Sud Quotidien (Dakar)

Sénégal: Commentaire du jour : le seuil critique

Mame Aly Konte

18 Novembre 2003


opinion

Marches, invectives, injures, chahuts. C'est à croire que le débat politique ne peut plus se faire dans le calme, la courtoisie, la sérénité, les bonnes paroles des uns et des autres.

Dans cet imbroglio fait d'attaques en tout genre, certains parlent de seuil critique, d'autres de moments difficiles qui menacent de mener le pays tout droit au chaos. Dans ce contexte, la déclaration faite hier, par la Rencontre africaine pour la défense des droits de l'homme (Raddho), appelant au calme, est une éclaircie qui marque la rupture avec la logique jusqu'au boutiste mise en forme depuis quelques mois par le parti au pouvoir et ses alliés d'une part, l'opposition et ses nombreux démembrements d'autre part.

Le Sénégal va mal. Bien plus mal qu'on ne le croit aujourd'hui. La faute pour certains à un défaut de leadership, aux politiques qui n'arrêtent pas de jeter de l'huile sur le feu, à une société civile, une société qui ne dit pas toujours les mots qu'on attend d'elle et qui ne lève pas la voix suffisamment pour se faire entendre. Un pays malade de ses leaders politiques, ou simplement dans une phase difficile de son évolution, la situation est bien compliquée pour tous et il ne se passe pas un jour sans qu'une affaire de justice, de syndicats, ne mobilise quelques gens dans la rue. Parfois avec une seule destination : la Présidence de la République.

Pour se faire entendre par le maître des lieux ? Un homme dont la responsabilité commande aujourd'hui qu'il gouverne pour tous les Sénégalais. Mais que l'opposition assimile sous un même nom : juge et partie. Accusé par cette même opposition de transformer l'espace présidentiel en espace de parti, de son parti, le Président de la République est de plus en plus visé par la contestation. Même si sa légitimité n'a pas été remise en question. Homme au-dessus du nombre, Wade a bien du mal à se dévêtir de son manteau d'homme d'appareil. Ce qu'à un moment de sa vie dans l'opposition, il a reproché à Abdou Diouf, alors président du Ps et de la République.

Un malaise qui vient du sommet

Dans ce pays qui fait la part belle à une histoire marquée par le passage de grands hommes, où le culte de l'autorité, au sein de la famille, des confréries, de l'Eglise garde tout son sens, le malaise semble venir du sommet. De l'Autorité.

Critiqué pour être juge et partie par les uns, traité comme un père incontournable par les autres, le président de la République, maître Abdoulaye Wade est bien un homme seul. Seul contre son gouvernement. Seul contre tous dans sa capacité à vouloir tout faire. Tout seul. Au four et au moulin, Wade a commencé son mandat en marchant sur les affaires qui souvent ne le concernaient pas toujours directement. Depuis l'affaire de la bourse des étudiants, jusqu'à la mort de l'étudiant Balla Gaye, il a pris sur lui des questions qui relevaient du ministre de l'Enseignement supérieur et des autorités du département de l'Intérieur.

Le comble aura été sa rencontre avec les étudiants, au moment d'une grève qui a eu lieu au cours de l'année universitaire 2000-2001, quant il est allé à l'encontre de son ministre de l'Enseignement Supérieur de l'époque, Madior Diouf, pour dire à ces jeunes garçons, pourquoi le problème ne lui avait pas été posé directement et plus tôt. Problème qu'il a résolu sans l'avis de personne. Le même Wade, empiète sur tout, en disant le contraire des propos tenus par son nouveau Premier ministre, Idrissa Seck, quelques mois seulement, après sa nomination, sur la question de l'indemnisation des victimes du Joola. Là où Idy parlait de 5 millions Fcfa par victime, lui proposera, quelques jours, plus tard, 10 millions Fcfa pour chaque victime, à l'issue d'un mouvement d'humeur et d'une visite des membres de l'association des victimes du naufrage.

La marche comme seule solution

Depuis quelques mois, le seul moyen de se faire entendre par le sommet, est de marcher, de crier. Le seul moyen de se faire répondre sur un ou des problèmes graves (juridiques, sociaux ou politiques) est de crier sa colère, si on ne se met pas à chanter la même colère. Après le blocage du carrefour de Diamniadio par les jeunes militaires de la Mission des Nations Unies au Congo (Monuc), de retour de mission, suivi du cri de désolation des jeunes de Bargny, qui ont bloqué, il y a quelques mois, la nationale 1 pendant plusieurs heures, à l'entrée de Rufisque et après les marches de l'opposition, la semaine dernière, le Sénégal a inscrit dans son calendrier politique, syndical, jusqu'à ce que les artistes aussi s'en mêlent, la marche.

