Fraternité Matin (Abidjan)
Michel Koffi (de Notre Envoyé Spécial)
18 Novembre 2003
Abidjan — Entre coupures d'électricité, déplacement d'un site à l'autre et problème d'avions, absences d'invités précieux, etc., les écrivains d'Afrique et de ses diasporas ont tenu la première partie de leur nouveau congrès.Commencé le 24 octobre, il s'est achevé, depuis le 2 novembre, à N'djamena, au Tchad, un pays qui a longtemps souffert de la guerre, et qui en porte encore les stigmates.
Dans ce continent totalement - presque - secoué par la guerre (Rwanda, Congo, Côte d'Ivoire), cette première rencontre a été comme un prétexte. Pour diagnostiquer le mal dont souffre le continent et éviter les catastrophes à venir. Une sorte de thérapie de groupe. Huit ateliers plus des hommages ont meublé ce rendez-vous. 47 ans après Alioune Diop et ses deux congrès fondateurs de la littérature négro-africaine et antillaise.
Mille neuf cent cinquante six. Une date, un événement. A la Sorbonne, à Paris, capitale de la culture moderne en Occident, Alioune Diop organisait le premier Congrès des artistes et écrivains noirs. Trois ans après, à Rome, berceau de la culture occidentale, le deuxième "Bandoeng de la culture noire". Deux événements majeurs dans l'histoire du continent, qui donneront visage au Nègre à travers le monde. "L'une des résolutions du Congrès de 1959, écrit l'Ivoirien Frédéric Grah Mel, auteur d'une biographie précieuse (Alioune Diop : bâtisseur inconnu du monde noir) recommandait qu'après Paris et Rome, les congrès suivants fussent organisés en Afrique et qu'ils fussent soutenus par une exposition d'arts plastiques et un déploiement des arts de l'action. C'est le Sénégal qui sera choisi pour abriter la manifestation suivante en 1966. Au Tchad Nocky ne fait rien de nouveau: Alioune Diop avait déjà entraîné nos devanciers chez lui au Sénégal". Il n'empêche que depuis cette épopée, plus rien de cette envergure ne s'est réalisé en Afrique.
47 ans après, un enfant du Tchad, Nocky Djedanoum, directeur du Fest'Africa (voir encadré) et une Ivoirienne, Maï Coulibaly, secrétaire général, ont décidé de réaliser cet autre défi, en ces périodes des Afrique des guerres: organiser, au Tchad (voir interview) le " Nouveau Congrès des écrivains d'Afrique et de ses diasporas. Deuxième aventure africaine de l'association "Arts et Médias d'Afrique (AMA) - la première a eu lieu au Rwanda de 1998 à 2000 dans le cadre du projet " Rwanda: Ecrire par devoir de mémoire"- ce troisième Congrès, dit Nouveau, a accueilli des artistes et écrivains d'Afrique, des Caraïbes, de l'Océan Indien, des Etats-Unis, d'Europe. Sous le thème: " Paix et guerres: l'engagement en question", - thématique générale - du 24 octobre au 2 novembre, ces hommes et femmes du monde de la culture ont tenté de faire le bilan de la littérature négro-africaine depuis le vingtième siècle, d'analyser l'évolution de l'engagement des productions artistiques actuelles et la place de l'écrivain et de l'artiste dans l'établissement durable de la paix. Il leur fallait une terre d'accueil, qui leur serve suffisamment d'exemple. Ce sera N'Djamena.
Dans ce pays des confluences: géographique (situé au cœur de l'Afrique); culturelle (culture de la forêt, de la savane, arabe, judéo-chrétienne), raciale et ethnique, etc., En ouvrant en la salle du ministère des Affaires étrangères le 27 octobre dernier ce Congrès, le secrétaire général de la culture tchadienne dira, entre autres :" Ce thème questionne les citoyens du monde. Vos réflexions, vos conclusions, pour un pays comme le Tchad, seront les bienvenues". Le sujet en valait la peine, surtout dans ce pays qui sort difficilement de la guerre. Le sous-thème du jour était, d'ailleurs: Conflits et violences et en Afrique. En l'absence de Cheick Hamidou Kane (auteur du roman L'aventure ambiguë), président du comité scientifique, c'est son compatriote Hamidou Dia qui dirigera les travaux. Pour lui, citant Frantz Fanon," chaque génération doit remplir sa mission ou la trahir". Que ce congrès parle de paix et de guerre en Afrique, montre bien, insistera-t-il, le souci de l'Afrique et de ses diasporas d'exorciser ce mal: la guerre. A l'échelle du continent, il a compté 25 foyers de tension. Plus grave encore, c'est l'implication de plus en plus massive d'enfants dans les conflits. C'est le constat fait par le Tchadien Noël N'Djékéré, dans sa communication: les enfants soldats, un nouvel avatar de l'auto-cannibalisme africain ? Les chiffres avancés traduisent l'ampleur du désastre. Leur nombre, en moins de deux décennies, a explosé. Chiffres à l'appui: "En 1998 on en dénombrait environ 200 mille à travers le monde. Aujourd'hui, on estime leur nombre à plus de 300 mille". Pour ironiser amèrement, il ajoutera:" Et, comme pour tout ce qui touche à la politique du pire, nous autres Africains, ne faisons jamais les choses à moitié, nous sommes devenus les champions du monde toutes catégories des pourvoyeurs de " bébés flingueurs". Des chiffres encore: " Sur les quelque 300 mille qui écument de nos jours la planète, l'Afrique subsaharienne en compte 120 mille. Ils répondent, dira-t-il, à la définition énoncée par Madame Graça Machel: " Tout enfant, garçon ou fille âgée de moins de 18 ans, qui est recruté par obligation, par force ou autrement dans le but d'être utilisé pour des combats par des forces armées, des forces paramilitaires, des unités de défense". Les raisons, selon lui, sont multiples et varient d'un pays à l'autre. Retenons celles-ci: "La fascination qu'exercent l'uniforme et le port des armes sur les adolescents; l'attrait de l'argent facile et les sirènes patriotiques du genre de l'appel à l'engagement lancé à la radio nationale en RDC en août 1998 sont autant de facteurs qui dépeuplent les écoles au profit des casernes ou des campements d'insurgés". Il fait d'ailleurs remarquer que "l'enfant soldat, "la petite abeille" de Colombie, le Kadogo de la République démocratique du Congo, le Doriya du Burundi n'est ni spécifiquement africain, ni un problème des temps modernes". On le connaît depuis la Grèce antique. Mais, précision de taille: " Ce qui marque une rupture avec les pratiques anciennes, c'est l'engagement systématique et massif d'enfants aux premières loges des conflits, au contact direct avec l'ennemi, avec le feu". Et cela, en violation flagrante des instruments juridiques dédiés à la protection de l'enfance.
