Xavier Messe
20 Novembre 2003
Hervé Bourges vient de terminer son discours de clôture des 35e assises de la presse francophone à Libreville. Il est naturellement ovationné. Il se dirige vers un septuagénaire lucide qui l'a écouté sereinement. Comme pour demander son onction, il interroge : "alors doyen, comment tu m'as trouvé ? " Regardant Hervé Bourges dans les yeux, Paulin Joachim critique : " président, c'était très bien, mais tu as été trop long ".
Hervé Bourges est stomaqué. Effectivement, le président de l'Upf n'aura pas été concis. Face aux personnalités telles que Paul Mba Abessole, vice-Premier ministre représentant le chef de l'Etat, le ministre de la Communication, le maire de Libreville, Bourges s'était offert 8 pages d'allocution. Mais il fallait être Paulin Joachim pour mériter ainsi les égards de Bourges. Il fallait être Paulin Joachim pour reprendre ainsi Hervé Bourges, ce personnage charismatique talentueux, pétri de journalisme, fondateur de l'Esijy, qui aura été aux cimes de l'audio-visuel en France. Les portes s'ouvrent grandement à lui en Europe et en Afrique. Paulin Joachim, lui, est une légende du journalisme en Afrique.
Il aura été tour à tour journaliste, militant dans la décennie suivante. Aujourd'hui, loin du combat quotidien, il observe et conseille la relève. Dans le hall d'un palace gabonais, un diplomate passant s'arrête et s'acquitte : " je suis ambassadeur de la Côte d'Ivoire ici. Vous ne me connaissez pas, mais il est difficile de vous ignorer ". Il s'appelle intégralement Paulin Joachim Branco de Souza, né dans l'actuel Bénin en 1931. Il descend des anciens esclaves rentrés du Brésil vers 1850 et installés dans le golfe de Guinée. Ayant retrouvé leurs origines un peu comme Alex Haley, créateur du personnage de Kunta Kinté, ils décident de ne plus repartir en Amérique, cette terre de spoliation. Ils conservent néanmoins leurs noms hérités des anciens maîtres portugais. Paulin Joachim ne s'en plaint pas, il avoue d'ailleurs que ce nom portugais l'a parfois aidé à s'insérer ou à obtenir des services dans cette société occidentale quelquefois obtuse. A 16 ans, Branco de Souza père emmène le fils au Gabon où il travaille aux "Chargeurs Réunis ", compagnie coloniale française aujourd'hui Delmas Viljieux.
Libreville n'est qu'une station coloniale. Toutes les activités économiques et culturelles sont concentrées autour d'un point dénommé " le bord de mer ". Le jeune Paulin qui aime déjà lire, débarque ayant dans sa valise la célèbre " Anthologie française de l'ouvrage de l'Américain Langstone Hugues. L'ouvrage contient les textes et la vie des célébrités noires de l'époque : Léon-Gontran Damas, Aimé Césaire, Jacques Rabelamanandjara, Guy Thiolieu, Léopold Sédar Senghor, David Diop, René Maran Paulin Joachim s'en souvient : " le petit Libreville intellectuel se retrouve chez moi pour lire ces textes de la pléiade africaine ". Le temps a passé, mais Paulin Joachim cite encore de mémoire la préface que Jean Paul Sartre apposa sur ce livre : "qu'attendez-vous de ces bouches noires, dès lors qu'elles ont pu s'ouvrir et parler ? Des yeux noirs nous regardent aujourd'hui, je vous souhaite d'éprouver le saisissement d'être ". " Etre ". Cette préface du philosophe augurait-elle déjà ce qui allait être l'essentiel de sa philosophie basée sur l'existentialisme ? Il ne s'en démarquera plus jamais, même si certains l'accuseront d'être un servile élève de Kiekergard.
