Fraternité Matin (Abidjan)
Tiburce Koffi
19 Novembre 2003
Abidjan — On n'écrira pas, parlant de lui, " quatre, sept, huit ou X... ans déjà " - Jean-Marie Adiaffi ne fait pas partie des gens à pleurer ; et nous gageons que, à Ebro où il est certainement, il n'attend rien de tout cela, des siens.
Jean-Marie Adiaffi n'a pas non plus besoin d'éloges posthumes : ses mérites lui furent reconnus de son vivant ; il n'aura donc pas connu la solitude et l'aigreur qui font la tragédie du génie maudit. Bien au contraire, en vigile de la cité, en responsable du destin de sa communauté, il a toujours eu droit à son tour de parole pour dire sa part de certitudes à sa société. Qui d'ailleurs, aurait pu lui refuser la parole, lui prompt à hurler et à bondir comme fauve de savane au moindre signe d'agressivité ?
Il ne s'agit donc plus aujourd'hui de "regretter" Jean-Marie Adiaffi, mais de l'objectiver, de traquer sa pensée afin d'en débusquer les points saillants et leurs portées utilitaires dans la société à laquelle il s'est adressée expressément. Nous disons bien " utilitaires ", car l'entreprise littéraire de Jean-Marie ne fut pas un simple jeu intellectuel, mais bel et bien un discours politique, social et philosophique pensé et construit. Il revient certainement aux universitaires de faire ce travail de déchiffrage scientifique. A l'occasion de cet article pour commémorer le quatrième anniversaire de sa disparition, nous nous engageons tout juste à proposer quelques trajectoires de lecture de l'oeuvre de cet autre maître de la pensée, en Côte d'Ivoire.
Un architecte de la parole
Jean-Marie Adiaffi est un écrivain et un auteur polyvalent. Poète, romancier, conteur, essayiste, il laisse une œuvre d'une dimension esthétique plurielle qui semble éprouver du mal à se faire classifier. Chez cet écrivain, l'écriture s'offre toujours au lecteur comme une œuvre d'architecte "fou" où la passion pour un idéal (ici la libération de l'homme africain) est toujours sous- tendue par un merveilleux délire verbal qui impressionne à coup sûr le lecteur, qu'il soit averti ou non. Il m'a souvent plu, à ce propos, de renvoyer le lecteur à la post-face de D'éclairs et de foudres, qui est vraiment loin de donner dans la surenchère :
" Pour la première fois peut-être dans l'Afrique de langue française, une poésie fait éclater ce qui reste des vieux carcans et des vieux modèles. Une écriture neuve et fulgurante pleine de rêves et de dérives qui disent autrement le rapport au langage de la passion africaine1." Jean-Marie Adiaffi est en effet un écrivain au verbe généreux, un adepte du verbe tissé et étoilé, un écrivain au logos excessif, sans cesse tourné vers la stylisation à outrance. Son écriture se caractérise par un sens poussé de la démesure et une célébration de cette violation de l'interdit qui fait le charme de la poésie surréaliste. Le lecteur averti referme ainsi " D'éclairs et de foudres " avec la forte conviction d'avoir été en mis en présence d'un poème et d'un poète authentiques...
Sur le plan du contenu, l'œuvre de Jean-Marie Adiaffi est un formidable questionnement de l'Afrique qu'elle ne cesse d'interpeller, de harceler. L'échantillon ici est le gigantesque roman " Silence on développe ", une sorte d'épopée de nos indépendances, un hymne dédié aux luttes de libération, enfin une fresque touffue qui, quoique fâcheusement redondante2, n'accomplit pas moins la performance de nous servir un texte d'une richesse impressionnante en images, sans oublier la qualité plastique des scènes (comme ces baignades de la renaissance, ces scènes de la montagne) ; il faut ajouter aux mérites de ce texte, la qualité des personnages-héros et celle de l'intrigue. " Silence on développe " est un prolongement de " La carte d'identité " et un texte annonciateur de " Les naufragés de l'intelligence "...
