14 Novembre 2003
opinion
La justice française vient de frapper un grand coup en condamnant à des peines de prison ferme assorties de fortes amendes, plusieurs anciens dirigeants du groupe pétrolier Elf, pour malversations et abus de biens sociaux.
L'ancien président directeur général d'Elf, Loïk Le Floch-Prigent et son ex bras droit, Alfred Sirven, ont été condamnés tous deux à cinq ans de prison ferme tandis que l'ancien directeur Afrique du groupe, André Tarallo, a écopé de quatre ans de prison ferme. Contrairement à Loïk Le Floch-Prigent et Alfred Sirven, qui sont tous deux déjà incarcérés, André Tarallo, 76 ans, dormira pour la première fois de sa vie en prison.
En condamnant ces ex-magnats du pétrole, intouchables il y a si peu, la justice française vient de démontrer, ce qui est loin d'être le cas ailleurs, que la rigueur de la loi est insensible à la couleur politique, au rang social ou encore à l'épaisseur du matelas financier. Ces dirigeants, aujourd'hui condamnés, ont fait et défait des régimes en Afrique avec la bénédiction de leurs parrains politiques tapis dans les arcanes des gouvernements successifs à Paris. André Tarallo était particulièrement connu pour ses accointances avec les dirigeants des pays africains au sous-sol pétrolier. En incarcérant, apparemment sans état d'âme, ce dirigeant chargé de veiller aux commissions occultes du groupe Elf sur le continent noir, la justice française révèle en même temps la part de responsabilité de certains chefs d'Etat africains dans cette vaste escroquerie. La gestion de la manne pétrolière a toujours été un sujet tabou dans les cercles des pouvoirs africains. Les grosses devises que génère l'exploitation de l'or noir ne dépassent pas souvent les murs des palais présidentiels. Elles sont dans la plupart des cas, distribuées à une bande de courtisans dont les intérêts sont aux antipodes des aspirations populaires.
Sinon, comment peut-on expliquer qu'un minuscule Etat comme le Gabon, qualifié "d'Emirat d'Afrique", au sous-sol plein de pétrole, avec une population qui ne dépasse guère les quatre millions d'habitants, éprouve des difficultés à verser le salaire des fonctionnaires et à assurer un bien-être social aux populations? Comment comprendre qu'au Nigeria, gros producteur de pétrole, les populations locales, désoeuvrées et empoisonnées par une pollution de plus en plus aveugle et inhumaine, en viennent à séquestrer les travailleurs des multinationales pour exiger le minimum vital? C'est un véritable paradoxe, voire une aberration qui reste collée à l'Afrique comme une tare congénitale. L'Afrique souffre davantage d'une absence notoire de bonne gouvernance que de manque de ressources. Que ce soit pour le pétrole ou pour d'autres produits de valeur (or, diamant, coton...) , les dirigeants africains ont très souvent présenté un visage hideux de la gestion de ces biens publics qui échappent à toute orthodoxie financière. C'est un secret de polichinelle que de dire que ces trésors , à quelques rares exceptions près, sont gérés selon les humeurs et les fantasmes des princes qui régentent la vie des cités africaines.
Dans ces conditions, on ne doit pas être surpris des agitations sociales et politiques qui secouent régulièrement ce continent des "damnés de la terre".
Toute la fine littérature développée autour du concept de bonne gouvernance apparaît alors comme une sauce concoctée pour une consommation extérieure, alors que les populations, à l'intérieur , vivent au quotidien les affres de la famine, de la répression, de la corruption. D'ailleurs, André Tarallo ne s'en cachait pas. "J'étais la caisse noire de Oumar Bongo" répètait-il à l'envi. La condamnation de ces délinquants aux cols blancs doit surtout faire école en Afrique, principale perdante de ce bal masqué. La justice française a rempli sa part de contrat. Il appartient à la justice des pays africains de prendre le relais en poursuivant tous ces rapaces dont la complicité aura été avérée dans des malversations. La justice africaine le peut-elle, quand on sait que la plupart des tribunaux sont sous la férule des pouvoirs en place et que la gestion des ressources naturelles relève pratiquement du secret d'Etat? Pour une fois, on peut se permettre de rêver, (si tant est que le rêve fait vivre) tout en ayant à l'esprit que vivre n'est pas forcément rêver.
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