Pour Ali Abdel-Rhamane Haggar (Tchad), l'origine des conflits en Afrique est la conséquence des injustices: " La récurrence de la violence n'est que la récurrence de l'injustice". Intervenant à la suite des trois premiers, Tanella Boni (Côte d'Ivoire) se contentera, presque, de s'interroger. Tragiquement et dangereusement. Une manière d'exprimer son mal. Son malaise, aussi:" Lorsqu'on vit quotidiennement dans la violence, peut-on tenir un discours sur la violence? Lorsqu'on est dans une situation de ni guerre ni paix, peut-on tenir un discours sur la guerre, sur la paix? Ne méritons-nous pas ce qui nous arrive? Il y a, partout, l'impunité". Elle relèvera deux choses essentielles, autour de deux questions. La première: qu'avons-nous fait de notre jeunesse? Sa réponse: "On a instrumentalisé la jeunesse, (qui est devenue, à la demande) un instrument à tuer (qui) s'installe dans la violence". Deuxième question: qu'avons-nous fait de nos libertés? Car, passée la rhétorique des années 90, qui sonnait le glas au parti unique, le constat est on ne peut plus triste. " Les conflits armés en Afrique, dira-t-elle, sont un problème de partage du pouvoir". Et l'impunité ambiante hypothèque, dangereusement, la fin des conflits armés. Pour être plus explicite, elle ajoutera, un peu ou suffisamment, en collant à l'actualité ivoirienne : " Depuis le 19 septembre 2002, il n'y a pas que Jean Hélène qui est tombé sous les balles. Quand il y a eu des morts, s'en est-on offusqué? En octobre 2002, il y a eu un charnier, qu'on a découvert... Y a-t-il eu sanction? S'il n'y a jamais de culpabilité, donc il n'y a pas de responsabilité!" Et, pour être plus provocatrice: " Y a-t-il des responsables dans nos pays?".
Le sida était aussi à l'ordre du Congrès. Une autre forme de violence. Avec pour président, le Dr Djabar Hamid, coordonnateur du Programme national de lutte contre la sida (PNLS-Tchad). Sur 42 millions de gens qui vivent dans le monde avec le VIH, il y a 2/3 pour l'Afrique. Plus: 90% des décès en Afrique du sud sont dus au sida. Que faire? Le Dr Nicolas Yves Pierre-Alexandre a demandé, entre autres, aux écrivains de s'impliquer dans cette lutte. Nombreux furent les écrivains à lui répondre que cela n'était pas leur rôle. Nulle part, dans le discours de ce spécialiste, on a eu à entendre ce que la médecine traditionnelle africaine pouvait apporter à cette pandémie, face aux hoquets de la médecine occidentale. De là à demander aux écrivains: " aidez-nous!"...
D'un atelier à l'autre: quels liens entre l'Afrique (noire et Maghreb), les Caraïbes et les Amériques: continuité et /ou rupture? Retenons l'essentiel, dans ces relations presque tragiques. Comme le disait, bien à propos, un des congressistes, "quand s'est arrêté le négrier, il a fallu se recréer". Sami Tchak (Togo) a raison de dire:" L'histoire de certains noirs a rencontré l'existence d'autres noirs partis d'Afrique, qui sont devenus des occidentaux... Ils n'ont pas besoin de l'Afrique en tant que terre-mère ou des Africains en tant que cousins. Ils sont le produit d'une histoire". Ainsi des Haïtiens et autres gens des diasporas dont Duvalier a poussé massivement, un grand nombre, des millions, à s'exiler en Amérique. "Ce peuple en circulation est sorti, depuis, de la névrose coloniale, à cause de la dictature de Duvalier", dira cet autre intervenant. C'est donc dire qu'il y a une histoire idéologique, historique, affective qui complexifie les problèmes des relations entre l'Afrique et les Antilles. Mieux, entre l'Afrique et ses diasporas. Malgré les congrès (56-59), les rapports sont demeurés problématiques. Il faut donc en faire un bilan. Qui reste à venir. Car, passé les stades du "délire" - recouvrer l'Afrique dans l'espace des plantations, à travers les contes et autres - et de l'exaltation - le "Schoelcherisme" - il a fallu arriver à la phase critique. Ernest Pepin de la Guadeloupe aura le mot juste:" Même si on perd, on crée... ".
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