24 Novembre 2003
Le professeur Alia Baccar Bournaz, dont chacun connaît le talent et le dévouement à la recherche, vient d'éditer en Allemagne, dans un très beau volume, les actes du septième colloque du Centre international de rencontres sur le XVIIe siècle (CIR 17) organisé à Tunis les 14, 15 et 16 mars 2002 autour du thème de «L'Afrique au XVIIe siècle - Mythes et réalités».
Grande spécialiste tunisienne du XVIIe siècle français sur lequel elle a soutenu un doctorat d'Etat et auquel elle a réservé de nombreux articles, conférences et livres (1) publiés en Tunisie comme à l'étranger, Alia Baccar Bournaz, qui a à son actif plusieurs autres colloques qu'elle a dirigés et édités à Tunis et à Tübingen (2), est la conceptrice, l'architecte et la présidente de cette rencontre internationale, multidisciplinaire, de grande envergure, qu'elle a organisée en collaboration avec surtout les enseignants universitaires Raja Yassine Bahri, Lyès Annabi et Zinelabidine Benaïssa, dans le cadre des activités scientifiques de la faculté des Lettres de La Manouba et du CIR 17 dont Alia Baccar est membre depuis plusieurs années et que préside l'Allemand Wolfgang Leiner.
Une trentaine de chercheurs en littérature, en histoire et en civilisation venant de France, d'Allemagne, d'Amérique, du Canada, de Grèce, d'Italie, d'Algérie, de la Réunion et d'Afrique du Sud se sont donc joints à leurs collègues tunisiens pour réaliser ensemble cette lumineuse descente dans les abysses de l'Afrique au XVIIe siècle telle qu'elle se présente à travers la production écrite et manuscrite des Occidentaux.
Mythes, préjugés, fantasmes, idées fausses, mais aussi réalités, sont donc passés au crible dans ce colloque impressionnant qui a occasionné à Alia Baccar Bournaz un gros travail éditorial (Biblio 17, 149, gnv Gunter Verlag Tübingen, Allemagne, 2003, 420 pages) qu'elle semble avoir pris à coeur et réalisé avec amour. On y lit, non sans intérêt, un choix de vingt-neuf communications tout aussi intéressantes les unes que les autres et qui cherchent toutes à explorer, en examinant les stéréotypes, l'imagerie, l'iconographie, la fiction, le récit de voyage, les ballets, les pensées ainsi que la faune et la flore, ce mystérieux continent africain, «Terre des merveilles et des miracles» pour reprendre l'expression de feu Mohamed Raja Rahmouni qui est intervenu sur la façon chez l'auteur-dramaturge Pierre Corneille de se représenter l'Afrique dans ses drames politiques où il a mis à contribution surtout des images livresques et des stéréotypes pour donner à voir une Afrique abstraite et mystérieuse difficile à appréhender. Sophie Linon-Chipon, professeur à l'université de Paris-Sorbone et animatrice du Centre de recherche sur la littérature des voyages, a étudié dans son intervention le cas particulier de la perception/représentation de l'Afrique dans l'horizon géographique et historico-idéologique des voyageurs français vers les Indes orientales.
Cafres et Hottentots
Intitulée «De la mort d'Asdrubal à la mort d'Hannibal, ou Z. Montfleury et Th. Corneille lecteurs de l'histoire de Carthage», la communication de Hamdi Hmaïdi, maître de conférences à La Manouba cherche à préciser les raisons pour lesquelles les deux dramaturges Montfleury et Corneille (Thomas, le frère de Pierre) se sont intéressés à l'histoire de Carthage. S'appuyant sur des exemples tirés du théâtre, du ballet, de l'opéra ainsi que des spectacles à caractère politique, l'Américain Guy Spielmann, de l'université de Goergetown, a analysé l'image plutôt pauvre et fantasmagorique que les gens de théâtre, en Europe du XVIIe, se faisaient de l'Afrique noire. Khédija Ajroud, maître de conférences à l'université de La Manouba, se propose de déchiffrer et d'interpréter le regard extérieur de Léon l'Africain (Hassen Ezzayati) qui savait observer avant d'émettre des jugements. Sa communication s'intitule «Jean Léon l'Africain, à l'aube d'un monde et d'un temps nouveaux».
