Libération (Casablanca)

Maroc: Entretien: 'Ne passons pas à côté des merveilles du jardin des Oudayas'

Mokhtar GHAILANI

24 Novembre 2003


interview

Quel est l'état des lieux que vous faites du Jardin des Oudayas?

Jamal Bammi. Tout d'abord, je voudrais signaler l'importance spécifique dans le jardin des Oudayas. je veux dire par là, la diversité très riche en ce qui concerne les espèces botaniques importées des différents coins du globe. Et l'une des originalités de ce jardin réside dans la symbiose qui existe entre un site historique et un lieu botanique.

Pour répondre à votre question,je dirai que le jardin souffre d'une série de problèmes. A commencer par le fait, et ce n'est pas le moindre, que l'entretien des lieux n'est pas fait dans les règles de l'art, en étant confié à de simples jardiniers. Certes, il existe des jardiniers qui sont expérimentés en leur domaine, mais ce n'est hélas pas suffisant. Voilà pourquoi, l'entretien d'un site comme celui des Oudayas, et compte tenu de sa spécificité, devrait être l'affaire de spécialistes. Des personnes qui comprennent les plantes, leurs origines, leurs aptitudes physiologiques ou encore leurs exigences écologiques. C'est là, à mon avis, l'une des conditions nécessaires pour la reconstitution de l'histoire de ce jardin de même que pour la conservation des plantes qui le composent, celles en voie de distinction, notamment. Je citerai, à ce propos, l'exemple de l' Erythrina crista-galli. C'est une plante qui est très appréciée. Nous nous devons de sauver ce jardin, et surtout sa diversité. Une diversité à la fois floristique et des origines des plantes qui le constituent. Entre autres richesses de ce jardin est qu'elle abrite une famille qui est très importante et réputée à l'échelle internationale. Celle des sollanacées, en l'occurrence. Elle est représentée au jardin des Oudayas par pas moins de trois espèces que sont: Solanum crispum, Cestrum néwili et Datura arborea (Chdak Jmel).

La réputation de cette famille provient du fait qu'elle contient à la fois des plantes médicinales, toxiques et hallucinogènes. Cette universalité botanique rassemblée en un seul lieu met à notre disposition un nombre extraordinaire d'informations à caractère scientifique. Certaines des espèces qui existent dans le Jardin des Oudayas nous renseignent sur les conditions écologiques particulières ou encore sur celles se rapportant au sol. A elles seules, ces données témoignent de la valeur ajoutée qu'apporte ce jardin.

Quel est l'état de santé de cette flore ?

Beaucoup de plantes sont dans un très mauvais état du point de vue phytosanitaire. Je vous donne l'exemple du cyprès, Cupressus simperverens, une espèce très connue, mais qui est malheureusement très touchée par un champignon. Idem pour le Platanus à feuille d'érable. Je dois souligner, à ce propos, qu'une équipe de chercheurs de la faculté des sciences de Kénitra travaille sur les maladies du platane. C'est la raison pour laquelle j'estime qu'il serait judicieux de confier ce jardin à des spécialistes. Qu'il s'agisse des paysagistes, des physiologistes, des phytopatologistes ou des botanistes.

Par quoi devrait passer la réhabilitation de ce jardin?

La toute première mesure à prendre, c'est d'inventorier les espèces existantes dans le jardin. Il faut, donc établir une liste botanique appropriée faite suivant les règles scientifiques de la taxomonie. Ceci en vue de doter chaque espèce de son identité botanique. La deuxième étape devrait consister à ré-étudier, entre autres, les exigences écologiques et physiologiques de chacune de ces espèces. En plus de cet aspect purement scientifique, il faudrait donner une identité générale au jardin en dotant chaque plante d'une étiquette qui comporterait, outre son nom, des informations sur son origine, ses caractéristiques, ses vertus ou, à l'inverse, les nuisances qu'elle peut causer.

En l'état actuel des choses, peut-on considérer que le commun des visiteurs réussit à percevoir la valeur réelle du Jardin des Oudayas ?

Le patrimoine floristique que renferme ce jardin mériterait à être mis en valeur. Ce qui, hélas, fait défaut jusqu'à présent. Les guides spécialisés n'existent pas ,en effet. Il faudrait des guides formés en botanique. Pour qu'ils puissent être en mesure de fournir aux visiteurs, dont les touristes, des explications authentiques et consistantes concernant le patrimoine floristique que contient le jardin. Il ne faut pas se contenter de banales généralités et connues de tous.

Croyez-vous que toutes les potentialités de ce jardin sont elles exploitées?

Il est déplorable de constater qu'il n'existe pratiquement aucun lien entre le patrimoine universel que recèle ce jardin et les monde de l'éducation et de la recherche dans notre pays. Il est indispensable, pour ne pas dire impératif, que nous comblions ce vide en établissant un pont entre ce jardin et les universités, les instituts de recherche ainsi que l'ensemble des établissements scolaires. Ceci de sorte à ce que ce site serve de laboratoire, outre la botanique, sur l'histoire, l'écologie de même que sur l'esthétique. Ce qui profitera, au même temps, au jardin pour qu'il devienne plus animé et plus utile. Chaque espèce a sa propre histoire et, par conséquent, peut nous apprendre énormément de choses sur sa physiologie, ses capacités, sa relation avec le milieu de même que sur sa ou ses vertus. Je préconise aussi, que cette expérience soit transposée ailleurs dans le souci de la sauvegarder. Et à ce propos, je verrais bien sa reproduction à l'identique à la Kasabah de Mehdia. Ceci permettra par la même occasion de réhabiliter ce site, qui se trouve dans un état lamentable.

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