L'Express (Port Louis)

Ghana: Ghana la terre d'or

Alain Gordon-Gentil

14 Novembre 2003


analyse

Port Louis — Coincé entre le Togo et la Côte d'Ivoire, le Ghana anciennement appelé La Côte d'or, s'étend sur 224 000 kms carrés. Démocratie récente, le pays s'ouvre au monde et porte un regard particulier sur Maurice. Impressions de voyage au pays des sages où le plat national s'appelle le Fufu...

D'ABORD, cette curieuse manière de vous dire bonjour. Quand un Ghanéen vous serre la main, il fait claquer ses doigts entre vos doigts. Un bonjour chaleureux à l'image d'une population ouverte à la rencontre, curieuse de l'autre. Et puis, cette réflexion du président Kufuor qui imprime un état d'esprit, une manière d'être : "The sky is no longer the limit for human aspirations. Even the moon has become a tourist destination". Le ton est donné. Pays phare de l'Afrique, le premier à obtenir son indépendance en 1957, et à se libérer de l'autorité coloniale britannique, le Ghana, qui portait alors le nom évocateur de « La Côte d'or » a précipité l'histoire de la libération du continent africain. Son chef d'Etat d'alors, Kwamé Nkrumah, devient le chef de file du mouvement indépendantiste qui déferle sur le continent noir. 46 ans plus tard qu'en est-il ? Un des hauts dignitaires du régime, Kwadwo Mpiani, le Chief of State de l'actuel Président n'hésite pas à démystifier : "Le président N'krumah était un grand africain, mais pas un aussi grand Ghanéen ". Après une période post-indépendance marquée par un régime socialiste, le pays connaîtra plusieurs coups d'états avant de devenir ce pays stable et démocratique avec l'arrivée au pouvoir de l'actuel président John Agyekum Kufuor, en l'an 2000. Aujourd'hui, l'économie reprend du poil de la bête, les investisseurs sont accueillis à bras ouverts et le Ghana semble être prêt au grand décollage, et ce, malgré un taux de chômage de plus de 30 % et un secteur privé devenu frileux, après avoir connu tant d'années noires où le respect de la propriété privée était une abstraction.

Le Ghana découvre la démocratie, la libre entreprise et le président Kufuor va même plus loin. Il fait inscrire dans la constitution les élections libres tous les quatre ans avec une autre condition à la clé : Le président élu ne peut se présenter que pour deux mandats. Une mesure qui contraste avec certains régimes en place sur le continent. Mais John Kufuor est un démocrate convaincu. Ce diplomé d'Oxford, entend jouer un rôle de premier plan sur le plan éconoimique, démocratique et diplomatique. C'est lui qui se posera en arbitre au moment de la grave crise qui secoua le Sierra Leone il y a quelques mois au moment du départ du Capitaine Charles Taylor. Diplomé de politique, de philosophie et d'économie, il est avocat de profession et veut, selon ses propres mots, emmener le Ghana au "royaume du bon sens intelligent".

Est-ce au bon sens intelligent que l'on doit cette surprenante cohabitation de la religion et du calme social au sein de la population ghanéenne ? En effet, alors que les religions, à travers le monde, sèment leurs principes de discorde et de sectarisme, entraînant guerres et conflits aux quatres coins de la planète, les Ghanéens, très croyants, semblent avoir pris le meilleur des religions. Les autobus, les magasins, les pousse-pousse, les taxis, portent des noms de saints, quelquefois même celui de Jésus. Deux tiers de la population est chrétienne. Le restant se partage entre les croyances locales et l'islam. Les 20 millions de Ghanéens, dont plus de 40 % ont moins de 15 ans, ne connaissent pas encore les affres du fondamentalisme religieux et les ravages du prosélytisme.

