Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Formation au journalisme : diagnostic et premières urgences

Par Hervé Bourges

17 Novembre 2003


L'avenir de la profession passe par plus de rigueur dans l'apprentissage et le perfectionnement.

Les médias et les institutions de formation que nous représentons collectivement sont tous concernés par le renforcement de la formation des journalistes. En conséquence, nos résolutions sont d'abord de " bonnes résolutions " : les préoccupations que nous exprimons, nous nous les appliquons d'abord à nous-mêmes. Ce n'est pas de gaieté de coeur que nous avons dressé le tableau, réaliste et un peu décevant, des quatre décennies de formation des journalistes qui viennent de s'écouler. J'ai moi-même été, je le rappelai à l'ouverture de nos travaux, l'un des premiers combattants de la formation des journalistes sur le continent africain, au moment où le soleil des Indépendances éclairait de manière crue un paysage médiatique où tout était à réinventer. L'Afrique n'a pas à rougir des institutions de formation qui ont alors vu le jour, en particulier à Yaoundé, où j'ai fondé l'Ecole Supérieure Interétatique de Journalisme, aujourd'hui Institut Supérieur des Sciences et Techniques de l'Information et de la Communication, mais aussi à Dakar par exemple.

De même les pays francophones du Nord n'ont pas à rougir d'institutions comme l'Ecole Supérieure de Journalisme de Lille, que j'ai eu la chance de diriger et dont j'ai aujourd'hui encore l'honneur de présider le Conseil d'Administration. Mais nous ne pouvons pas négliger un fait, que les statistiques révèlent de manière brutale : aujourd'hui, sur le nombre des journalistes en activité en France, 13 % seulement sont titulaires du diplôme d'une école de journalisme reconnue par la profession. Cela ne veut pas dire que tous les autres journalistes ne sont pas de bons professionnels, car nous savons bien qu'il est possible d'apprendre ce métier sur le tas : André Malraux, pas plus que Françoise Giroud, n'avait pas son bac, et à fortiori son diplôme d'école de journalisme... Pourtant personne ne leur contestera leur brevet de journalisme ! Mais tout le monde n'est pas non plus André Malraux ni Françoise Giroud. Et le fait que la proportion de ceux qui ont suivi une formation de journalisme soit si mince, dans le nombre total de nos confrères, représente, soyons clairs, à la fois un échec pour les structures de formation et un risque pour la manière dont ce métier est enseigné, donc pratiqué. Ce risque, il touche la déontologie, la vénalité, la qualité du travail d'investigation, la rigueur du travail de recoupement et d'approfondissement des informations. Ne peut-on pas attribuer à cette carence de formation la tendance trop fréquente de nos médias à hurler avec les loups, à lapider les boucs émissaires que la rumeur leur désigne, à faire chorus sans réfléchir, ni vérifier, ni même faire l'effort d'analyser ?

Le travail du journaliste est un travail d'humilité, d'enquête, d'écoute, de précision. Bref, c'est un métier. Il y a plusieurs manières de l'apprendre, mais encore faut-il l'apprendre. Et ne pas se retrouver au service de l'information en ayant tout juste appris la communication, c'est-à-dire l'art de faire croire. Informer, ce n'est pas tenter d'emporter l'adhésion, c'est fournir les éléments de faits qui permettront à autrui de se forger son opinion. Enfin, dernière leçon tirée du tableau actuel de la pratique du journalisme : les entreprises ne trouvent pas suffisamment de jeunes confrères sur le marché qui disposent à la fois des outils de culture générale qui leur permettent d'appliquer des raisonnements justes à des phénomènes de plus en plus complexes, et des apprentissages " techniques " qui leur permettent de maîtriser parfaitement la profession de journaliste, elle-même dotée d'outils technologiques dont le maniement est de plus en plus complexe.