Une œuvre engagée
"La solidarité de l'écrivain négro-africain avec son peuple et son histoire constitue le fondement même de son œuvre et sa raison d'être ; elle en assure en même temps sa seule chance de grandeur et de beauté ", écrit Francis Anani Joppa3. Appliquée à Jean-Marie Adiaffi, cette réflexion trouve sa pleine matérialisation et confirmation car Adiaffi est un écrivain et un homme fortement engagés - dans le strict entendement commun, c'est-à-dire, un écrivain qui a choisi de mettre ses talents artistiques et intellectuels au service d'une cause sociale, collective. Sa conversation, son commerce social, son discours littéraire sont tous auréolés d'un débit passionné, chaleureux et spectaculaire qui ne laisse nul auditeur indifférent. Oui, cet homme et cette littérature qu'il a produite - et qui l'aura à son tour distingué du commun des mortels - sont entiers et semblent unis par des liens gémellaires.
L'ensemble de sa production littéraire s'est offert à moi, personnellement, sous le signe d'un refus pluriel : refus de la dictature sous quelque forme que ce soit - colonisation, impérialisme ; refus de l'asservissement ; refus de la médiocrité, du passable ; enfin, refus du destin actuel de l'homme noir que les paramètres austères du développement semblent condamner à demeurer encore pour longtemps dans l'antichambre du paradis.
Mais Jean-Marie Adiaffi, au contraire de nombreux écrivains africains, ne s'est pas contenté de dénoncer et de critiquer. Son discours est certes fondé sur le refus de ce qu'il a jugé inacceptable - la société africaine actuelle -, mais aussi et surtout sur des propositions clairement énoncées, pour l'émergence d'une société africaine nouvelle, forte, fière, digne, respectable et respectée.
C'est cela qui donne, à maints endroits de ses textes, des couleurs "négritudiennes" à son discours ; accents "négritudiens" qu'il revendique d'ailleurs en affirmant que " La négritude reste d'actualité4." C'est aussi cela, l'originalité de l'entreprise littéraire de Jean-Marie Adiaffi : proposer des solutions là où l'on a jugé la réalité critiquable et digne d'être rejetée ; refuser le nihilisme appauvrissant. En tout et pour tout, le propos "adiaffien" m'est apparu comme un grand cri pour la liberté, un hymne gigantesque à la naissance d'une Afrique nouvelle débarrassée de son complexe de colonisé, de son mal économique de continent pauvre, de son retard technologique, etc., mais surtout et surtout, de son tragique mal-être spirituel.
Ce dernier thème est le point axial des réflexions et préoccupations de l'écrivain et de l'intellectuel Jean-Marie Adiaffi. La communauté scientifique et même le grand public connaissent le mot (désormais célèbre) qui désigne et organise toute l'activité intellectuelle de Jean-Marie sur cette question : le bossonisme.
Le bossonisme ou esquisse d'une théologie de la libération
Le projet "bossoniste" vise, non pas à restaurer l'animisme africain, mais à le moderniser en l'objectivant, afin de lui donner le maximum de chances de survivre. Il n'est pas un retour à des sources spirituelles africaines floues pour célébrer l'obscurantisme des âges farouches, mais une tentative de recentrage du comportement socioculturel des Africains dans leurs rapports avec une question aussi essentielle à l'équilibre des peuples, que la spiritualité...
Une telle quête n'est nullement un fait de hasard. En effet, Jean-Marie Adiaffi est le produit d'une société, d'un courant d'idées. Il fait partie d'une génération d'écrivains qui a été nourrie aux sources de la négritude (même si elle s'en est détachée après, pour des raisons objectives). Professeur de philosophie, il est "naturellement" porté vers la recherche des sources, de l'absolu, de la lumière. Sa génération a mené un combat culturel surtout dont le but était de désaliéner l'Africain. Barthélemy Kotchy, Charles Nokan, Georges Niangoran-Bouah, Niangoran Porquet sont, entre autres, (au-delà des différences d'âge), autant d'intellectuels ivoiriens militants de la culture - et dont Bernard Zadi sera, à notre avis, la "figure culturelle" la plus représentative - qui furent à l'avant-garde du combat culturel.
