La Presse (Tunis)

Tunisie: Courses - Mouldi Chebil, entraîneur de pur-sang : témoin d'un demi-siècle

Propos recueillis par Mondher ZOUITEN

23 Novembre 2003


Natif de La Manouba, Mouldi Chebil a depuis sa plus tendre enfance côtoyé sur le chemin de l'école des chevaux en promenade. En cette période d'après-guerre, cette proche et verdoyante banlieue de la capitale abritait de nombreuses écuries de pur-sang.

C'est tout naturellement qu'il s'est dirigé pour son premier emploi vers la filière du cheval, en commençant par le bas de l'échelle : apprenti, palefrenier, lad, groom, premier garçon, driver pour s'installer finalement, à partir des années soixante, comme entraîneur public.

Sa carrière est jalonnée de nombreux succès, avec des chevaux exceptionnels comme Tisais, Koum Dazibao, Happy Men, Récital Samir, Tarek et Zembra qui lui ont offert trois Grands Prix du Président de la République.

C'est avec sa spontanéité et son franc parler habituel qu'il a répondu à nos questions.

Commençons par le métier d'entraîneur. En quoi consiste-t-il ?

Le métier d'entraîneur de chevaux est tout à fait comparable à celui d'un entraîneur de sport individuel tel que l'athlétisme ou la natation. Nous prenons en charge de jeunes sujets, des poulains et pouliches de 2 ans qui débarquent de l'élevage, à peine domestiqués, nous les dressons, nous leur apprenons à trotter puis à galoper. Dans une deuxième étape, nous gérons leur carrière de courses, en assurant leur forme optimale et en visant un certain nombre d'épreuves, selon leurs capacités. Il faut savoir estimer la valeur approximative de ses pensionnaires pour viser juste. Mais croyez moi, ce n'est pas un travail de tout repos, loin de là ! En plus du travail physique sur la piste, il y a le côté coulisses à l'écurie, avec l'alimentation, la litière, le pansage, les soins C'est un suivi quotidien de l'aube au coucher du soleil et à longueur d'année, sans dimanche, ni jour férié, ni vacances !

Êtes-vous au moins bien rémunéré ?

C'est sans aucun rapport avec le travail fourni. Nous avons une prime de 10% sur les gains des chevaux et c'est notre principale source de revenus. Les droits de pension des chevaux couvrent normalement les frais de subsistance, orge, fourrage, paille et ceux du personnel à leur service, les lad, les apprentis, le marchal-ferrand.

C'est un métier très aléatoire. Vous dépendez de la bonne grâce des propriétaires. Le facteur chance compte énormément.

Quel est le coût de la pension d'un cheval ?

Actuellement, la pension d'un cheval à l'entraînement est de l'ordre de 250 dinars par mois, auxquels il faut ajouter les frais de vétérinaire et des produits de soin. Les allocations n'ont malheureusement pas suivi l'augmentation des frais.

Comment est née cette envie de travailler aux courses ? Quel a été votre cursus ?

Je suis natif de La Manouba. Depuis mon jeune âge, je voyais les chevaux en promenade autour de la maison. Il y avait de nombreuses écuries dans la zone, à Oued Gariana, Khaznadar, St-Clément C'était encore la pleine campagne, avec des vergers et des potagers. Jai cessé d'aller à l'école, vers l'âge de douze ans, pour intégrer l'écurie de M. Mellebiri, qui entraînait alors les chevaux du Dr Uzan. C'est là que j'ai appris à monter, à panser et à soigner les chevaux et j'ai ressenti que c'était ma vocation.

Au bout de trois années d'apprentissage, je suis passé chez M. Cazebielles à Oued Gariana, J'avais comme camarades Tahar et Hassen Haffar. Je suis retourné quelques années plus tard chez mon premier maître d'apprentissage Melleliri dont l'écurie s'était étoffée avec l'effectif de MM. Léon Bokhobsa et Ludovic Cattan. En 1952, après avoir raccompagné en France des chevaux de MM. Bokhobsa, Dictine et Le Dragon, j'ai eu l'opportunité d'être embauché par M. Robert Wallon, entraîneur à Maison-Laffite. Je me suis installé en France. Les conditions de travail étaient tout autres que celles à Kassar-Saïd. Je garde un excellent souvenir de cette période où un bel avenir semblait m'attendre.

Qu'est-ce qui t'a fait donc revenir en Tunisie ?

Je me suis marié en 1957 avec une Française. Nous attendions notre premier enfant mais nous ne disposions que d'une petite chambre au dessus de l'écurie. Il était inconcevable d'y loger le bébé. C'est ce qui nous a poussés à rentrer en Tunisie où ma femme a accouché de Karim.

