Fraternité Matin (Abidjan)

Afrique: Fest'Africa - Le nouveau congrès des écrivains d'Afrique et de ses diasporas : faut-il dire adieu la négritude?

Michel Koffi (de Notre Envoyé Spécial)

19 Novembre 2003


analyse

Abidjan — Les temps heureux n'ont pas de philosophie ; philosophie en tant que regard inquiet du sujet angoissé face au réel angoissant ; réflexion profonde sur la condition d'être. Cette pensée va trouver sa pleine justification dans le mouvement de la négritude.

Car, qu'était le nègre dans le contexte fortement troublé de l'époque, où le fascisme de Benito Mussolini avilissait l'Italie de Dante, de Leonardo de Vinci... ; où Hitler était sur le point de jeter la bestialité nazie sur l'Allemagne et l'Europe ? Une essence maléfique, le signe d'un mal absolu dans la conscience de tous les négriers, de tous les racistes du monde. Il a fallu donc à cette race, la race nègre, celle qui a connu " l'omni-niant crachat, le ravalement à la bête, la vaste insulte ", une voix : ce sera celle de la négritude.

L'adhésion massive de la plupart des noirs (pas de renégats) aux objectifs de la négritude à ses débuts apparaît comme l'expression d'un manque commun à toute une race : l'identité.

Qui et quels nous sommes ? Admirable question de Césaire qui balise l'histoire de ce mouvement aux souffles venus des Antilles et au-delà. Déracinés deux fois, les Antillais ont sans doute beaucoup plus souffert à travers leur histoire ; beaucoup plus souffert que beaucoup d'Africains, des limites et des servitudes qui ont été artificiellement imposées à la culture africaine. Damas dans une de ses interventions disait : "Que sous l'influence des sons des danzons, de la rumba, de la meringue - la négritude soit née, non pas en Afrique, mais aux Antilles, qu'elle ne soit plus exclusivement le fait d'Africains restés sur la Terre-Mère, où est le drame ? "

C'est qu'aux Antilles, comme en Amérique, les survivances des cultures africaines et les divers mouvements, les diverses formes nouvelles données aux cultures africaines y ont pris une telle ferveur et permis aux Antillais de beaucoup mieux faire connaître et respecter les valeurs essentielles de la culture africaine. Un nom incontournable du principal initiateur haïtien du mouvement d'idées qui devait prendre plus tard le nom de négritude : Jean-Price Mars. Ce n'est pas innocent qu'il ait présidé en 1957, à la Sorbonne, les travaux du premier congrès des écrivains et artistes noirs et le premier congrès des écrivains et artistes noirs ; également le deuxième congrès qui eut lieu à Rome (du 26 mars au 1er avril 1959). Elu président de la société africaine de culture, il était considéré par ses admirateurs comme " l'un des pères de la négritude dans le monde noir ". En 1928, les textes de ses conférences qu'il réunit sous le titre de Ainsi parla l'oncle eurent en effet un énorme retentissement sur les générations intellectuelles qui montaient alors, car il les invitait " à se débarrasser des préjugés qui les ligotent et les contraignent à des imitations plates de l'étranger. Ce livre fut accueilli avec enthousiasme comme la meilleure défense et la meilleure illustration de la culture haïtienne qu'ait jamais tentée un intellectuel du pays. " Il réalisait, disait René Depestre, brillamment le premier inventaire cohérent de l'héritage africain en Haïti " (1).

Revalorisation de la langue créole et du folklore, ce livre considéré comme une tentative d'intégrer la pensée haïtienne dans l'ethnographie traditionnelle sera le déclic qui cristallisera tous les mouvements qui montent. Mais c'est surtout dans ce Paris des années 30 ; Paris capitale de l'assimilation comme doctrine coloniale ; Paris qui commençait à devenir " une ville noire ", que naît et se développe la contestation. On ne saurait dégager le sens de la négritude, son intérêt comme l'écrit Damas sans tenir compte du contexte socio-politique et culturel qui aura permis à l'événement de se produire... L'événement n'eût pu, dès la fin de la première guerre mondiale, se produire sans le vent venu de l'extérieur, de France et des Amériques. Ce souffle si vivifiant et vivificateur pour les Antilles, devait accélérer là-bas (aux Antilles) l'éveil d'une conscience régionale et ethnique ".

Aux Etats-Unis, en effet, Langston Hugues, Claude Mac Kay... se font connaître en critiquant la société américaine.