Venant de l'université de Natal en Afrique du Sud, dominique Lanni s'attaque aux négatives et déshumanisantes représentations des peuples du Cap de Bonne-Espérance dans le discours des voyageurs-missionnaires européens du XVIIe siècle qui s'accordent à penser que ceux qu'ils appellent «Cafres» et «Hottentots» ne sont que de viles peuplades, «les plus infâmes, les plus répugnantes qui soient» (!). Drôle de pensée xénophobe dans un siècle dit siècle des Lumières!
L'épaisseur d'un continent
Dans une perspective comparative, l'investigation de Marie-Christine Pioffet, de l'université de York, à Toronto, a porté sur la représentation des «déserts» africains et américains, tels qu'ils se dessinent dans la fiction narrative du XVIIe siècle. Elle montre comment les romanciers de l'époque brossent de cet ailleurs qu'ils ne connaissent pas et qu'ils inventent et mythifient un vague tableau où se confondent bizarrement l'Afrique et l'Amérique. Raja Yassine Bahri, enseignante universitaire au département d'Espagnol de La Manouba intervient sur «L'errance des morisques en Méditerranée occidentale après 1609». Elle retrace l'itinéraire que les Morisques ont suivi de la péninsule Ibérique à l'Afrique, à partir de sources inquisitoriales, de mansucrits espagnols et des actes notariaux. Annie Molinié, historienne française de Paris-Sorbonne, qui a donné une communication sur «L'Angola, le Mozambique et le Monomotapa à travers le récit de voyage de Pierre du Jarric», insiste sur cette épaisseur du continent africain ayant «intrigué voyageurs, découvreurs, cosmographes et missionnaires». Zinelabidine Benaïssa, maître-assistant de français à la faculté des Lettres de La Manouba, se consacre à l'étude de la faune et de la flore africaines telles qu'elles sont décrites dans les comptes-rendus de cinq voyageurs français du XVIIe siècle qui, bien qu'ils soient différents de spécialités et de formation, développent la même perception, la même sensibilité par rapport à l'Afrique dont ils décrivent la nature.
Voir, toucher et sentir
Dans sa conclusion et en rapport avec cette communication de Benaïssa, Alia Baccar Bournaz n'oublie pas de remarquer que «la flore n'a pas manqué de marquer cette rencontre d'une empreinte originale puisque tout un échantillonnage de plantes mentionnées par les voyageurs du XVIIe siècle et poussant encore en Tunisie a été présenté aux participants qui ont pu voir, palper et sentir diverses herbacées exposées». Donna Kuizenga, de l'université de Vermont, aux Etats-Unis, circonscrit les images que donne de l'Afrique la fiction de Madame de Villedieu où elle privilégie trois aspects : l'emploi de l'Afrique comme repoussoir pour faire la critique de la société européenne, l'économie du désir amoureux, et le protagoniste africain. Lyès Annabi, qui enseignait à Sfax et qui enseigne cette année à l'Institut supérieur des sciences humaines de Tunis, réfléchit sur la «Représentation de l'Egypte dans le théâtre baroque sous Louis XIII». Il reconstitue ici la manière dont la France de la première moitié du XVIIe siècle se représente l'Egypte qu'elle considère soit comme la terre d'origine des tziganes, soit comme une terre biblique.
Entre découvertes et stéréotypes
S'inscrivant dans une perspective lexicographique, l'Italien Sergio Poli, de l'université de Gênes, conduit une réflexion sur les stéréotypes d'Afrique dans les dictionnaires européens du XVIIe siècle. Il montre comment ces stéréotypes à la connotation hostile ou réductible sont mis à profit pour servir des fins politiques ou idéologiques et pour justifier la discrimination et l'esclavage. Mohamed Bouattour, maître de conférences à la faculté des Lettres de Sfax, s'interroge sur les fonctions de la présence du Prophète musulman Mahomet dans les pensées du savant et écrivain français du XVIIe siècle Blaise Pascal. Les Français Christian Biet et Sylvie Requemora donnent deux communications consécutives, rédigées en commun, où ils réfléchissent sur la façon dont les récits de voyages sur l'Afrique nourrissent la littérature et le théâtre du XVIIe siècle, Intitulant son intervention «La relation de l'Ethiopie orientale de Joan Dos Santos : un regard européen sur l'Afrique au début du XIIe siècle», Hassen El Annabi, de la faculté des Sciences humaines et sociales de Tunis, présente la mission du père Joan Dos Santos qui a passé plusieurs années en Afrique orientale et dont le livre, traduit en français à la fin du XVII° siècle, «rend compte des rivalités coloniales dans la zone de l'océan Indien entre Portugais, Hollandais et Anglais, à une époque marquée par le déclin de la puissance coloniale portugaise». Hassen El Annabi réfléchit ici sur l'intérêt que présente ce livre quant à la connaissance de l'Afrique et de l'image de ce continent chez une catégorie d'Européens.
