Saphie Ly
14 Novembre 2003
opinion
La première forme d'intelligence est la capacité d'imiter, dit-on. La marche convoquée par le Cpc le 6 novembre dernier a été appréciée, de divers bords, comme un succès. Un modèle de marche par l'application d'une recette simple : des objectifs clairs, une mobilisation militante, une action ordonnée et disciplinée.
La leçon n'est pas assez vieille pour être déjà oubliée. Alors comment s'expliquer que la Cap 21 et la " société civile " aient ainsi glissé, hier, dans la pagaille ? A vu d'aigle, cela pouvait ressembler à une grande confusion, dans un grand brouhaha. A y regarder de plus près, on décèle les indicateurs d'une crise. La juste évaluation de la réalité se trouve certainement quelque part à mi-chemin entre les deux.
Désordre, il y a eu, dans la mesure où des marcheurs ont témoigné de sentiments de désorientation, de perte de repères dans le temps et dans l'espace de la marche. Perte de repère du leadership de la marche. D'envahissement de l'espace sonore, non pas par des messages concernant la lutte contre la violence mais par un assourdissement que certains qualifient d'organisé. Par des cris de ralliement à une marche non convoquée.
Crise, il y a eu aussi. Par une perte du sens de la convocation. Crise peut-être salutaire, si elle est l'occasion de déplacer des blocs d'intérêts mal posés sur la scène politique, rendus pratiquement inamovibles par nos pesanteurs sociales et par une espèce de consensus mou qui vient d'éclater à la faveur du besoin de chacun de prouver sa force de convocation.
La pagaille d'hier peut, en effet, se lire comme une crise, en ce qu'elle a opéré une rupture dans le fonctionnement habituel d'un système relativement bien installé et qui ronronne depuis des années, malgré ses travers et ses incohérences. Cette crise peut, si elle trouve un encadrement, permettre une nouvelle et une meilleure orientation des dynamiques, des énergies, des ressources, de l'information au sein de la société civile lato sensus, c'est-à-dire vous et moi qui n'appartenons à aucune formation, n'avons aucune allégeance et sommes prêts à faire contre-pouvoir face à tout abus lorsque cela est nécessaire.
Ici, les blocs en présence se chevauchaient allègrement et depuis si longtemps dans un consensus sur le vernis de stabilité sociale, au prix d'entorses à la quête et à l'expression de la Vérité, d'entorses à la nécessité d'options de gestion du pays, d'entorses à la surveillance collective de la gouvernance, d'entorses aux mécanismes incontournables d'exercice du contre-pouvoir, d'entorses à l'expression de l'indignation devant l'inacceptable dont la culture ambiante s'accommode chaque jour un peu plus. Cela, sous le prétexte insuffisant d'interactions et de pseudo-civilité des rapports dans l'espace public. Distinguer les identités politiques, distinguer les valeurs qui éclairent les actions des uns et des autres, tout cela en prenant l'opinion à témoin, relevait de l'épreuve de feu. Et la société civile a joué avec le feu du " masla " quand l'opération du jour ne souffrait pas la moindre ambiguïté. Résultat, la société civile s'est brûlée en flirtant avec moins scrupuleux et plus cynique : une formation politique acculée par une opinion en proie au doute. Une formation politique qui se cherche une rampe de lancement crédible pour une campagne électorale qui s'annonce longue et difficile.
Les blocs juxtaposés et en joute pour la conquête des consciences citoyennes ? L'Etat ; les partis de la mouvance présidentielle ; les partis de l'opposition ; les formations de la société civile. Aucune de ces entités n'étant homogène, pour commencer.
Le Cpc a habilement tiré son épingle du jeu en appelant le premier, en appelant seul. Le deuxième appel s'annonçait celui de la confusion. Par un sens salutaire des responsabilités, la " société civile " a annulé " sa " marche, distinguant de fait ses formations du Pds. Probablement la seule décision clairvoyante des organisateurs de la marche de la société civile dans les derniers jours. Le bénéfice de cette crise est, sans doute, de clarifier les identités et les rôles. Clarifier qui fait quoi.
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