Le Patriote (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Les dessous de l'échec d'Accra III : voici comment Gbagbo veut liquider la rébellion en quinze jours

Touré Moussa

14 Novembre 2003


A Accra, Laurent Gbagbo ne s'est pas donné la peine de dorer sa pilule. Il l'a servi amère à ses pairs. Face à toutes les tentatives de l'amener vers une sortie négociée de la crise, il a été inflexible.

A l'origine de ce raidissement, se trouve un plan de liquidation psychologique puis physique de la rébellion. A Accra, aux chefs d'Etats qui faisaient pression sur lui pour qu'il signe la délégation de pouvoirs afin que les Forces Nouvelles acceptent de revenir au gouvernement, il a dit ceci : « la rébellion est laminée. La guerre de leadership entre IB et Soro a créée des divisions plus profondes qu'on ne croit. Donnez-moi deux semaines et je vais réduire cette rébellion une fois pour toutes ». Fort de cette certitude, il a refusé obstinément tout compromis. C'est dans cette logique que recevant les populations baoulé des cantons kpalèbo, lomo et walèbo, il a déclaré : « dans dix jours, nos amis français vont libérer le pays ». S'il faut libérer le pays en quinze voire dix jours, cela ne peut être militairement, vu les rapports de force actuels. Selon des sources extrêmement fiables, le plan de Gbagbo prend appui sur Roger Patrice Banchi, membre renégat des Forces Nouvelles. C'est lui qui a été chargé de la mission de créer un fossé entre IB et Guillaume Soro. Du moins, d'élargir le fossé qui existe déjà entre les deux hommes depuis plusieurs mois. A l'origine de la brouille entre le chef politique de la rébellion et celui qui s'affiche de plus en plus comme son chef militaire, le mauvais comportement de certains hommes de troupes et de certains chefs de guerre.

Pendant que les politiques étaient en conclave à Lomé et à Marcoussis, il s'est développé sur le terrain un trafic de biens de consommations électroménagers, de produits pétroliers, de produits miniers, de produits agricoles et de produits phytosanitaires dans les zones occupées du nord. La plupart de ceux qui s'adonnaient à ce trafic se réclamaient proches d'IB et disaient n'avoir de compte à rendre qu'à lui. La dénonciation de ces chefs de guerre, qui visiblement constituaient pour eux-mêmes et certains commanditaires un trésor de guerre, a entraîné une crispation des rapports entre les deux chefs. Et la crispation s'est faite de plus en plus forte quand du côté de Soro, on a cru sentir chez IB le désir de lutter certes pour le changement en Côte d'ivoire, mais pour que ce changement soit mis en oeuvre par lui-même. Et lui seul. La division pour le moment est feutrée, car les deux hommes veulent sauvegarder l'unité du mouvement. C'est dans ce contexte que les rumeurs ont commencé à se faire jour sur une possible trahison de Roger Banchi. Puis Banchi a trahi.

Cet acte confortait Soro Guillaume qui n'a jamais voulu que Banchi soit membre des Forces nouvelles, à un niveau ministériel. Mais IB voulait que Banchi devienne ministre, parce qu'ils se connaissaient, que Banchi l'avait hébergé quelque temps à Bruxelles. Soro s'est incliné. Quand Banchi a viré sa cuti, sa plus grande peur c'était qu'il soit atteint par des hommes proches d'IB. Quand IB a été arrêté à paris, Banchi évidemment était très content. Puis IB a été remis en liberté. Banchi s'est donc rapproché de Gbagbo, qui, seul pouvait lui apporter protection. Et c'est là que Gbagbo s'est attelé à le retourner pour en faire une sorte d'agent double. Banchi a commencé à appeler IB en France pour lui dire, qu'il n'a pas trahi, qu'il n'a pas démissionné du gouvernement parce que la décision de suspension est venue de Soro et non d'IB, parce que lui ne reconnaît qu'un chef : IB. Il a fait tant et si bien que le contact a été rétabli entre lui et celui qu'il a trahi. Il travaille à retrouver la confiance d'IB pour pouvoir s'en servir au profit de Gbagbo.

Dans ce sens, il le pousse à se radicaliser, il lui conseille de se débarrasser de certains chefs militaires trop proches de Soro, de ne pas reconnaître la chaîne de commandement mise en place par le colonel Bakayoko, le chef d'Etat major des Forces Nouvelles. Soro Guillaume de son côté, informé des manoeuvres de Gbagbo pour le couper d'IB et partant, des chefs de guerre proches d'IB, a fait une véritable démonstration de popularité. C'est le sens de la marche géante du samedi 4 octobre, organisée à Bouaké, et qui a drainé près de 70 mille personnes. Vu que sur le terrain, l'affrontement entre pro-IB et pro-Soro ne se produisait pas, le pouvoir a, de toute évidence, opté pour une autre stratégie : l'élimination physique de Soro. Si Soro meurt alors qu'IB est neutralisé à Paris, le mouvement se retrouve sans chef véritable, les dissensions ne manqueront pas d'éclater. Et fatalement, des batailles vont opposer les chefs de guerre des différentes unités. Ces batailles seront telles que l'armée française sera obligée de se déployer au nord pour sécuriser les populations. Et par ce fait même, elle va désarmer une à une les différentes unités qui, il faut le dire, individuellement, ne font pas le poids face à la puissance de feu de La Licorne. C'est là toute la stratégie de Gbagbo, qui a obtenu la bénédiction de l'ambassadeur Gildas Le Lidec et du Général Pierre-Michel Joana.

Le seul problème, c'est que Soro Guillaume a eu vent de cette affaire. Il s'est abstenu de rentrer à Bouaké tant que les tueurs mis à ses trousses n'auront pas été démasqués. Si l'on en croit le point de presse tenu le mercredi 12 novembre dernier à Bouaké par M. Amadou Koné, directeur de cabinet de Guillaume Soro, deux suspects ont été arrêtés qui auraient avoué qu'ils ont été envoyés en mission pour liquider Guillaume Soro. L'attentat devait avoir lieu le 7 novembre sur la route de Ferké. Sur la base de ces arrestations, Soro Guillaume s'apprête à rentrer à Bouaké, entouré de tous les chefs de guerre, pour signifier l'union indéfectible entre eux.

Il s'attelle à se réconcilier avec IB et, dans ce cadre, s'apprête à effectuer un voyage à Paris pour y rencontrer son frère ennemi, afin qu'une fois pour toutes, les divergences soient aplanies. C'est du moins ce qu'affirme notre confrère « Le Monde » dans son édition d'hier, qui écrit : « Guillaume Soro s'apprête d'ailleurs à venir à Paris, pour s'y réconcilier avec IB après plusieurs semaines de vive tension dans le nord ivoirien sous contrôle rebelle. »

On peut dire qu'à Accra, Gbagbo a eu tort de radicaliser sa position car le schéma d'affrontements inter-rebelles semble de plus en plus s'éloigner.

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