Le Phare (Kinshasa)

Congo-Kinshasa: "Mwami" Mpozi, Steve Nyembo, Pr. Mboma : à qui profitent les crimes ?

Kimpozo Mayala

14 Novembre 2003


analyse

Kinshasa — L'assassinat, le mercredi 12 novembre 2003 , aux premières heures de la matinée , du professeur Jean-Pierre Mboma de la faculté des sciences de l'Université de Kinshasa , a brutalement ramené à la surface les images des exécutions cruelles du "Mwami" Mpozi à la Cité Mama Mobutu et de Steve Nyembo , directeur des ressources humaines à la Direction Générale des Impôts . La même question à l'occasion des crimes crapuleux commis sur un chef coutumier et sur un haut fonctionnaire d'un service public est revenue sur les lèvres : à qui profitent tous ces crimes ?

L'interrogation vaut en effet son pesant d'or au regard du scénario qui se répète à chacun de ces coups : une bande armée envahit une concession privée nuitamment par effraction , casse tranquillement portes et fenêtres , repère le maître des céans , l'exécute et disparaît sans prendre le moindre sou ni un quelconque bien . Or , il est de coutume chez la pègre kinoise que le principal mobile d'un vol à main armée repose d'abord sur la recherche de la fortune et des effets de grande valeur . Il est arrivé à plus d'une victime d'un hold up que les brigands l'interpellent et lui déclament avec une précision de métronome la hauteur de ses économies domestiques, la couleur des bijoux et pièces wax de son épouse, les numéros des plaques d'immatriculation de ses grosses cylindrées . Dans ce cas , ils ne lui laissent la vie sauve que si elle obéit au doigt et à l'oeil , aux exigences de ses agresseurs . Dans toutes les circonstances où le sang a coulé , il y a eu résistance ou tentative de résistance .

D'où , l'opinion kinoise commence à s'inquiéter de la nouvelle forme de criminalité qui s'exprime par des exécutions sommaires des personnes apparemment ciblées au préalable et pour lesquelles les commanditaires ne demandent qu'une chose qu'aux pelotons d'exécution : des têtes . Ce qui bouleverse davantage les consciences est le fait que les exécuteurs des sales besognes sont en train de progresser graduellement dans la sélection des individus à éliminer.

Au départ , c'est monsieur tout le monde qui avait tout à craindre pour sa vie une fois la nuit tombée à Kinshasa. Depuis un certain cependant , la liste noire s'enrichit petit à petit d'intellectuels et de hauts cadres des sociétés publiques comme privées. S'agirait-il là d'une entreprise diabolique d'élimination des cerveaux dont a pourtant grandement besoin la République ?

L'opération "Kimia" tournée en bourrique

Afin d'apaiser la population kinoise envahie par la psychose de la montée de l'insécurité , le ministère de l'Intérieur a été sans doute bien inspiré de charger la Police Nationale congolaise de la mission de garantir à tous les résidents de la capitale une sécurité de proximité à travers l'opération " Kimia" . Patrouilles nocturnes motorisées, téléphones rouges , éléments dotés des moyens logistiques d'intervention rapide ont été mobilisés à cette fin . En un temps record , la bande à Egwake et celle présumée appartenir au colonel Charles Alamba , ancien Procureur Général de la Cour d'Ordre militaire , ont été démantelées . C'est du moins ce que chacun a cru au lendemain de l'assassinat de Steve Nyembo , à Binza/Ipn .

Hélas , il n'a pas fallu longtemps pour déchanter. L'inspection générale de la Police de Kinshasa , qui avait fait défiler sur l'écran de la télévision nationale plus d'une quarantaine de malfaiteurs qui étaient épinglés comme les perturbateurs principaux de l'ordre public dans la capitale doit revoir sa copie . En effet , la bonne volonté de ses responsables comme de leurs troupes ne suffit sans doute pas pour liquider l'industrie du crime qui semble avoir des barons divers et diversifiés entretenant des réseaux aux ramifications difficiles à remonter . Que les criminels continuent de tuer allègrement des paisibles citoyens est un vrai défi à l'opération " Kimia" . Il faut sans doute des trésors d'imagination aux responsables de l'Hôtel de Ville , du ministère de l'Intérieur , de la vice-présidence ayant en charge les affaires politiques , de défense et sécurité ainsi qu'à ceux de la Police Nationale pour inventer de nouvelles stratégies de lutte contre des criminels qui ont un trait commun : l'uniforme.

C'est peut-être là un indice qui devrait pousser les animateurs de l'ex-gouvernement de Kinshasa et des ex-mouvements rebelles à bien observer les jeunes-gens qu'ils avaient ramassés à gauche et à droite dans la foulée de leurs campagnes militaires, sans instruction et formation pour le métier des armes, et donc sans conscience de leur mission de gardiens de l'ordre public et de défenseurs de l'intégrité territoriale. Il est souhaité une révision générale des effectifs et de leurs tâches quotidiennes dans une métropole kinoise où les éléments incontrôlés font ce que bon leur semble.

Demain, à qui le prochain tour ?

Les vieux kinois se souviennent des jours sombres qu'ils avaient connus dans cette ville en 1964 suite à des actes de grande criminalité qui laissaient tout le monde pantois. Vols, viols, attentats, plasticages des lieux et bâtiments publics, dont le plus célèbre reste celui enregistré lors d'un concert de l'orchestre African Jazz de Joseph Kabasele au Zoo se succédaient au point que chacun souhaitait l'avènement d'un nouveau pouvoir en vue de sécuriser les biens et les personnes. La suite des événements a vu surgir du néant le régime du lieutenant général Joseph -Désiré Mobutu, dont tout le monde a salué le coup d'Etat intervenu dans un environnement pourri sur tous les plans. Quelqu'un ou un groupes d'individus mal inspirés seraient-ils occupés à préparer les esprits à la venue d'un nouveau pouvoir politique, un régime fort qui viendrait, comme en 1965, balayer la transition, exactement comme Mobutu l'avait fait vis-à-vis des institutions issues des urnes pour s'installer au Mont Ngaliema pendant trente-deux ans? Un régime fort, faut-il le rappeler, n'apporte jamais la démocratie et c'est cet avertissement que devrait retenir tous ceux qui aspirent à un régimé de libertés.

Les animateurs de la transition en particulier et le peuple congolais en général devraient donc prendre en compte les risques que la persistance du climat de terreur fait courir à la Transition. Le pourrissement, s'il peut être souhaité par des esprits retors, ne fera ni leur l'affaire des pêcheurs en eaux troubles ni celle de la République. Car l'ouragan, s'il devait arriver qu'il souffle, pourrait balayer tout le monde et donner peut-être lieu à de mauvaises surprises. C'est pour éviter cela que les responsables ont le devoir de sonner le tocsin du réveil, en vue d'éviter que le mal ne devienne inguérissable.

Aujourd'hui , on pleure un chef coutumier , un cadre supérieur d'une régie financière nationale , un professeur d'université . A qui le tour demain ? Une question terrible et qui appelle une réponse rapide, avant que cette criminalité sauvage ne s'abatte sur un député , un ministre , un sénateur , un membre de l'espace présidentiel ou un opposant. Il est temps de prévenir le pire.

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