C'est au carrefour de ces deux besoins que ce sont retrouvés de nombreux sites d'information sur Internet, dont les équipes n'étaient ni suffisamment armées sur le plan de la culture générale, ni assez structurées en matière de déontologie et de droit de l'information, alors même qu'elles se trouvaient confrontées à des médias dont les caractéristiques propres auraient exigé au contraire qu'ils soient à même d'avoir un recul professionnel exemplaire (qu'il s'agisse de la fugacité de la circulation de l'information, de la démultiplication de ses supports, de l'obsolescence quasi instantanée de ses produits).Car si nous avons eu, au cours de ces Assises, I'exemple inverse d'un site d'information " sérieux ", dans lequel une rédaction s'attache à former ses collaborateurs et ses correspondants aux spécificités de la presse en ligne (il s'agissait d'Afrik.com) nous savons bien que rares furent les sites à partager ces pratiques et je suis convaincu qu'une grande partie du discrédit qui a frappé l'Internet après quelques années d'euphorie, et qui s'est traduit par l'explosion de la bulle spéculative qui y avait été associée, vient tout simplement de la piètre qualité des contenus de la plupart des sites d'information. Comment accorder sa confiance à des supports peu crédibles ?

Nouvelles pistes...

Alors comment faire pour que les choses s'améliorent, à la fois en quantité et en qualité ? Nous avons besoin qu'un nombre croissant de journalistes aient été dûment formés à ce métier et nous avons besoin qu'ils comprennent des questions de plus en plus spécialisées et de plus en plus complexes, que ce soit en économie, en sciences, en sociologie, en droit, en relations internationales... Tout en maîtrisant parfaitement Internet, les bancs de montage numériques, la post-production audio et vidéo, la transmission par satellite. Et j'ajoute: moins le pays dans lequel ils travaillent est développé, et plus il est important qu'ils puissent disposer des outils les plus pointus, parce que ces outils leur permettent de rattraper le retard dont ils souffrent sur le plan médiatique, documentaire ou économique. C'est la quadrature du cercle. En nous penchant sur le cas de l'Afrique, nous avons bien vu comment les formations à distance, par Internet, au journalisme, pouvaient être le moyen de mieux répartir l'accès à la formation professionnelle, qu'elle soit initiale ou continue, d'ailleurs. Mais nous avons vu aussi que ces formations ont un coût, qu'elles nécessitent la présence d'un centre de formation à proximité au sein duquel elles peuvent être accessibles en haut débit et dans des conditions précises, et donc qu'elles ne sont possibles que lorsqu'un certain plancher d'investissements préalables a été atteint.

Dans ces conditions, les représentants de toute la Presse francophone, réunis à Libreville pour leurs 35ème Assises, ont décidé de réclamer solennellement une nouvelle prise en compte des problématiques de la formation au journalisme dans les politiques publiques, à la fois au niveau de chaque pays et à un niveau international. Des efforts nouveaux doivent être faits pour développer les formations au journalisme et mettre à la disposition des médias, pour les journalistes actuellement en exercice, des modes de formation continue innovants : aux stages souvent inopérants, il faut préférer l'immersion des formateurs au sein des équipes professionnelles, en entreprise, afin de faire prévaloir de meilleures pratiques, à la fois dans les domaines les plus techniques ou matériels (de la publication assistée par ordinateur jusqu'aux rotativistes) et dans le domaine éditorial. Nous appelons l'ensemble des Etats francophones et les organisations multilatérales concernées par le financement de la formation à faire un effort significatif pour développer la formation des journalistes en donnant aux institutions de formation existantes les moyens de répondre aux nouvelles attentes de la presse telles qu'elles se sont exprimées clairement ici à Libreville. La presse est l'oxygène de la démocratie : la qualité de la formation des journalistes lui permet une meilleure respiration.

L'Union internationale de la Presse Francophone prendra l'initiative de réunir prochainement les bailleurs de fonds et les acteurs de la formation afin de favoriser la cohérence et l'efficacité de leurs actions, tout en amplifiant leurs retombées directes ou indirectes. Pour ce qui concerne plus particulièrement l'Afrique, l'Union s'engagera directement dans une démarche de promotion d e la formation croisée en engageant ses membres à s'associer et à associer leurs médias aux nouvelles initiatives de formation qui sont prises, notamment par l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie.

Un chantier majeur : la déontologie

Notre réflexion sur la formation nous a conduits à considérer plus particulièrement l'une des premières conséquences du déficit actuel en formation des journalistes : les manquements déontologiques que l'on peut observer dans tous les pays du monde.

