Mamadou Doumbes (envoyé Spécial)
14 Novembre 2003
Des ossements humains, à ciel ouvert, jonchent les caniveaux, en bordure de la route. Une bande de terre d'environ 5 mètres de long recouvre plusieurs corps, révèlent des témoins. Les habitants revenus de leur cachette et autres refuges après plusieurs semaines n'ont pu ensevelir les nombreux cadavres qui font partie désormais du décor quotidien.
Ce macabre tableau qui vous accueille à l'entrée de la cité, illustre le carnage opéré au cours de cette guerre en pays Yacouba, par les miliciens libériens du LIMA, supplétifs du FLGO, avec la bénédiction passive des Fanci .
Zouan Hounien a connu les prémices d'un génocide dans l'indifférence totale de l'opinion nationale et internationale. Ici, on a vécu la crise armée ivoirienne sous la forme la plus fratricide à travers des affrontements entre Guéré Yacouba.
Un vaste cimetière
Il est 9 heures quand nous commençons notre visite de la cité avec notre première découverte macabre à l'entrée. Des habitants à qui nous déclinons notre identité se réjouissent que pour la première fois, des journalistes viennent constater leur drame et «révéler à la face du monde la vérité sur la tragédie à l'Ouest afin qu'on sache que le peuple yacouba, loin d'être le bourreau en est plutôt la victime». Volontairement, un groupe de personnes nous servent de guide, mais très vite, pour ne pas attirer l'attention des FANCI, nos indicateurs se détachent de nous et la distance qui nous séparent leur permet de nous guider plus discrètement. Nous allons de découverte en découverte macabre. Nous tombons sur une fosse où plusieurs corps réduits en ossement et des débris des habits des victimes sont entremêlés. L'atmosphère sur le site est infeste, suffocante.
Au quartier Dioulabougou, presque vide de son monde, un témoin nous invite à rentrer dans une cour où toute la famille exécutée aurait été jetée dans le puits. L'endroit ne sentant pas la rose, aucun journaliste ne franchit le seuil. «Comme ici, dans de nombreuses cours, les habitants ont été exécutés froidement et jetés dans les puits. Ce qui explique que l'eau que nous consommons provient d'une pompe d'un autre village proche», expliquent nos interlocuteurs.
Pendant quelques mois, Zouan Hounien et Bin Houye ont vécu sous le siège des miliciens libériens d'ethnie guéré et ceux du Front pour la libération du grand Ouest (FLGO). En toute quiétude, ces guerriers enragés ont tout pillé avant de se livrer à des atrocités à peine imaginables sur les allogènes nordistes, les étrangers et surtout les Yacouba.
«Contrairement à ce que les élus Wê racontent à Abidjan, ce sont les villages yacouba qui ont disparu de la carte, décimés, comme celui du ministre Gueu Michel. Des enfants ont été décapités, des femmes enceintes éventrées. Et tenez, ces miliciens sont allés jusqu'à cribler la tombe de Koui Mamadou de balles. Zouan Hounien, vous pouvez le constater, est actuellement un vaste cimetière», explique un groupe de jeunes rescapés.
D'ailleurs, au cours de la cérémonie de remise de dons qui a eu lieu, mardi à la mairie, le porte-parole de la population a fait un constat amer : «Nous avons vécu en cachette sous les bombardements des avions et le bruit des canons. Dans les préfectures de Zouan Hounien et Bin Houyé, il y a eu des effusions de sang, des charniers». Le moins qu'on puisse dire, c'est que les charniers à Zouan Hounien font partie du décor quotidien, les cadavres n'ont plus de secrets, même pour les garnements. Ajouté à cela, le risque d'infection liée à la présence de nombreux corps dans les puits, les caniveaux et à travers la ville.
