Asma Drissi
23 Novembre 2003
Alors que la parole n'a plus de sens, que le verbe perd sa résonance, que la voix s'étouffe dans le brouhaha de l'extérieur et que le cri n'est plus qu'un hiatus insonore, Marcel Khalifa reprend son luth, s'inflige la loi du silence. Un silence, hélas bavard, afin que la musique puisse se substituer à la parole, vidée de ses significations profondes n'étant plus qu'un son inexpressif de la souffrance humaine.
Marcel Khalifa est encore et toujours là, omniprésent plus que jamais Pour ne pas manquer un rendez-vous, devenu, avec le temps, une question de vie ou de mort.
«Pareils aux enfants que nous sommes demeurés, voix et verbe courent sans répit sur les cinq rails de la partition sur ma partition, je n'ai prévu aucune place ni à la voix, ni au verbe et pourtant jamais la voix et le verbe n'auront été aussi présents que dans Taqassim », avouera Marsel Khalifa.
Aucune place à la voix et à la parole articulée, dit-il, mais, certes, un désir si profond de dire les choses, tous ces mots qui se bousculent dans l'esprit, qui s'empressent de sortir sans ordre, ni logique précise parfois, et qui se retrouvent, sous l'emprise des cordes du luth de Marcel Khalifa, et de la contrebasse de Peter Herbert, à passer par le filtre de ce génie qui se précise au fil du temps et les secousses de la vie, et à nous sortir à travers des sonorités, les mélodies les plus suaves, les plus vibrantes, les plus nerveuses, les plus violentes et les plus douces.
Mémorable fut cette soirée, et elle le sera dans la mémoire de tous ceux qui étaient présents, une soirée qui pourrait illustrer toutes les contradictions et autres paradoxes de la vie qui régissent le monde.
De la scène aux marches du Théâtre municipal, les esprits se trouvaient tourmentés aussi.
Un artiste qui préfère le mutisme mais pas le silence, comme réponse à la barbarie et aux bruits des agressions; un artiste qui nous revient à chaque fois plus accablé, plus meurtri, mais plus déterminé à préférer au silence le son des cordes. Une salle prise au piège d'un jeu de virtuose de mélodies en arpèges, de percussion, de oud en contrebasse et de piano Et puis tous ces étudiants faisant de la «résistance» sur les marches du théâtre en scandant fort leur «droit» d'accès à cette Bonbonnière
Et puis Marcel Khalifa, gêné par ce débordement de foule, suggéra «un écran géant dans la rue, pour transmettre la soirée à tous ceux qui sont restés dehors »
Taqassim, duo de oud et contrebasse n'avait rien d'un concert clôturant un meeting politique, ni même un tour de magie, et de virtuosité, exposant une technicité et une recherche purement cérébrale sans âme.
Taqassim est un poème, un long poème écrit à deux, un oud et une contrebasse unis l'un l'autre, face à face, à l'écoute de l'autre.
Taqassim c'est aussi deux textures qui racontent leur complicité profonde, celle de deux musiciens sachant bien où atterrir. Graves, profondes, souterraines étaient les sonorités de la contrebasse, des cordes pincées, caressées, lacérées, battues, flagellés, torturées ou lancinantes par l'effet de l'archet, rasant. Et puis tendres, posées, calmes ,nerveuses, violentes et précises les sonorités du digne oud de Marcel Khalifa. Et combien sont riches et surprenants ce oud et cette contrabasse, prolongement naturel des artistes et substitut légitime de la voix brisée.
Entre Marcel Khalifa et Peter Herbert la symbiose fut totale et leur Taqassim n'est pas seulement un désir de fusionner deux instruments différents, deux registres distincts et encore moins d'adapter un oud ancestral, une musique occidentale ou une contrebasse et son coffre au quart de temps oriental.
Il s'agit d'une histoire d'amour profonde racontée par la force des vibrations des cordes.
Et enfin ce jeune et talentueux Rami Khalifa, il figlio dell'arte au piano pour quelques morceaux du «Concerto andalou», comme pour annoncer le legs familial.
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