Chez qui as-tu repris le travail ?

Retour aux sources chez M. Melleliri qui venait de construire une belle écurie de 24 boxes à l'hippodrome de Kassar-Saïd. J'avais la charge des chevaux de M. Bokhobsa et en particulier de ses deux trotteurs Hopeta et Josselin qui prenaient plaisir à driver à l'entraînement et même en courses. Suite à un désaccord avec mon patron j'ai quitté les courses. J'avais une femme et deux enfants à charge et il fallait bien vivre. Je me suis converti en commerçant ambulant de produits agroalimentaires. J'allais de souk en souk ! En 1960, M. Abdelkader Bouziri est venu me voir à la maison pour me proposer de m'occuper de ses chevaux qui étaient jusqu'alors entraînés par Nino Caruana.

J'ai répondu que je n'avais pas de licence d'entraîneur. M. Bouziri est intervenu auprès du président Hassine Lassoued pour qu'on m'accorde une licence d'entraîneur privé. Ce fut en quelque sorte le départ de ma carrière d'entraîneur.

Comment les courses ont-elles vécu cette période de l'indépendance et de la prise en charge de la Société des courses par les Tunisiens ?

Les courses étaient le fief des colons français et de quelques maltais et italiens. Il y avait aussi de nombreux propriétaires et turfistes israélites. Les Tunisiens de souche se comptaient sur le bout des doigts : les Kaddour, Baccouche, Essaïed. A l'indépendance, on assista à un départ massif des étrangers, ce qui bouleversa le petit monde des courses. Pendant quelques années encore et grâce à la présidence particulièrement énergique et rigoureuse de M. Hassine Lassoued, les courses ont plus ou moins gardé le prestige et le standing qui les caractérisaient. Mais on assista par la suite à une érosion lente et progressive de l'institution. Sans verser dans la nostalgie, ni dans le pessimisme, il sera bien difficile de renverser cette tendance.

Revenons à votre carrière d'entraîneur !

Après une expérience d'un meeting avec M. Bouziri, j'ai demandé et obtenu ma licence d'entraîneur public. Mon premier client fut M. Raymond Ben Mussa qui possédait deux trotteurs : IRA III et Lascar J et deux galopeurs Viking et Etoile Puis j'ai eu MM. Jacques Sâadia, Hamadi Meddeb avec son fameux Tisiais et un peu plus tard Habib Ladjimi et son excellent importé de 2 ans Koum. Un magnifique bai brun d'origine Boussac, qui avait tout gagné mais qui a eu la malchance de boîter lors du Grand prix du Maghreb. Il a quand même terminé au 4e rang, derrière deux chevaux algériens et Tisias, après avoir conduit la course du départ jusqu'à l'aviation !

En 1980, le Dr Hosni Khaled m'a recommandé auprès de Mme Kebaïli qui venait de perdre son mari. Elle m'a confié la totalité de son effectif. Je l'aidais de mon mieux dans la conduite de son élevage. Nous avons connu une belle réussite, notamment avec la lignée de Chajaret Eddour : Jazaier, Nafeh et surtout Samir qui m'a offert mon premier Grand-Prix du Président de la République. Le trophée, le premier de l'ère nouvelle m'a été remis par le Président Zine El Abidine Ben Ali. C'est un souvenir inoubliable. Samir est un cheval d'un courage, d'un sérieux et d'un tempérament exceptionnels. Pour la petite anecdote, le matin du Grand-Prix, je l'ai trouvé un peu tristounet. Je lui ai pris sa température et j'ai tourné 39e. Il a quand même couru et s'est battu courageusement pour gagner.

On a eu aussi de bons nés et élevés : Happy Men, Happy Girl, Tisiana

Si Ali Ben Chedly m'a également proposé quelques chevaux. Quelques années plus tard, son petit-fils Sami Torgeman et M. Hamouda Ben Ammar, associés dans le Haras El Besbassia, m'ont confié leur effectif. Nous avons connu des moments de gloire inoubliables avec Tarek, Zembra, Cheikh El Arab, Dayjur, Dazibao, Récital, Royal Charter

A propos de pur-sang arabe, votre opinion sur l'introduction des souches occidentales ?

J'ai été dès le départ hostile à cette idée d'importation d'étalons occidentaux. Tout d'abord, je suis pour la sauvegarde de notre cheptel qui est rigoureusement sélectionné depuis une cinquantaine d'années.