A la période d'indispensables acquisitions pendant laquelle le Noir importé d'Afrique a dû apprendre une langue nouvelle et s'adapter à son nouveau milieu, période d'absorption, d'imitation docile, ont succédé les périodes de la lutte esclavagiste et de véritable remise en cause de l'ordre-désordre. Dans les années 20 à 30, se lève alors une génération d'écrivains individuels qui va substituer au champ de la plainte, de l'espoir, la revendication ouverte de la justice et la détermination de la faire connaître. S'affirmera nettement la qualité du Noir, distincte et opposée à la qualité de l'Autre. C'est la naissance de la Harlem Renaissance, du mouvement New Negro, au nom duquel Langston Hugues proclame dans un manifeste : " Nous, créateurs de la nouvelle génération, nous voulons exprimer notre personnalité noire sans honte ni crainte. Si cela plaît aux Blancs, nous en sommes heureux, si cela ne leur plaît pas, peu importe ".

En 1932, huit jeunes intellectuels de la Martinique publient un texte explosif : Légitime défense, où ils prennent position sur le plan politique et culturel. Ce manifeste marque le mieux la volonté de faire renaître la personnalité antillaise. " Nous crachons tout ce que les bourgeois aiment... ". Langston Hugues, Claude Mac Kay, les deux poètes révolutionnaires leur avaient apporté, " marinés dans l'alcool rouge, l'amour africain de la vie, la joie africaine de l'amour, le rêve africain de la mort ". Ce vent qui monte de l'Afrique noire est porteur d'espoir : nettoyer les Antilles des fruits avortés d'une culture caduque. Le communisme, Freud et André Breton (il vient de sortir le Manifeste du surréalisme) qu'ils découvrent leur suffisent à asseoir leur idéologie. Pour ces défenseurs légitimes, l'avenir des peuples colonisés se trouve dans la victoire du communisme. Et dans le surréalisme, l'écriture automatique, le goût du merveilleux, des hallucinations, de la fulgurance, etc., les raisons de croire en une aube nouvelle. Parmi eux, Etienne Léro, le premier a donner une forme surréelle à la poésie dite créole. Malheureusement, ce manifeste sera vite étouffé par l'appareil répressif de l'ordre colonial.

L'aventure était en marche. C'est que dès 1921, les Africains avaient déjà pris la parole dans la littérature française. Avec René Maran, Antillais de naissance, élevé en France et fonctionnaire colonial de métier, dans son œuvre Batouala, " véritable roman nègre ". Ce livre obtient le prix Goncourt. Un mouvement de retour aux sources s'annonçait ainsi et allait désormais se développer. A partir de 1930, à Paris, des groupes de discussion se forment, des associations d'intellectuels, des journaux, etc. répandent des idées nouvelles. Dans le sillage, c'est à la suite de Légitime défense (1932) que, deux ans plus tard, Senghor et Césaire à Paris fondent la revue L'étudiant noir (1934). Elle n'appelle aucune connotation communiste, elle veut seulement faire connaître le monde noir au monde extérieur. Ils optent pour la défense de la culture noire : " Nous cessons d'être Africains, Martiniquais, Guadeloupéens... nous sommes des étudiants noirs ".

Revue de rassemblement, elle va accepter en son sein toutes les tendances de pensée qui vont du très modéré Léon Gontran Damas au radical Aimé Césaire et au conciliateur Léopold Sédar Senghor. Ce dernier écrit : " Pour asseoir une révolution efficace, notre révolution, il nous fallait d'abord nous débarrasser de nos vêtements d'emprunt - ceux de l'assimilation - et affirmer notre être, c'est-à-dire notre négritude ". L'intention avouée de la négritude à sa naissance sera la désaliénation culturelle du négro-africain occidentalisé. La révolution française n'a-t-elle pas été préparée et provoquée par les œuvres de quelques écrivains, des consciences " meji " qui allaient conduire les masses à une nouvelle prise de conscience de leur force ? Ainsi, plusieurs revues (Césaire à Fort-de-France publiait pendant la deuxième guerre mondiale Tropiques, une réalisation individuelle qui va préparer la révolution de toute une race, de tout un peuple, de tout un continent) ; Présence africaine, à Paris, dès 1947 et la revue anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache (1947) de L.S. Senghor, précédée d'une retentissante préface de J.P. Sartre (Orphée noire) lancent la réflexion autour d'un mot qui semble être apparu pour la première fois sous la plume de Césaire, en 1938 : la Négritude.

