20 Novembre 2003
opinion
Un dessin, une image de la ville de Dakar, peut avoir des aspects divers selon le quartier visité.
De façon générale, on s'accorde, aujourd'hui, à dire que l'idéal urbanistique est faussé dans son esprit à cause de l'anarchie et de la mégalomanie qui s'emparent de la ville. L'étranger venant des grandes métropoles européennes a, lui, sur notre ville, un regard neuf. Il a la possibilité de comparer. Je discutais, l'autre jour, avec un touriste de passage, Pierre M.D., parisien bon teint. Il ne comprend pas que les rues soient si étroites à Dakar, que les voitures soient parquées sur le trottoir de l'avenue Pompidou (ex Ponty), une voie passante parmi les plus célèbres du centre ville . Pour les sénégalais moins jeunes, Ponty, pardon, Pompidou avait une certaine magie, il y a quelques années. On trouve sur cette avenue non seulement des magasins chics, des bar-restaurants et "fast food", pharmacies, et divers services, mais aussi et, surtout, on y rencontre tout le monde, du mendiant, aux incontournables vendeurs ambulants, du jeune cadre branché aux jeunes filles (plus connues ici sous le vocable de "disquettes") habillées à la mode de Paris et New York .
Les images défilent et la sensation de Pierre me semble au fond assez juste. En remontant l'avenue, on a bien le sentiment qu'il manque une certaine harmonie. Ici, la devanture au décor plus au moins kitch déborde et oblige les passants à marcher sur la chaussée goudronnée, au risque de se faire heurter par les voitures qui passent. Devant un autre commerce à la ligne moderne, on a l'agréable sensation de retrouver un aménagement convenable. L'alignement du bâtiment prévoit non seulement l'espace parking pour les voitures, mais aussi un passage dégagé et bien protégé pour les piétons. Dakar et ses vendeurs à la sauvette qui étalent leurs marchandises, vêtements et autres gadgets, sur les voitures en parking sur le trottoir : c'est une image pittoresque du décor.
Embouteillages monstres L'impression d'être à l'étroit est accentuée à l'approche du marché de Sandaga. La circulation de fin d'après-midi fait résolument du sur-place, submergée par un flot sans fin de véhicules. Une affluence qui s'explique avec la sortie des écoles et des bureaux. Un fait est là, patent. De nos jours, les "heures de pointe" se prolongent tout au long de la journée, avec leurs pics ascendants et leurs pics descendants. Des embouteillages monstres s'installent le matin dès 7h 30, sur les voies rentrantes vers le centre ville. Tout le monde converge vers le centre, les institutions publiques, les hôpitaux, les établissements scolaires, les commerces spécialisés etc. Les accalmies sont rares. A midi, les embouteillages reprennent et paralysent tout le centre ville jusqu'aux périphéries. Les carrefours Cyrnos, Petersen, Blaise Diagne, sur la corniche ouest, devant le marché aux poissons de Soumbedioune, de même que de l'autre côté, sur l'avenue Cheikh Anta Diop, devant l'Université, partout les files de voitures s'allongent à l'infini. Le décor est chaotique, la chaleur accablante. Le soleil de midi enveloppe les carrefours.
Dans cette fournaise, assailli par les fumées de pots d'échappements, on transpire à grosses gouttes dans les voitures non climatisées. Une vision quelque peu idyllique de Dakar, c'est celle que nourrit ce Sénégalais venu de son terroir. Modou Ndiaye, un homme d'âge mûr, n'a pas su résister aux sirènes de la ville. Il déambule toute la journée, des montres pleines les mains, guettant le client. Il a fini de s'extasier sur les beautés de la capitale, la grande cité urbaine qui peuplait ses rêves d'enfance dans son Baol natal. Aujourd'hui, il s'adonne à la vente à la sauvette sur la grande artère passante de Pompidou. Le visiteur ou l'étranger de passage, vous dira qu'il apprécie la belle place de l'Indépendance, les immeubles modernes flambant neuf, mais également ces vieilles bâtisses à l'architecture ancienne comme la Chambre de commerce ou, de l'autre côté de la place, le bâtiment ocre rouge et blanc abritant le ministère des Affaires étrangères. Ce même visiteur sera surpris de voir les rues pleines de vendeurs de produits les plus divers. Que dire de certaines rues dites "commerçantes"( Valmy, Fleurus, Tolbiac, Raffenel, etc.), aux alentours du marché Sandaga, jusqu'à la ligne délimitée par l'avenue Faidherbe ? Elles regroupent souvent des boutiques de grossistes dont les camions de livraison barrent la voie, avant de procéder au déchargement de divers marchandises.