De nombreux dégâts matériels
A côté de la tragédie vécue par la population, on notera l'ampleur des dégâts matériels subis par les habitants. La ville porte encore les plaies béantes et les stigmates des bombardements des MI-24 des FANCI. Chose frappante, presque toutes les habitations ont le toit arraché. La grande mosquée de la ville n'a pas échappé à la furia des pilotes ukrainiens des MI-24 et des miliciens. Le résultat, c'est que de nombreuses maisons ont été incendiées, d'autres rendues inhabitables, et les miliciens sont allés jusqu'à emporter les interrupteurs des maisons visitées. «Des plantations ont été incendiées, beaucoup, faute d'entretien sont envahies par les herbes. La famine frappe la population qui ne tient que grâce à l'action des ONG, des cadres et son courage», explique F.E, responsable d'une ONG.
Au cours de notre parcours de la ville, on est en tout cas frappé par le nombre important de domiciles laissés à la merci des herbes, complètement délabrés. Le marché, à l'instar du reste de la ville, tourne au ralenti. Quelques vendeuses téméraires tentent de l'animer en vendant quelques aliments .
Pour ne pas arranger les choses dans le bon sens, la population vit avec la psychose de mines anti-personnelles. Au marché, nos guides nous conduisent pour nous permettre de faire le constat. Nous sommes freinés dans notre élan par la présence de forces de l'ordre autour du site en question, délimité à l'aide d'une banderole jaune dit-on, par les militaires des forces Licorne. Nous ne pouvons donc pas faire de photos. Nous mettons le cap sur la caserne des forces Licorne située face à la mission catholique. L'Officier du nom d'Eric qui nous reçoit, très réservé, se montre rassurant. «Nous avons été saisis plusieurs fois par des habitants de la présence de mines anti-personnelles, mais le constat est toujours le même. C'est qu'il s'agit d'engins de guerre laissés sur place», nous explique-t-il. Seulement, des éléments des FANCI qui nous filaient depuis quelques moments, prétextant une salutation aux forces viennent mettre fin à notre entretien avec M. Eric qui a aussi compris le manège. Pour mettre fin à la suspicion qui commençait à naître entre les FANCI et les journalistes que nous sommes, nous sollicitons un entretien avec le Lieutenant Allah, le responsable qui se prête volontiers, à nos préoccupations. Pour lui, le redéploiement des fonctionnaires est aussi important que celui de la sécurité. Très vite, les autres militaires de la ville vont se montrer coopératifs avec les journalistes présents.
La vie renaît peu à peu en pays yacouba
La vie à Zouan Hounien reprend timidement. Plus de 13 500 habitants ont trouvé refuge à Danané sous contrôle des Forces Nouvelles. Ces derniers jusqu'à présent refusent de revenir. Il faut le dire, la méfiance règne au sein de la population à Zouan Hounien. Tout le monde parle et requiert l'anonymat lorsqu'il s'agit d'une révélation sur la situation. L'école sous la conduite de la Coordination de Man (des Forces Nouvelles qui occupaient la ville avec l'arrivée des LIMA et FANCI) a ouvert ses portes permettant à 4316 élèves de bénéficier des cours. Les populations, grâce à l'action conjuguée des ONG locales comme ACOPCI de Mme Jeanne Kopieu, UNICODES Côte d'Ivoire, SOS Kouanou etc. reçoivent du soutien.
Mardi dernier, le ministre Mabri Toikeusse à charge de la Santé, a jeté du baume au coeur des habitants. En effet, après avoir fourni un important lot de médicaments pour les centres de santé de la région, il a offert 2 tonnes de sucre à la communauté musulmane, avec 60 nattes et 120 bouilloires. Le Conseil général et l'ensemble des cadre se sont joints à cet élan de solidarité.
Peu à peu, les boutiques ouvrent leurs portes, des vendeurs de viande braisée s'installent, les mini-cars assurent la liaison entre Zouan- Hounien , Danané et les autres villages. Bref, la vie renaît peu à peu à Zouan Hounien.
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