Principale exportatrice de l'or sur le continent européen à la periode de la colonisation portugaise en 1482, le Ghana a connu des hauts et des bas. La période coloniale britannique verra, en 1901, l'établissement des frontières actuelles du pays. L'histoire économique du pays se fera en dents de scie. Alors que, dans les années 50, le pnb connaît une hausse régulière, les années N Krumah, à partir de 1957 avec la mise en place d'une économie étatisée, connaîtra un net recul. Le pays, comme beaucoup d'autres du continent passe par la dure réalité des programmes d'ajustement structurel de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International dans les années 80.

L'économie du pays, principalement rurale, cacao, bois et ananas et bien sûr les mines d'or, constituent la principale ressource du pays en devises étrangères. Mais si le taux de chômage officiel du pays atteint les 30 %, une économie parallèle s'est développée à grande vitesse. Dans les rues d'Accra, ils sont des milliers à arpenter les rues pour vendre leur camelote et gagner quelques cédis. Des jeunes filles au sourire amical vendent des petits sacs en plastique remplis d'eau glacée. On y voit d'autres avec des piles, des gants de toilette, des arrosoirs ou des livres. Les routes de la capitale sont de véritables foires ambulantes où l'on de trouve de tout. Une économie parallèlle qui ne rapporte rien à l'Etat. Mais le gouvernement, me dit une des conseillères du président, ferme les yeux. Il faut laisser vivre cette partie la plus défavorisée de la population. "Quand l'économie ira mieux et que le chômage baissera, nous serons plus sévères," me dit-elle avec un sourire sans doute un peu résignée.

De toutes les industries, le tourisme est sans doute celui qui est appelé à connaître le plus bel essor. Le ministre du Tourisme, l'honorable Obetsebi-Lamptey, fonde d'immenses espoirs sur le développement de cette industrie dont il a la charge depuis quelques mois seulement. Les chiffres sont encourageants : les arrivées touristiques ont été multipliées par 4 en moins de cinq ans. Les Ghanéens, accueillants et ouverts, mettent le visiteur à l'aise. "Nous avons énormement de choses à réaliser en commun avec Maurice", me dit le ministre. Parmi ses projets, il compte bien arriver à un accord avec le gouvernement mauricien et Air Mauritius pour que le Ghana soit une escale pour les Etats-Unis. Les vols Accra-Boston ou Washington pourraient bien, selon lui, devenir des vols Maurice-Accra-Boston. Obetsebi-Lamptey veut aussi offrir aux touristes qui visitent Maurice la possibilité d'un stop-over au Ghana. Quelques jours où les touristes, après avoir découvert Maurice et ses plages, pourraient aller à la découverte de l'exubérante nature ghanéenne avec ses lacs et ses animaux sauvages.

L'accueil reservé aux investisseurs impressionne ces derniers. Un homme d'affaires mauricien actuellelement en pourparlers pour l'ouverture d'une filature de coton dans le pays me dit son admiration. Ils sont arrivés à être d'une remarquable efficacité. Les tracasseries administratives ont été réduites au minimum et la prise de décision est rapide.

Madame Micheline Feillafé, consul du Ghana à Maurice est la cheville ouvrière de ce rapprochement entre nos deux pays. Passionné du Ghana, connaissant son histoire et ses légendes, elle communique à ses interlocuteurs sa passion. Pragmatique, jouissant de l'appui marqué du président John Kufuor, elle fait la navette entre nos deux pays emmenant de nombreuses délégations d'investisseurs mauriciens et étrangers. Berty Fong, homme d'affaires mauricien, a lui, établi la première usine de t-shirts dans le pays. Installé au centre d'Accra. Comme les Hongkongais ont été les pionniers de notre industrie textile, c'est un Mauricien qui est aujourd'hui pionnier du textile ghanéen. Et les difficultés sont les mêmes : "Les travailleurs ghanéens n'ont jamais fait des t-shirts, il nous faut donc d'abord faire de la formation. Au début, il y avait beaucoup de défauts, mais maintenant ça va nettement mieux". Dans quelques mois, ils auront trouvé leur vitesse de croisière.