Il s'agissait ici pour eux, soit en interrogeant le tambour parleur (problématique de la drummologie), soit en interpellant les arts dramatiques de chez soi (griotique et didiga), ou en réécrivant les rythmes du terroir dans une perspective moderne (démarche de Georges Diby), ou en écrivant nos langues (objectifs de l'ILENA avec Christophe Dally et Kotchy), ou enfin en utilisant les matériaux africains pour construire l'environnement chromatique de la toile (rêve des Vohou-vohou), de mener une démarche introvertie et introspective, mais ouverte aussi, pour nous éviter la phagocytose culturelle. Il manquait à toutes ces intentions culturelles, la question portant sur la spiritualité. Jean-Marie s'est proposé de la poser...
Il est évident que l'espace d'un article n'est pas le lieu indiqué pour passer au peigne fin les enjeux d'une telle problématique. Retenons pour aujourd'hui, ce qui nous a semblé essentiel au "projet bossoniste". Le bossonisme se veut : réflexions scientifiques sur la spiritualité africaine, afin de la connaître ; réponse aux troubles spirituels du nègre dévoré par des courants de religion absolument étrangers à son univers mental - nous songeons ici au christianisme et à l'islam ; outil de libération mentale, psychique et psychosomatique des noirs africains ; etc. Un tel projet nous interpelle-t-il ? Oui - c'est du moins notre conviction personnelle. Il n'y a qu'à observer le phénomène de la multiplication des sectes au sein de notre société ivoirienne désespérée, il n'y a qu'à voir l'impuissance de nos dirigeants actuels à répondre aux défis qui leur sont posés (ils s'en remettent à Dieu), il n'y a qu'à mesurer l'accroissement de la race des faiseurs de miracles au sein de notre société - presque plus personne ici ne croit aux vertus du travail et de l'intelligence comme source d'épanouissement et de richesse -, pour comprendre et évaluer le niveau de misère psychologique et spirituelle des Ivoiriens. Entre les délires des pasteurs, prophètes, marabouts et autres escrocs en soutane, boubou, blaser, entre le flirt des prêtes chrétiens avec le pouvoir et les psalmodies rouges des imams, il y a certainement place pour une réflexion juste et sérieuse sur la spiritualité des Africains; tel est, entre autres, l'enjeu ultime du bossonisme...
Il nous faut conclure cependant.
A chacun des nombreux maux dont souffrent le continent et l'homme africains, Jean-Marie Adiaffi a proposé des remèdes, au point où, dans ses œuvres, se dessine nettement - du moins à mon entendement - un programme pensé d'actions à réaliser, une liste de conditions, de voies et moyens à observer pour la libération du continent. L'ensemble de cette démarche (presque scientifique) de l'écrivain qui comprend : l'état des lieux, la dénonciation de la situation, le refus du sort mauvais, les propositions pour la naissance d'une cité meilleure, constitue objectivement une " problématique de la libération " qui ne peut pas manquer d'interpeller le lecteur averti, ainsi que le chercheur. C'est le sujet de la thèse sur cet écrivain, et à laquelle s'attelle l'auteur de ces lignes, car Jean-Marie fut pour lui, plus qu'une connaissance ou un ami, un beau sujet de curiosité scientifique.
1/ Jean-Marie Adiaffi, D'éclairs et de Foudres, poème, CEDA, 1980.
2/ Du vivant de l'auteur, j'avais déjà fait cette remarque. Il en avait été contrarié ; je maintiens ce point de vue. 3/Joppa Francis Anani,
L'engagement des écrivains africains noirs de langue française, du témoignage au dépassement, Ed. Naaman de Sherbrooke, Québec, Canada, 1982, page 15.
4/ K.K.Man Jusu, La négritude reste d'actualité, Fraternité Matin, vendredi 15 février 1985, p.12
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