Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: La citoyenneté étudiante, on l'oublie celle-là

Par : René Massiga DIOUF étudiant

18 Novembre 2003


opinion

Le désordre et l'indifférence qui ont sévi à l'université ces derniers mois renseignent sur l'état de l'institution. Lorsqu'en pleine session d'octobre des étudiants en examen n'osent pas traverser le campus universitaire au risque d'être agressés ou tabassés par d'autres étudiants, c'est que l'université n'est plus simplement un espace pour acquérir la connaissance.

En Afrique en général, l'université ne se porte pas bien et au Sénégal la situation étudiante va de mal en pire. Certes l'université sénégalaise est confrontée à des problèmes de crédibilité, d'orientation ou de repères, mais elle est surtout victime de ses étudiants. C'est devenu un endroit où l'on vient perdre son temps et semer le désordre. L'université sénégalaise est réduite en champ de bataille et en terrain de lutte syndicale et politique. Elle n'est plus un espace pour parler de mondialisation, de problèmes de société ou encore un forum des débats. C'est un lieu de tendance ; un lieu pour revendiquer et compétir. Parmi les facteurs de crise de notre université : les mouvements. Les mouvements du personnel, ceux des professeurs (qui sont rares) et les grèves insensées des étudiants paralysent le système et le calendrier et perturbent les cours. Ensuite, viennent l'opportunisme, la misère, la jalousie, l'individualisme, l'instrumentalisation du savoir qui y sont devenus monnaie courante. La crise est donc sans fond ni forme. De la salle de cours où la lumière est parfois défectueuse, aux restaurants dont on surveille de très près la qualité en passant par les bibliothèques, c'est à un véritable désintéressement, ignorance des textes et manque de respect que nous assistons : «Rares sont les étudiants qui se demandent réellement à quoi servent les frais d'études qui d'ailleurs ne cessent de monter chaque année. Rares sont les étudiants qui ont déjà lus les règlements académiques, ceux qui connaissent le calendrier académique avec exactitude (...) Rares sont les résidences estudiantines entretenus propres et qui ne sont pas foyers de tensions et de musique (...) L'indifférence et le manque de matériel entraînent une crise universitaire indescriptible» (1). D'où l'urgence de redorer l'image, améliorer notre conception de l'univers étudiant et engager des responsabilités personnelles, saines et limpides dans la gestion du matériel, le fonctionnement des institutions et le rejet des intérêts partisans qui déclenchent des mouvements de blocage. C'est à une véritable citoyenneté étudiante que nous sommes appelés. La citoyenneté est un devoir, mais c'est aussi un sentiment d'appartenance. Un citoyen est quelqu'un qui non seulement appartient, mais accepte d'assumer son appartenance par des positions et engagements impartiaux et désintéressés. Un étudiant citoyen est un étudiant qui accepte qu'il appartient à une université dont les moyens sont limités et défectueux, les amicales dirigées par des gens qu'il n'a pas choisi et n'aime pas, mais qui sont tout de même élus par la majorité étudiante. Le sentiment de non appartenance conduit à l'auto-exclusion : «quand on n'a pas le sentiment d'appartenance, qu'on ne voit pas la pertinence de sa présence et que la fatigue (la routine) s'en mêle, on est porté à vouloir s'éloigner du milieu». Ce qui représente un danger pour l'institution universitaire.

Entre septembre et octobre 2003, nous avons assisté à toutes sortes de scènes violentes dignes d'un film policier : des étudiants qui se battent entre eux à coups de machettes, de couteaux, de grenades, de coupe-coupe et autres armes blanches ; quoi de plus insolite et de plus surprenant ? Nous sommes pour que les choses bougent à l'université surtout sur le plan idéologique. Les universités sont d'ailleurs réputées être des milieux idéologiques. Autant il y a d'étudiants, autant il y a peut-être d'idéologies. Mais une idéologie se défend autour de tables par débats, consensus et dialogues. Un étudiant digne de ce nom doit se préoccuper «d'acquérir, de développer, de mieux cultiver les facultés morales (...) intellectuelle qui permettent de faire des jugements de valeurs et des propositions constructives» (3)

Certes les étudiants doivent jouir d'une autonomie dans la gestion de certains dossiers ; certes ils doivent se constituer en «liste» pour être éligible et pouvoir protester et réclamer leurs droits ; mais les revendications étudiantes reflètent moins les aspirations de la masse que des velléités personnelles ou politico-idéologiques : «De plus en plus les revendications qui semblent faire bouger les étudiants sont liées aux déséquilibres politiques et économiques, à caractère mondiale ; tandis que fréquemment les petites choses qui concernent les universités, les déficiences des facultés sont oubliées. L'esprit des élections aux conseils universitaires devrait être celui d'un pari authentique pour l'amélioration de l'université plutôt qu'une simple option politique» (4) D'ailleurs, c'est fréquent d'entendre un délégué faire référence au marxisme, au communisme ou socialisme pour justifier le choix d'un moyen au profit d'un tel autre. Or, quel rapport y a-t-il entre les idées de Karl Marx et le désordre et la violence occasionnés par les procédures de codification qui ne se sont pas passées comme elles se devaient. Le marxisme, le socialisme, le communisme et autres doctrines idéologiques peuvent-elles décolérer un étudiant victime de magouille dans les codifications ? Et que dire des centaines de mille, voire des millions de francs qui se détournent chaque année par des délégués ?

Au stade où sont les choses, ces pratiques sont à bannir au profit de mentalités plus saines. La citoyenneté exclut les intérêts personnels et partisans. Elle est la lutte pour le meilleur, pour l'égalité des droits et pour le changement. La citoyenneté étudiante est une lutte pour la dignité et le bien-être des étudiants. Elle «s'investit aujourd'hui d'une revendication inclusive et appelle à des rapports directs pour montrer une appartenance commune. Les personnes veulent être prises en compte dans une société qui affirme de plus en plus l'exclusion et cherchent à trouver de nouvelles façons de vivre» (5). C'est en prônant une citoyenneté étudiante que nous contribuons à atténuer les crises qui secouent notre université.

1 - Crise universitaire Charles Nfundi Miel, République démocratique du Congo 2. Le défi économique, Isabelle Turgeon, étudiante en travail social (Mecq, Québec). 3. Etre étudiant, Evelyne Pascale Tsagué Miel, Cameroun. 4 Elections universitaires en catalogue Nuria Gondolben, I. Martinez (Muec Catalogue 5. Etre étudiant aujourd'hui», Bayard p. 25

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