Le Ghana, après cette longue hibernation économique, est aujourd'hui un pays qui s'offre à ceux qui ont l'âme pionnière. Les possibilités sont immenses pour ceux qui veulent explorer des routes nouvelles.

Au bord de la mer, quelques pêcheurs reviennent de la pêche dans leurs immenses barques. Le golfe de Guinée qui baigne Accra est encore riche en poissons et fruits de mer. A quelques mètres des grands hôtels où les hommes d'affaires étrangers parlent business, assis sur la plage, les pêcheurs discutent. Les paroles sont entrecoupées de ces rires qui n'appartiennent qu'à l'Afrique. Ces rires qui savent dire, expliquer, masquer, défier.

La route qui mène à Kumasi fait vite oublier Accra et ses turbulences citadines. Des deux côtés de la route défilent des immenses tecks qui s'étendent à perte de vue sur vallons et collines. Le teck au Ghana orne les maisons les plus modestes. On voit même des pylônes électriques en teck massif. "On ne peut pas venir au Ghana sans aller à Kumasi", m'avait dit le président Kufuor, après notre entretien au Château Osu où se trouvent les bureaux de la présidence. Kumasi, c'est la ville principale du royaume des Ashantis. La ville a produit deux illustres enfants : Kofi Annan, l'actuel secrétaire général des Nations-Unies et le président John Kufuor. Et ses habitants ne sont pas peu fiers. Fiers, les Ashantis le sont. Fiers de leur riche histoire, de leurs traditions, et de leur sens du rituel ésotérique. Lors de l'intronisation du roi, tous les fastes des anciens royaumes africains se déploient. Les chefs Ashantis de la région viennent, couverts d'or faire allégeance au nouveau roi. Le roi reçoit volontiers celui qui demande audience. Lorsqu'il n'est pas au pays-comme ce fut le cas lors de mon passage (il était en visite officielle en Grande Bretagne, invité par Elisabeth II)- le palais est gardé comme un joyau qu'il est, perché sur la plus haute colline de la ville.

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La ville est bruyante, étourdissante. Sur les bords de route, on peut y acheter des épices, des plantes inconnues, et même d'énormes escargots, vendus vivants ou grillés. La vie, ici, est dense, intense. La gare routière de Kumasi ressemble à une gigantesque toile d'araignée. Derrière les vieux bâtiments, des milliers de femmes et d'hommes vêtus de noir, assistent à des obsèques. On y chante, on y danse, les enfants jouent par terre. Au micro, l'officiant parle pour un mort qui n'est pas là. Chez les Ashantis, on enterre les morts, et puis on fait la cérémonie. Le jour des funérailles est tout à fait distinct de celui de l'enterrement. Les funérailles peuvent même se célébrer plusieurs années après. Les samedis matins, les amis et les relations de la famille se réunissent sur la place du village et la famille offre des boissons. La coutume veut que chacun fasse un don qui soit proportionné à la manière dont il aura été recu. La famille parcourt alors tout le village en se lamentant, et alors commence la cérémonie. Les chants et danses sont rythmés par un orchestre. Toujours cette cohabitation africaine tranquille de la vie et de la mort qui rend si mystérieuse l'Afrique aux yeux de certains.

Voici le jour du départ. Dans une chaleur moite qui vous lèche la peau comme un chien, David, le chauffeur qui m'accompagne, me salue. Il y a chez les Ghanéens une pauvreté digne. Pas de confusion entre la gentilesse et la servilité. Quelque chose qui ressemble à de la sagesse. Pourtant, au pays des sages me fait remarquer le chauffeur, le plat national s'appelle le Fufu

L'aéroport de Kotoka : un bâtiment vieillot où reposent des fauteuils en velours couleur poupre dans des salles éclairées au néon. Des images qui rappellent Raid sur Entebbe.

L'avion pousse ses réacteurs comme une femme qui va accoucher. Au loin, en bas, les lumières d'Accra. Le golfe de Guinée, d'en haut, ressemble à un grand drap bleu ridé.

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