Hela Hazgui
16 Novembre 2003
Les maîtres du oud et leurs élèves se sont rassemblés, vendredi dernier, à la MC Ibn-Khaldoun,pour fêter ensemble une soirée exceptionnelle dédiée à cet instrument.
Ali Sriti et Ahmed Kalaï ont été les vedettes de cette soirée, accompagnés de trois grands musiciens : Mohamed Mejri, Kamel Ferjani et Mohamed Zinelabidine. Sobres en paroles, les invités ont laissé parler leurs cordes. Seul Mohamed Zinelabidine, plus éloquent, a présenté dans une brève intervention les belles performances instrumentales qui ont suivi. Il a commencé par retracer l'historique de l'école du oud de Tunis et la place qu'elle occupait dans l'effervescence intellectuelle des années 60 et 70.
Il a ensuite évoqué quelques souvenirs de sa jeunesse quand il était encore élève studieux et appliqué d'un maître «qui n'a jamais cessé de lutter pour garder la pureté musicale du luth, au coeur même de la vague de médiocrité qui ne cesse de noyer la musique d'aujourd'hui», insiste-t-il. En conclusion, il a lancé un appel à la solidarité entre musiciens à la recherche musicale sérieuse à même de permettre d'adapter la persévérance du jeu aux pressions du temps moderne.
Place a été donnée ensuite au oud. Un oud nostalgique et poétique de Kamel Ferjani qui a choisi, pour son passage, deux morceaux. Le premier, daté des années 60, est de Ahmed Kalaï El qalb el haïer (le coeur angoissé), «une partition où sont réunies plusieurs techniques du jeu, aussi difficiles les unes que les autres», précise Ferjani. Plein d'ornements, de variation rythmique, d'arabesques et de broderies, ce morceau n'a laissé personne indifférent dans une salle archicomble. «J'ai joué cette musique pour la première fois sur la scène du Théâtre municipal, au milieu des années 70, lors de la fête de fin d'année de l'Institut supérieur de musique», se rappelle-t-il.
Quant au second morceau, plus poétique et plus spirituel que le premier, il se présente comme une réflexion sur l'état actuel des poètes.
Il s'agit en effet d'une composition de Kalaï, inspirée du poème de Baudelaire «l'Albatros», un poème dédié «aux artistes, plus particulièrement à Ahmed Kalaï qui, à mon avis, ne peut être que cet Albatros».
Sa main tombe ensuite sur les cordes, lourde, lente, fatiguée. La musique esquisse le petit corps de cet oiseau de mer qui n'arrive pas à se tenir sur ses pattes.
Les doigts pincent, grattent, se relâchent et puis caressent la caisse. La lutte reprend ensuite, forte et persistante, avant que l'albatros, lassé, s'envole. Là, il retrouve le souffle et pénètre dans le vent, effleure les vagues et le luth suit ce vol irrégulier oscillatoire et discontinu.
Arrive ensuite un compositeur, le plus prolifique, Mohamed El Mejri. Sans dire un mot, il serre son instrument et se lance dans une improvisation, marquée par une souplesse de jeu remarquable.
Profitant de la présence de Lotfi Bouchnaq parmi le public, El Mejri propose à ce dernier d'offrir à Sriti, son encadreur, son père spirituel, un duo chanté du poème de Hayder Mahmoud.
Sans aucune répétition, sans aucune préparation, la voix de Bouchnaq paraît plus naturelle que jamais. Accompagnée uniquement du oud, elle paraît différente, voire dénudée. Un joli cadeau pour Sriti.
Les maîtres prennent enfin la parole pour clôturer cette belle soirée ramadanesque.
Le luth de Ahmed Kalaï, accompagné d'un «Req», retrouve la jeunesse d'antan. La musique résonne dans ce salon, vibrante et vivante. Ce maître jongle avec les cordes. Sa main, tantôt ferme tantôt tendre laisse échapper des notes qui coulent de source comme un flux de parfum, d'une eau douce et fraîche. Il rassemble les techniques pour faire vibrer et l'instrument et les mélomanes assoiffés de oud.
Mais malheureusement, Kalaï, toujours timide et réservé, cède rapidement la place à Ali Sriti, le grand maître. Ce dernier a choisi de se produire avec percussion et qanoun. Toujours en silence, il enchaîne avec un morceau inédit intitulé «L'ancienne couleur», d'une grande qualité artistique. Vient ensuite le solo, un moment très attendu. Magique et indescriptible, chaque note hypnotise, par sa délicatesse, sa force et sa douceur, chaque pincée fait monter le plaisir qui vire rapidement à l'extase.
Et cerise sur le gâteau, Sriti termine son concert par un hommage à son ami Mohamed Abdelwaheb en interprétant deux de ses oeuvres (Kotwatou El Habib et Indama Yaâti El Massa).
Autre surprise : un duo Sriti-Bouchnaq, où ce dernier a tenu absolument à revivre un moment unique dans a vie : chanter des premiers essais musicaux avec son maître «comme au bon vieux temps».
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