Ville marchande
Cela saute aux yeux. La capitale sénégalaise, réputée être une ville culturelle et touristique, a un penchant très marqué pour le commerce. L' impression vous poursuit de la Place de l'Indépendance à l'avenue Blaise Diagne, en passant par Pompidou, Lamine Gueye, Faidherbe et bien au-delà. Plus bas, en descendant du Plateau, on entre dans la Médina et le marché Tilène favorise la même concentration marchande, avec les vendeurs qui s'installent partout, dans les rues adjacentes, rendant la vie pénible aux riverains. Le même phénomène est observé du côté du quartier des HLM. Les cantines disputent le trottoir aux piétons qui disputent à leur tour la chaussé aux automobilistes. Une chose très incommodante à Dakar, c'est la pollution. Les ordures jetées à tous vents, l'urine qui couvre les murs, surtout aux alentours des gares routières seraient-elles une autre fatalité avec laquelle il faut vivre? Les équipements font-ils défaut pour parer à ces types de pollution sur la voie publique ? Faut-il au contraire se plaindre du manque d'éducation des populations ? A l'évidence, il faut considérer les deux aspects de la question, souligne la dame Safiétou M., habitante du quartier populaire de Rebeuss. Elle déplore le manque d'infrastructures publiques comme les latrines dont la gestion de celles qui existent, de toutes façons, laisse à désirer. L'accroissement rapide de la population et l'urbanisation sauvage de la ville ont bouleversé bien des plans d'urbanisme.
L'architecture urbaine a subi cet assaut désordonné, avec des goûts divers, baroques et hybrides. Entre l'esthétique d'une devanture et le caractère fonctionnel que le petit fonctionnaire veut donner à sa maison sise dans le quartier Arafat de Grand Yoff, le bon sens populaire lui dictera de faire comme les autres citadins. Il construira sur tout l'espace au sol, quitte à prévoir un banc devant la maison et voilà donc un mode de vie communautaire propre au village qui est gaillardement transposé en ville. On est, dans ce cas, face à l'exemple type de "l'habitat spontané régulier", caractérisé par l'auto-construction, tout comme "l'habitat spontané irrégulier" et l'habitat de type villageois que l'on retrouve dans les villages traditionnels lébous de Dakar, Hann, Yoff, Cambèrène etc. Il faut alors se rendre dans les beaux quartiers résidentiels du Point E, de Fann-Hock ou aux Almadies pour voir des projets d'architecture autrement plus élaborés. Ici, on a un peu l'impression de respirer. L'architecture urbaine retrouve également des repères, dans les grands projets de l'habitat planifié avec des organismes comme la Sicap, l'OHLM, mais aussi les coopératives d'habitat qui aident les travailleurs à acquérir une maison à plus ou moins long terme. Ces éclaircies dans un environnement urbain anarchique ne sauraient, pour autant, faire disparaître les problèmes concrets auxquels la capitale est confrontée en permanence. Jean Charles Tall, ancien Président de l'Ordre des Architectes du Sénégal, soulignait, en juillet 2002, lors d'un forum de réflexion sur " Dakar à Diamniadio: une vision pour le nouveau millénaire", que "la ville de Dakar n'a plus d'âme. Elle fonctionne en sursis, frémissant tous les jours des rumeurs de la grande catastrophe urbaine à venir... Notre capitale est devenue une cité active et grouillante où l'on ne circule plus, elle est devenue un espace normé et réglementé dans lequel le sport national est le contournement des lois, un champ d'expérimentation des plus grandes audaces architecturales en même temps que le lieu d'une grande pauvreté conceptuelle".