Je ne veux évoquer aucune dérive en particulier, elles seraient trop nombreuses. Mais, pour parler de cas français, comment ne pas se révolter quand un homme est traîné dans I a boue, sa réputation noircie, quand les accusations les plus folles sont portées contre lui, sur la foi de quelques phrases ambiguës tirées de dépositions judiciaires qui sont couvertes par le secret de l'instruction et qui demeurent fortement sujettes à caution ? Cela vaut aussi bien pour un notable républicain, président d'une grande autorité administrative indépendante, que pour un employé d'aéroport originaire du Maghreb, traité du jour au lendemain de terroriste par toute la presse sur la foi de d'énonciations calomnieuses aujourd'hui avouées.

La presse n'a pas tous les pouvoirs. Elle ne peut s'imaginer détenir le pouvoir de juger. A fortiori sous forme de scoops répétés, entraînant une spirale de surenchères. C'est parce que le pouvoir de trancher en matière judiciaire est sans doute le plus terrible au sein de la société humaine, et c'est parce qu'il est le plus sacré, que toutes les constitutions du monde, depuis la fin de l'ancien régime, en protègent soigneusement l'indépendance et la neutralité. Il n'est pas admissible que le journal s'érige en tribunal, il n'est pas admissible que le journaliste joue à la fois le rôle du juge et du bourreau, prononçant la culpabilité et exécutant dans la foulée la condamnation, à la fois morale et sociale.

Ce diagnostic est malheureusement vrai pour les médias du Nord, il vaut aussi pour ceux du Sud : nous connaissons tous des dizaines de titres de presse, dans les pays africains, qui pratiquent un journalisme qui ne devrait pas avoir cours, et où l'invention romanesque le dispute à l'intention de nuire pour fabriquer des papiers qu'on n'ose plus appeler d'information.

C'est pourquoi l'on ne peut évoquer les besoins de formation sans déboucher sur l'un des besoins prioritaires : la formation déontologique. Rien ne saurait justifier ces dérives : " tout ce qui est exagéré est insignifiant " disait Talleyrand, et tout ce qui est inventé est impropre à l'information. Il paraît invraisemblable que de telles évidences aient encore à être rappelées. C'est pourtant le cas, quand on observe où conduisent les dérives de certains médias, qui prônent la violence, la désunion et la haine. Nous avons, au cours de ces Assises, rendu hommage, à plusieurs occasions, à la dernière victime injuste de cette " haine au front bas ", qu'attisent certains organes de presse écrite ou radiophonique. Ce n'est même pas la peine d'aller cherché jusqu'au Rwanda et au génocide qu'il a connu, porté, amplifié et accéléré par les appels au meurtre de la fameuse Radio des Mille collines...

De sombre mémoire. Tout récemment, notre confrère Jean Hélène a été tué, qu'on le veuille ou non, parce que quotidiennement, certains journaux ivoiriens désignaient son pays, sa radio, et jusqu'à sa personne, à la vindicte publique. Lorsque le journaliste lui-même devient la cible de la haine, c'est que le fait d'informer devient insupportable. Ce qui rend à nos yeux cet assassinat encore plus inacceptable, c'est qu'il ait été la conséquence tragique et ultime de la banalisation d'un discours de haine, provoquée par d'autres médias. Et cela dans un pays qui nous est cher, où nous avons tous des amis, dont nous connaissons la sagesse, l'expérience, la hauteur de vue. A quoi rime cette déraison élevée au rang de doctrine ?

Liens Pertinents

Il n'y a pas de médias irresponsables. Le journalisme est d'abord et avant tout une responsabilité. Rien de ce que l'on écrit n'est gratuit, rien de ce que l'on publie n'est sans conséquence. C'est la raison pour laquelle nous avons décidé collectivement de réunir au printemps, à Yaoundé, au Cameroun, les Etats Généraux de la Presse Francophone, autour de cette question de la déontologie journalistique. Il est indispensable en effet que notre profession se dote elle-même, collectivement, de moyens d'autorégulation admis par tous, garantissant la qualité du travail fourni par les médias, à la fois médias traditionnels et nouveaux médias. Quels seront ces moyens, ces garde-fous indispensables ? Il est trop tôt pour le dire. Nous connaissons les erreurs à ne pas commettre, les précédents à ne pas imiter. Mais la presse francophone doit pouvoir s'honorer d'un rôle précurseur en la matière. Ensemble, il ne nous est pas interdit d'être exemplaires (...)

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