Fraternité Matin (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Linas-Marcoussis ou rien

Ferro M. Bally

14 Novembre 2003


éditorial

Abidjan — Maigre bilan. Résultat décevant. Succès limité. Echec. Fiasco total. Les spéculations et les commentaires vont bon train, surtout que les Cassandre et certains observateurs paraissent au bord de la dépression nerveuse. Ils pleurent tous les regrets de leur corps. Après Accra III, Laurent Gbagbo est toujours à la barre et tient les rênes du pays. Cela suffit à expliquer toutes les envolées qui rendent compte des humeurs exécrables du moment.

Car, ce ne sont pas les annonces prophétiques qui ont manqué avant le début de ces assises, pour faire adhérer les esprits au souhait d'une mise au placard, en douceur, du Chef de l'Etat. Pour les uns et les autres, Gbagbo aurait le choix entre Linas-Marcoussis et l'exil, c'est-à-dire accepter d'être dépouillé de ses prérogatives afin de se consacrer à inaugurer les chrysanthèmes ou quitter son poste... et le pays. Comme Charles G. Taylor. Hélas, pour eux, aucun de ces schémas putschistes n'a été à l'ordre du jour.

De ce fait, la déception de ceux qui ont vendu la peau de l'ours avant de l'avoir tué est très grande. Dans un bel unanimisme, ils pestent alors de voir le Président de la République toujours à son poste et présider aux destinées du pays. Aussi, le vouent-ils aux gémonies et ne ratent-ils aucune occasion de le fustiger. Après l'avoir présenté comme le seul et unique obstacle au processus de réconciliation nationale, ils l'accusent maintenant d'avoir roulé dans la farine les six autres Chefs d'Etat présents à Accra III.

De deux choses l'une, ou les détracteurs de Laurent Gbagbo subliment sa qualité de grand manœuvrier. A leur insu, ils avouent leur impuissance parce que, politiquement et diplomatiquement, ils ont été tous mis en échec par celui que le ministre Banchi a appelé "génie politique de premier ordre". Car, se jouer de six Présidents ouest-africains au nombre desquels le géant nigérian suppose beaucoup de dextérité et de maestria de la part d'un "petit Président à la tête d'un petit pays" du reste divisé. Ou alors, l'accord de Linas-Marcoussis, vrai jeu de dupes, n'a été que la face visible d'un iceberg... de déstabilisation. En dépit de toute la littérature, la conquête militaire ayant fait chou blanc, la table ronde de la banlieue parisienne a servi de cache-sexe pour réussir sur tapis vert là où les armes ont échoué : le renversement des institutions républicaines.

C'est la raison pour laquelle les Forces nouvelles se livrent de leur côté à un "double jeu". Elles exigent, en même temps, une chose et son contraire : l'application intégrale de l'accord de Linas-Marcoussis (qui reconnaît les institutions républicaines et la légalité constitutionnelle) et la démission du Chef de l'Etat. "La paix en Côte d'Ivoire n'est pas possible avec M. Laurent Gbagbo", conclut, sans appel, leur porte-parole, pour revenir à des revendications qui prennent le contre-pied de la table ronde de la banlieue parisienne.

Le Premier ministre n'a pas le beau rôle en ce moment. A Accra II, il a été ferme : "Jamais, on ne m'opposera au Président Gbagbo". Pari difficile à tenir, ce, d'autant que l'eau est dans le gaz de leurs relations. Pris dans l'engrenage, il est embarqué dans une aventure qui conduit son gouvernement dans des sables mouvants. A l'occasion de sa visite en France, il a reconnu, en se référant au décret n°2003-90 du 11 avril 2003 modifiant et complétant le décret n°2003-62 du 10 mars 2003, que tous les "Marcoussistes" ont salué, qu'il "travaille avec une délégation de pouvoir pleine et entière", avant d'afficher sa satisfaction : "Jusqu'à présent, je n'ai pas eu d'empêchement dans mon action".

Le 19 août, coup de théâtre. Se révélant une main de fer dans un gant de velours, il durcit le ton pour réclamer davantage de pouvoirs au Chef de l'Etat. Ce "double jeu" lui vaut de se faire traiter de putschiste par certains Ivoiriens. A leurs yeux, quand M. Seydou Diarra affirme qu'il n'est candidat à aucun poste et qu'il n'a aucune ambition politique, c'est le coup du charlatan pour cacher son jeu et mieux endormir l'Exécutif.

A la vérité, c'est le Pr. Mamadou Koulibaly, président de l'Assemblée nationale, qui peut légitimement se frotter les mains. Il est en train de prendre sa revanche sur tous ceux qui l'ont mis à l'index. De nouveaux alliés l'ont aujourd'hui rejoint pour dénoncer, avec véhémence, le compromis politique et prononcer son oraison funèbre. "On ne peut pas dire Marcoussis ou rien, c'est faux. Parce qu'on a eu le rien, on n'a pas eu Marcoussis". Il n'a eu que tort d'avoir eu raison très tôt. Au point qu'il a rabattu le caquet à tous ses détracteurs à l'issue de sa prestation de dimanche dernier.

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