" Notion confuse, envahissante, trop riche de ses visages multiples : agressive et violente quand elle est cri des opprimés, expression de la souffrance d'une race ; sereine quand elle chante l'harmonie de la vie africaine traditionnelle ; triomphante quand elle redécouvre avec enivrement les splendeurs nègres occultées dans les sommeils de l'histoire ", elle sera à un moment donné de l'histoire de la décolonisation, " la riposte affective de l'homme noir exploité et humilié, face au mépris global du colon blanc ". Résultat ? " Elle devenait l'opération culturelle par laquelle les intellectuels d'Afrique et des deux Amériques prenaient conscience de la validité et de l'originalité des cultures négro-africaines, de la valeur esthétique de la race noire et de la capacité respectueuse de leur peuple d'exercer leur droit à l'initiative historique que la colonisation avait complètement supprimée. Frantz Fanon écrivait à ce propos : " Le concept de la négritude était l'anti-thèse affective sinon logique de cette insulte que l'homme blanc faisait à l'humanité ".

dans la littérature comme dans l'art, l'ethnologie et l'histoire, la négritude a été cette forme de révolte légitime, un mouvement d'idées, un courant de la sensibilité noblement opposé aux manifestations méprisables du dogme raciste dans le monde. Et les écrivains nègres de cette époque allaient comme Orphée, réclamer Eurydice à Pluton dans leur descente en eux-mêmes selon la belle expression de J.P Sartre.

Quête orphique certes, mais aussi mot-défi. Damas, encore : " (... ) ce mot lancé au moment le plus raciste de l'histoire, le mot nègre, nous l'avons accepté comme un défi. Nous affirmons ainsi notre volonté d'être nous-mêmes... grâce aux leçons que nous avait enseignées l'humanisme européen ". Gide, en effet, disait : " On ne peut être soi-même que dans la mesure où l'on devient conscient de sa différence ". Césaire qui l'employa, pour la première fois, précise : " Comme les antillais avaient honte d'être nègres, ils cherchaient toutes sortes de périphrases pour désigner un nègre. On disait un Noir, un homme à peau basanée et d'autres conneries comme ça... et alors nous avons pris le mot nègre comme un mot-défi. Je dois dire que lorsque nous avons fondé l'Etudiant Noir, je voulais en réalité l'appeler l'Etudiant nègre, mais il y eut une grande résistance dans le milieu antillais... Certains pensaient que le mot était trop offensant, trop agressif ; alors j'ai pris la liberté de parler de négritude. Il y avait en nous une volonté de défi, une affirmation violente dans le mot nègre et dans le mot négritude ".

Ce mot péjoratif et offensant allait remplir une fonction de réparation et de justice. Et l'avènement de ce mot reste à ce jour, le moment capital de l'histoire du renouveau culturel du monde noir de langue française. Situé dans le prolongement de la négro renaissance de Harlem, du mouvement indigéniste haïtien et de légitime défense, il va régir la vie littéraire et artistique de l'Afrique noire française, depuis les années 30 et devenir encore aujourd'hui une référence obligatoire. Son âge d'or se situera dans la première décennie des indépendances du continent, avec pour point nodal, le premier festival mondial des Arts nègres en 1966.

Senghor le Sénégalais, Damas le Guyanais et Césaire le Martiniquais ont été les chantres majeurs de ce grand mouvement. A l'ombre d'eux, et non des moindres, d'autres poètes vont aussi explorer les pays de souffrance ou dresser l'inventaire de l'Afrique : Birago Diop écoutera, dans les choses, la voix des ancêtres ; Bernard. B Dadié retrouvera la fierté d'être lui-même : " Je vous remercie, mon Dieu, de m'avoir créé noir ".

La question : est-elle encore d'actualité ? rejoint celle de ce récent congrès des nouveaux écrivains d'Afrique et de ses diasporas : " faut-il dire : adieu la Négritude ? Pour notre part, c'est oui. Le débat reste ouvert.

Sources.

René Depestre, Bonjour et adieu la Négritude, ed.

*Dictionnaire Bordas de Littérature française, ed. Bordas, Paris, 1985

*Anthologie de la Nouvelle poésie nègre et malgache

*Document. Naissance et vie de la Négritude, Intervention de Damas au Symposium sur " L'influence africaine sur la littérature antillaise ". 9-14 Déc, 1968.

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