposition des coquillages, on insiste également sur le fait que, " il faut avoir en soit quelque chose de profond que seul Dieu peut donner", l'aspect religieux est important pour les cauristes qui s'estiment doter d'un pouvoir divin.

Liens Pertinents

Pour cette pratique, le consultant se rend chez le devin qui lui présente une poignée de cauris (12 au moins). Le premier, après avoir joint une pièce de monnaie (pour faciliter la vision, dit-on), murmure tout bas ou pense seulement l'objet de sa visite et souffle ou crache sur les cauris. Le second peut demander à son client de les jeter ensuite. Selon la disposition des cauris, le devin se montre déjà capable, dès ce premier jet, d'augurer de bons ou mauvais résultats. Il peut répéter le geste avec les cauris et de procéder au déchiffrement de leur message. A certains moments de la journée, on retrouve ces femmes qui, en laissant couler le temps, se livrent à cette activité qui, à la longue, devient presqu'un passe-temps pour elles, même si le fond divinatoire est toujours présent.

Appelé Zegué en Centrafrique, le cauris a également un rôle ludique qu'il remplit souvent au même titre que les cailloux. Ainsi, son importance ne vient pas de sa valeur intrinsèque, mais de son intermédiation dans une action hautement importante pour la cohésion du groupe. Chanté et vénéré par tous (Tsala Muana lui a consacré toute une chanson à un moment donné), le cauris, vu l'importance que l'on lui accorde sur le continent pourrait alors être considéré comme l'un des symboles de l'identité africaine. Ouvert, il évoque parfois de mauvais souvenirs, mais demeure toujours doux, et symbole d'harmonie. Une harmonie dont a désespérément besoin le continent ces dernières années.

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