L'angoisse des citadins
Ce forum, organisé par des architectes et des acteurs du secteur de l'urbanisme, de l'architecture et de la construction, a dégagé des propositions visant à préserver les bons acquis en matière d'urbanisme et d'architecture et entreprendre de nouveaux projets développés dans la perspective du développement de la ville de Dakar vers la périphérie et particulièrement avec l'émergence de pôle de déconcentration comme Diamniadio. Aujourd'hui, il faut reconnaître que les citadins, à Dakar, sont très conscients des difficultés dans lesquelles les entraîne le développement tentaculaire et non maîtrisé de la ville. "Le grand problème de Dakar, souligne Madické Diop, un technicien en bâtiment habitant les HLM5, c'est qu'il faut éliminer certains volumes qui ont émergé sur des zones naguère déclarées "non aedificandis". Il était prévu l'agrandissement des voies dans les anciens plans directeurs, cela n'a pas été appliqué alors que c'est le moyen d'absorber de façon notable l'augmentation du parc automobile et les embouteillages quotidiens. Avisé, Madické souligne encore la façon de construire de nos concitoyens qui empilent systématiquement les maisons, « cela commence à "R+1" et ça monte ». Il faut faire de l'argent coûte que coûte, c'est comme cela que les gens raisonnent. Les problèmes d'assainissement sont indexés. Une ville comme Dakar devrait avoir des égouts dignes de ce nom.
Madické préconise un "ovoïde", ces grandes canalisations couvertes où les équipes de maintenance peuvent circuler avec leur matériel. Il indique encore le manque d'espaces verts dont la ville souffre terriblement: " l'on étouffe dans certains de nos quartiers . Il serait bien de multiplier les espaces de loisirs et de sport, comme sur la corniche des HLM. Il est important également de créer des routes à l'intérieur des quartiers afin de désengorger les rues principales et c'est d'ailleurs une nécessité à partir du moment où les véhicules doivent pouvoir accéder partout où il y a des habitations..." ajoute-t-il. Le sentiment de mal vivre à Dakar est également ressenti dans la proche banlieue où les mêmes phénomènes d'embouteillages, de voiries défectueuses, d'occupations anarchiques de la voie publique sont souvent exacerbés. A Hann, Pape Oumar Seck, comptable, fort déçu, rappelle ce souhait du président Senghor qui affirmait avec conviction dans les années 70, "en l'An 2000, Dakar sera comme Paris ", sur le plan du développement moderne s'entend. Trente ans plus tard, le plan directeur de développement urbain (celui de 1967 alors en vigueur... ) a subi des retouches très vite dépassées par des données nouvelles. A regarder de plus prés, on peut d'ailleurs se demander quand est-ce que Dakar sera comme Paris? A vrai dire, il y a un vaste travail de sensibilisation et d'éducation des populations qui rend particulièrement ardu la tâche.
"J'ai l'impression qu'il n'y a pas eu d'améliorartions, surtout dans les quartiers traditionnels comme Hann village », regrette Pape Oumar Seck. "Lorsque je me rends dans les quartiers comme Fann résidence, je suis dépaysé. Je me rends compte alors du surpeuplement de Hann d'où je viens. Je constate que nous y avons des ruelles sablonneuses, un défaut d' équipements d'assainissement. Je crois qu'il faut faire une restructuration de Hann. Pourquoi pas une corniche en plus de la route nationale et de rues traversant le village, on aurait sans doute une configuration plus agréable de notre village qui manque de plus en plus d'espace. Comme espace vert, on pourrait se contenter du parc de Hann, mais on se lamente à longueur d'année de la pollution de la baie, de la plage qui ressemble, en certains endroits, à un cimetière de pirogues, des vagues qui viennent engloutir les maisons etc. Tout le monde aspire à bien vivre, à mieux vivre. Et Pape Oumar de fustiger la confusion qui persiste dans les esprits, le non respect des normes, des règles élémentaires de disciplines qui doivent régir une société.
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