Notre pur-sang arabe tunisien satisfait aux critères du modèle classique de l'arabe et se distingue par des capacités coursières confirmées. Pourquoi s'ingénier à le défigurer ? De plus, les étalons ramenés n'ont pas de papiers, ni de références. On a vu le meeting dernier leurs produits se faire battre par les orientaux. Pour combattre la cosanguinité, il fallait périodiquement importer des étalons ou des poulinières d'Orient, d'Egypte comme on l'a déjà fait à deux reprises, de Syrie ou d'Irak. A propos, avant les derniers événements d'Irak, je suivais à la télé assez régulièrement les courses à Bagdad qui se disputaient tous les mardi. Ils ont de magnifiques spécimens de pur-sang arabe, de vrais peintures !

L'hippodrome de Kassar-Saïd est encore fermé et selon les dernières nouvelles pour 45 jours encore. La situation des courses n'est pas aujourd'hui enviable. Qu'en dites-vous?

Nous sommes en arrêt de travail depuis deux mois déjà, donc pas de rentrées d'argent ni pour nous, ni pour les propriétaires. Mais dans l'intervalle, il faut entretenir les chevaux et payer les employés et leurs charges sociales. Côté travail, on se contente de petits exercices de promenade et de trot. On ne peut pas faire galoper les chevaux et encore moins les 2 ans sur la piste intérieure dure et caillouteuse.

-Et les courses à Monastir ?

Je n'y participe pas. Les frais de transport sont élevés et les risques d'accidents sont énormes. Mes collègues se plaignent de l'état de la piste, très embourbée à la moindre pluie et du manque de visibilité le long de la ligne d'en face.

L'avenir des courses ?

Ce n'est vraiment pas le moment d'en parler. J'ai 75 ans et je suis grâce à Dieu en fin de carrière. Je vais bientôt raccrocher mais je pense à mes jeunes collègues et à mon fils Sadrine qui est tenté par ce métier. Le secteur a plus que jamais besoin de soutien et d'encouragement. Les courses sont un luxe, un privilège pour des gens fortunés et de bonne moralité. Posséder et entretenir un cheval de course n'est pas une chose aisée, cela figurait même dans les déclarations d'impôts comme un signe extérieur de richesse !

Tant que l'on n'aura pas admis et assimilé ce principe, on ne pourra pas faire progresser les courses. On voit aujourd'hui des propriétaires s'associer à plusieurs pour acheter un cheval, alors qu'ils n'arrivent même pas à subvenir aux besoins de leurs familles !

La sélection des propriétaires doit se faire au niveau de la société des courses, au moment de l'octroi des couleurs. Il y a aussi la moralité qui doit être irréprochable. Pour l'anecdote, il y a quelques années en France la société d'encouragement avait rejeté la demande d'admission d'Alain Delon pourtant alors au sommet de son art

Vous avez la réputation d'être un bon maître d'apprentissage

J'ai effectivement formé plusieurs apprentis jockeys qui ont souvent terminé tête de liste. Mais plusieurs d'entre eux ont quitté le métier, préférant un emploi plus stable et moins fatigant comme Abdelaziz Saâd, agent dans une banque ou Abderrahmen Hamdi actuellement à l'étranger.

Mon meilleur élève a été Fethi Maghraoui, incontestablement le meilleur jockey tunisien. Vous savez, il n'y a pas de secret à cela. De bonnes dispositions au départ puis du travail, du sérieux, de la discipline.

On vous reproche souvent de trop faire travailler vos pensionnaires.

Ce n'est pas vrai. Bien au contraire, je suis très prudent et je ménage mes chevaux. La meilleure des preuves est le peu de casse enregistré dans mon écurie.

Vous avez entraîné de bons importés comme Tisias, Koum, Dazibao Seriez-vous pour un retour des courses d'importés ?

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Pourquoi pas. Un bon programme de courses pour importés de 2 et 3 ans relèverait le spectacle. Une bonne partie de ces chevaux et en particulier les pouliches pourrait être intégrée à l'élevage. Je suis également pour le retour des courses d'obstacles de pur-sang arabes. C'était un bon débouché pour plusieurs chevaux n'ayant pas eu leur chance dans le plat et pour les jockeys accusant du poids.

Votre meilleur souvenir?

Mon premier Grand-Prix du Président de la République avec Samir. J'ai longtemps attendu pour remporter ce premier titre.

L'avènement du Changement m'a porté chance puisque j'ai gagné trois «Grand-Prix» consécutifs avec Samir, Tarek et Zembra.

Des regrets ?

Mon retour à Tunis en 1958. Si j'étais resté en France, j'aurais certainement bénéficié d'une belle retraite avec une assurance maladie sécurisante.

Mais le destin en a voulu ainsi !

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