Au miroir de l'âme
Alia Baccar-Bournaz apporte la communication de clôture qu'elle intitule «Apulée l'Africain revisité par le Grand siècle ou les filles légitimes de Psyché». Son propos principal est ici surtout de démontrer «le rayonnement de l'Afrique romaine dans l'imaginaire occidental». Pour ce faire, elle a pris l'exemple riche en significations de l'écrivain et rhéteur latin berbère, né dans le département de Constantine, en Algérie, vers 125, Lucius Apuleius Theseus, dit en français Apulée, qui prend à Carthage une place de choix et qui compose l'un des premiers romans de l'humanité Les métamorphoses ou l'Ane d'or; un ouvrage en 11 livres tant satiriques que mystiques contenant surtout le célèbre conte de Psyché (Psukhê), symbole et personnification de l'âme en quête de son idéal qui a longtemps inspiré les artistes et les écrivains dont Rabelais, Cervantès, La Fontaine, Nerval, et bien d'autres. Dans son étude, Alia Baccar-Bournaz révèle davantage l'intérêt que le XVIIe siècle français a porté à ce conte d'Apulée traduit en français en 1612. Elle suit à la trace l'ombre et le reflet de cette fable dans de multiples oeuvres du XVIIe siècle, connues et moins connues. Elle la cherche aussi dans les méditations, la danse et la musique, les salons et les fresques, etc. Elle consacre aussi de longs développements aux écrits de La Fontaine, Molière et Corneille qui ont exploité, chacun à sa façon, ce conte d'Apulée et l'ont remodelé «selon les lois de chaque genre, selon leur personnalité et selon leur époque». Alia Baccar-Bournaz fait preuve dans cette communication d'une très bonne connaissance des textes et des auteurs qu'elle a dû fouiller longtemps pour découvrir.
Passé-présent
Dans la conclusion qui ferme ce colloque et cet ouvrage, Alia Baccar-Bournaz observe avec lucidité que la grande admiration vouée par elle-même et ses collègues au Grand siècle ne les empêche pas d'être ouverts sur le présent et sur l'avenir. Car il est bien vrai qu'un bon chercheur sait casser les cloisonnements des siècles et des domaines pour s'épanouir dans l'immensité du monde et des choses.
Pour terminer ce compte rendu, remarquons que ce volume édité par Alia Baccar-Bournaz est déjà sur plusieurs sites Internet français et américains. Comme son éditrice, il va voyager partout dans le monde. Bon voyage et bonne lecture de ces actes qui feront date(3) !
Ridha BOURKHIS
1) Lire de Alia Baccar-Bournaz par exemple «Le XVIIe siècle français - Aperçu littéraire», 1995, Cérès, Tunis; «La mer, source de création littéraire au XVII° siècle», 1991, Tübingen, Allemagne, etc.
2) Par exemple «Actes du colloque Corneille, biblio 17, n° 27, 1986», «Actes du colloque Présence et manifestations de l'héritage culturel dans la création littéraire», Université de Tunis, 1986, etc.
3) Voilà les 3 sites web internationaux qui informent déjà sur ce colloque baptisé pour la commodité de la recherche «Le colloque de Tunis» : Web 17 free. fr, rubrique «Les nouveautés incontournables» (site dirigé et fourni par Roger Duchène, professeur émérite de l'Université de Provence, France); Fr 17 - L @ listserv.Uga. edu (site dirigé par Francis Assaf, professeur à l'University of Georgia, USA); www. crlv. org (site dirigé et fourni par Sophie Linon-Chipon de Paris IV).
«L'Afrique au XVIIe siècle - Mythes et réalités», actes de colloque, édités par Alia Baccar-Bournaz, Biblio 17, 149, gnv Gunter Verlag Tübingen, Allemagne, 2003, 420 pages.
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