Les débuts
L'anthologie de la littérature négro-africaine ainsi préparée sera reprise, étoffée plus tard par Lylian Kasteloo, universitaire belge amoureuse de l'Afrique. La version de Kagteloo s'étend à la diaspora noire des Etats-Unis. Elle s'ouvre vers d'autres célébrités noires : James Baldwin, auteur violent de l'époque des " Blacks Panthers " qui se distingua par un titre peu commun : " crève, sale nègre crève ", Richard Wright avec " Black Boy ", George Padmore ou William E. Dubois. La petite classe des lecteurs chez Paulin Joachim a ses fidèles : Emile Issembé " le Mirabeau " et Augustin Boumah. Paulin décide de présenter son précieux ouvrage à l'Abbé André Raponda Walker. Ce métis né le 18 juin 1871 d'un commençant explorateur anglais et d'une princesse gabonaise nièce du roi Dowé, s'avère être un savant. En 1930, il publie grammaires et dictionnaires en langues mpongwé et tsogho parlées au Gabon. Il fait de nombreuses recherches en botanique et en ethnographie.
L'Abbé André Raponda Walker va-t-il guider les premiers pas du futur journaliste ? La première rencontre entre les deux hommes se situe à la fin de 1948. Le prêtre apprécie le jeune homme curieux. Il lui ouvre les portes de sa bibliothèque, Paulin y lie tous les jours la version française de "l'Observatoire de Romano ", quotidien du Vatican, " le Monde " que Hubert Beuve-Méry venait de lancer après la "Libération ". " Ma vocation de journaliste naît de ces lectures à Libreville, grâce surtout à ma rencontre avec cet homme de l'église ", reconnaît aujourd'hui Paulin Joachim. Arrivé en France, " je suis accueilli par un cercle d'amis qui publient un quotidien appelé " le Progrès de Lyon ", qui paraît encore à ces jours. Je mets ainsi mes pieds à l'étrier, en publiant dans ce journal mon premier article imprimé ! ", reconnaît Paulin. " Mes articles sont fréquents dans ce journal. Je suis apprécié par les lecteurs de tout horizon". En 1953, je décide de " monter " à Paris ", se rappelle le jeune journaliste. Paris est le centre de la culture des arts et de la pensée. Il est difficile de vivre éloigné de ce foisonnement intellectuel pour quelqu'un qui voudrait s'éprouver. Jean Paul Sartre montant ameute la jeunesse aux " Deux magots ", Aimé Césaire enflamme l'empire colonial français en publiant son pamphlet " Le discours sur le colonialisme " ; dans la presse libérale, François Mauriac affole le monde politique avec son " bloc notes " dans l'Express de Jean Jacques Servan-Schreiber ; Pierre Lazareff, directeur de " France soir ", remet à jour la presse populaire en centaines de milliers d'exemplaires.
A la surprise de tout le monde, Paulin Joachim reçoit une petite lettre de Philippe Soupeault, ce monument de la philosophie, fondateur du " surréalisme " avec André Breton. Philippe Soupeault demande à Paulin d'être son secrétaire. Son travail consiste à faire une revue de presse et des notes de lecture pour le philosophe très pris dans son travail quotidien à l'Unesco. Paulin Joachim ne dissimule pas à son patron son intention de devenir un jour journaliste, malgré son fort penchant pour la poésie. Soupeault lui confie : " mon petit si vous voulez devenir poète, ne faites pas du journalisme ; ce n'est pas une terre fertile. On y gaspille toutes ses idées ". Paulin persiste. Il voudrait être les deux. Il reçoit une bourse pour entrer à l'Ecole supérieure de journalisme située au 44, rue de Rennes, en plein " quartier latin " de Paris. Il est pressé d'achever sa formation. Au sortir de la plus vieille école de formation en journalisme de France, il reçoit une lettre express de Pierre Lafareff dont il récite encore les termes aujourd'hui : " venez me voir de suite à France soir "
France soir
En 1958, Paulin Joachim est engagé comme stagiaire au plus grand quotidien de France. Il en parle : " je suis affecté a service politique. C'est une consécration pour moi. A Paris, nous sommes deux Nègres : Bara Diouf au " Monde " et moi. Deux Africains, les tout premiers à être engagés dans la presse française de renom. De ce poste, je rencontre tout le monde : les Africains du Palais Bourbon et les hommes politiques français ainsi que toutes les personnalités politiques de la 4e République en France " En 1960, le comte de Breteuil, aristocrate français, colon de la première espèce, mais sympathiques aux relents de philanthrope s'installe à Dakar. Il crée le " Soleil de Dakar " avec des participations de l'Etat naissant du Sénégal. Il s'introduit au Cameroun avec " la Presse du Cameroun ", ancêtre de " Cameroon Tribune ". Il débauche Bara Diouf du " Monde " pour lui confier la direction générale du " Soleil de Dakar " et à Paulin Joachim la rédaction en chef du magazine " Bingo ", contre la volonté de son fils Michel de Breteuil.