Le Président de la République s'en glorifie, pour l'avoir inscrit dans la loi fondamentale dans le genre. Il est tout heureux de le dire et de le répéter partout. Toutes les marches sont autorisées. Et alors, pour un rien, tout le monde marche. Comme d'ailleurs le parti au pouvoir qui, après l'opposition, a fait une première en marchant, à en croire, le président de la République, peser ses forces face à l'opposition.

Tous pour le pouvoir

Le peuple marche. Mais, le pays lui, est bloqué. Et face au marasme économique, à la crise du système éducatif, à l'inflation, les voies de la négociation telles que proposées par les politiques sont bien au-dessous des attentes populaires. Trois ans après le changement de régime, les Sénégalais peuvent se suffire du seul fait de marcher et de crier leur colère ? Il y a bien d'autres priorités pour eux.

Jusqu'ici, la nature du débat politique, économique ou social tel qu'il est posé, laisse beaucoup de gens, intellectuels comme simples citoyens, sur leur faim. Or, des hommes de valeur ne manquent pas pourtant dans le pays pour dire des choses qui intéressent le grand monde. Dans les parties, comme auprès des chefs religieux comme dans la société civile, des forces de propositions existent, mais elles semblent éloignées du débat. D'un regard lointain, ils suivent les marches et le cours des choses comme s'ils vivaient dans un autre pays.

Sur les questions graves de l'heure, qui ne se résument pas seulement aux problèmes de la justice et de la démocratie, les Sénégalais attendent des réponses correctes. Et dans ce chaos presque entretenu, le silence de certains esprits avertis est grave. Tout ne peut être politique. La réponse donnée ou proposée par les partis bien trop serrés dans les manches de leur chemise, à travers leur discours stéréotypés, doit être améliorée. Adaptée aux situations de l'heure, elle est souvent précaire et manque de perspective.

Parfois trop partisans, les membres des partis au pouvoir ou dans l'opposition, sont loin des perspectives de la construction d'un Etat moderne, de la formation d'une nation mûre et responsable, au fait de ses droits. Ils se battent tout le temps pour le pouvoir. Un pouvoir qu'ils ont du mal, beaucoup de mal à partager, à organiser, à moderniser.

Comme des rois, dès qu'ils s'installent, ils s'entourent de valets, d'amis, de coursiers et d'affairistes en tout genre qui ne voient que leur intérêt. Celui du maître.

Peuple cherche lumière

Il est heureux de constater au moment où la situation de nombreux pays de la sous-région menace d'imploser qu'il y a encore des organisations, des mouvements qui appellent à la retenue. Fut-elle timide, la démarche a le mérite de sortir comme une lumière dans un pays qui érige le tout ou rien en doctrine.

Face à la crise de leadership qui installe toute la sous-région dans l'incertitude, il est aussi important de revisiter les leçons du passé. Le passé politique d'une région qui a refusé l'instabilité sous toutes les formes, pendant des siècles en évoluant dans les grands ensembles.

Face à la faillite de l'Etat dont le mauvais fonctionnement au sommet menace tous les pans de la société, tout le monde a aujourd'hui son mot à dire. Société civile, religieux, citoyen, comme homme politique ont le devoir de se remettre en question. Naguère, le Khalife général des Tidianes, Serigne Abdoul Aziz Sy, s'était fait remarquer lors de sa fin de règne, avant sa mort, par des appels à la paix, au calme, renvoyant les gens sur les valeurs qui fondent la société sénégalaise. Une société de tolérance. S'impliquant dans le débat politique à chaque fois que la situation l'imposait, il n'hésitait pas souvent à dire ses vérités.

Liens Pertinents

Devant la menace de déchirement et de basculement dans la violence politique qui guette le Sénégal comme d'autres pays, au vu des déclarations des uns et autres, l'on ne saurait comprendre l'indifférence de ces couches de la nation. Même si on peut voir derrière leur rapport avec le pouvoir politique, des rapports faits de tolérance mutuelle, ce sont des Sénégalais qui ont le devoir de dire leur mot, avant que des seuils d'irréversibilité ne soient atteints.

Souvent dans le débat politique, le cri du coeur de certaines organisations ou associations se réclamant de la société civile semble venir d'un autre monde. Et jusqu'à ce que la plaie enfle et pète, l'on ne dit mot. On laisse le champ aux politiques. Cette manière d'agir a opposé aujourd'hui deux camps : celui des politiques et celui des autres. Posant la grande équation du contre-pouvoir dans nos pays. Un autre débat qu'il ne serait pas facile d'aborder aujourd'hui. Tellement la qualité des propositions faites par les politiques laisse à désirer et ouvre de larges perspectives à la société civile et aux autres composantes de la société sénégalaise. Des pans de la société qui ont aujourd'hui l'occasion ou jamais de s'engouffrer dans la brèche.

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