Paulin évoque ses querelles avec Michel de Breteuil : " il ne voulait pas d'éditorial parce que je devais y prendre des positions politiques sûrement anti-coloniales, qui ne pouvaient qu'aller contre leurs intérêts de colons. Je persiste que s'il n'y a pas d'éditorial, je n'écrirai rien. Je gagne la bataille : il y aura des éditoriaux dans le sens que je leur donnerai .
A "Bingo ", je gagnais moins d'argent qu'à "France soir ", mais le désir était de communiquer dans un journal abondamment lu en Afrique comme c'était le cas de Bingo à l'époque. Mes éditoriaux vont devenir rapidement des lectures de référence en Afrique, et moi une pièce maîtresse de " Bingo " que les chefs d'Etat reçoivent et écoutent. De Breteuil ne pouvait plus se débarrasser de moi, de peur d'affronter Senghor, qui avait consenti à héberger le siège social du journal ". Les combats du propriétaire de "Bingo " et de l'éditorialiste sont des batailles épiques. Si les thèmes récurrents sont basés sur les indépendances et contre le colonialisme, comment écarter l'auteur soutenu par les peuples africains et leurs chefs d'Etat ? Houphouët Boigny, Sékou Touré, Hamani Diori, Mocktar Ould Dadah lisaient tous les numéros de " Bingo " et demandaient constamment à voir Paulin Joachim pour lui insuffler d'autres sujets. Le premier éditorialiste panafricain a-t-il des souvenirs de journaliste ? : " Il y avait un député camerounais, Douala Bell, à l'Assemblée française qui aimait s'habiller de beaux costumes qu'il ne payait pas ; c'est Houphouët qui payait tout pour lui. Houphouët avait toujours de l'argent plein les poches. Sékou Touré m'exaspérait. Je ne l'aimais pas à cause de son affront à de Gaulle en 1958. Il avait aussi fait fuir tous mes amis de Guinée, cela ne me faisait pas plaisir".
Les querelles d'Houphouët et Ahidjo m'amusaient : le président ivoirien ne cachait pas son antipathie à l'endroit d'Ahidjo, qu'il traitait de "petit postier parvenu ". Il lui préférait de loin André Marie Mbida. Je ne fréquentais pas Ahidjo, pour ne pas déplaire à Houphouët. "Je réussis tout de même à convaincre Houphouët de me rendre à Yaoundé avec Bara Diouf interviewer Ahidjo, sur rendez-vous. Il nous reçoit, nous regarde l'air hagard, ne répond à aucune de nos questions. Nous repartons ainsi à Abidjan sans interview. Houphouët se moquera de nous à notre retour. Ahidjo de son côté ne respectait qu'un seul chef d'Etat africain : Senghor. " Paulin Joachim a beaucoup de choses à dire. Il pense qu'il n'écrira rien là dessus, parce qu'il serait obligé de citer des noms de personnes encore aux affaires. Il se rappelle cependant qu'après l'indépendance du Gabon, il avait vu Albert Bernard Bongo (Avant sa conversion à l'islam) venir du Congo et occuper le poste de directeur de cabinet de Léon Mba, le premier président du Gabon. Bongo, travailleur infatigable, avait gagné la confiance du chef de l'Etat d'alors qui lui confia par ces qualités la coordination des ministères, ce qui reviendrait aujourd'hui au rôle de Premier ministre. Paulin Joachim promène un regard intéressé sur le journalisme d'aujourd'hui. il cite des noms qui sont passés dans " son école " : Hubert Fagla, Justin Vieira, Danièle Bony-Claverie ou Laurent Dona Fologo qu'il présenta et recommanda à Houphoët Boigny. Ce jeune homme, comme lui, commença sa carrière de journaliste au sommet. Pour Paulin, " les choses ont changé, les jeunes se forment et réalisent des choses intéressantes avec beaucoup de difficultés. Il faut qu'ils tiennent bon. Ils ont de combats à mener, des batailles à gagner. L'avenir leur appartient ".
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