La Tribune (Algiers)

Algérie: El Anka, le maître dans toute sa splendeur : le Cardinal est et restera le symbole marquant de l'histoire du chaabi

Brahim Baahmed

25 Novembre 2003


Si la mort prématurée de son maître Nador (à 54 ans, à Cherchell) lui a évité de rivaliser avec lui, El Anka n'a, en revanche, jamais supporté qu'un Hadj M'rizek, Khelifa Belkacem ou un Bouchicha aient la moindre velléité de lui faire de l'ombre

A la mort de nos grands maîtres, personne ne s'est interrogé sur la pérennité de leur art. Racim est mort tragiquement, mais les miniaturistes n'ont pas abdiqué. Khadda et Issiakhem sont morts et la peinture semi-abstraite algérienne n'a pas été enterrée. Mouloud Mammeri est mort aussi tragiquement ! ? Son entreprise de revivification du patrimoine berbère se poursuit. Fakhardji, Abdelkrim Dali, Dahmane Ben Achour, Ben Sari, Hadj Mahfoud ont quitté et la vie et la scène de l'andalou, mais les associations andalouses naissent et fleurissent chaque jour. Des années avant même la mort de cheikh El Hadj M'hamed El Anka, les amateurs de «chaabi» se posaient des questions sur la survivance de cet art, plutôt de ce genre musical. Vingt-quatre ans plus tard, les inquiétudes se confirment plus qu'elles ne se dissipent Bien sûr, il y a Bouadjadj, Guerrouabi, Laachab dans son exil, le «Ankis» c'est pour une autre génération, Charcham, Kobbi, Nouni, Guessoum, Bourdib ou encore Aziouz Raïs, Kamel Messaoudi, Meskoud. Malheureusement, la longueur des listes ne fait pas forcément la force d'un art. Le chaabi de Hadj M'hamed El Anka contiendrait-il ses propres germes d'autodestruction ? Il va sans dire qu'à l'ère de l'électronique continuer à enseigner une musique en «routine» à la copie, sans connaître les rudiments du solfège, n'est pas pour favoriser sa traversée des espaces et des temps.

A moins qu'el Hadj El Anka, qui avait plus d'un tour dans son sac, se soit arrangé pour construire, affiner, fignoler un genre musical sur mesure qui ne pouvait que disparaître avec la mesure de l'homme.

Le prix de la notoriété

El Hadj «incarnait» le chaabi au-delà de la voix, de l'interprétation, de l'orchestration, de tous les ingrédients du genre musical d'El Anka qui a fait du chaabi une façon d'être. Il simplifie, en fait, plus une façon de se comporter que de penser. Intransigeant, il ne pouvait que l'être, lui qui a souffert pour apprendre, pour se faire accepter, adopter puis élire dans l'orchestre de Mustapha Nador. Il lui a fallu être persévérant, tenace, obéissant, en parfait disciple qui a accepté les remontrances souvent désobligeantes du maître pour en faire des atouts. Il a joué avec un rare doigté de ses deux qualités innées, le sens du rythme et la mémoire, deux vertus maîtresses qu'il gardera intactes jusqu'à la fin de ses jours. D'ailleurs, sa capacité prodigieuse de mémoire lui vaudra de la part de cheikh Nador son surnom d'El Anka qui signifie, selon les deux versions, El Anka (la sangsue) ou El Anka (l'aigle) versions qui, quelle que soit leur authenticité, se recoupent devant le gibier que sont les paroles des «qacidas», son enfance miséreuse dressera le contour de son espace de présence quotidienne dans les cafés maures, d'ailleurs, il en a toujours géré et de Malakoff à El Biar (Alger) en passant par Soustara et retour à Malakoff. «Il a bouclé le jeu domino» comme dirait Agoumi. Cette même enfance dure fera de lui un homme qui, tout en étant d'une générosité intrinsèque, ne reculera devant rien pour s'imposer, en jouant notamment sur les rivalités entre les orchestres de Kehioudji et de Nador et plus tard en abandonnant en cours de route ses compagnons de la première heure qui l'ont soutenu et participé à sa formation. Sa soif d'apprendre lui fera fréquenter aussi bien les «mahchachas» (fumoirs) que les mosquées. Il aiguisera sa langue pour en faire une lame tranchante n'épargnant ni amis ni ennemis. Sa prodigieuse mémoire fait qu'il ne parlait presque exclusivement qu'avec allusions. A telle enseigne qu'on ne savait plus si son entourage dévoué lui vouait du respect ou de la crainte.Si la mort prématurée de son maître Nador (à 54 ans, à Cherchell) lui a évité de rivaliser avec lui, El Anka, en revanche, n'a jamais supporté qu'un Hadj M'rizek, Khelifa Belkacem ou un Bouchicha aient la moindre velléité de lui faire de l'ombre.

Le chaabi, une façon d'être

Le chaabi est extrait du milieu populaire de la Casbah et, à un degré moindre, de Belcourt, un milieu d'artistes et de «houzzia» (voyous). Et pour avoir une idée du milieu ambiant, il suffit de jeter un coup d'oeil sur les «noms» de musiciens : Omar «besbès», Yahia «el kouliane», et nous en passons. Malheur à celui qui chute «dans le mizane» (celui qui fait une fausse note). L'un des rapports les plus importants du cheikh, à côté de l'harmonisation d'une musique monocorde, a été le recueil de poèmes. Son moindre déplacement au Maroc, à Tlemcen, Cherchell, Médéa ou Mostaganem était mis à profit pour dénicher un «diwan», un manuscrit, un parolier, méconnu. Sitôt repiqué, le texte était appris sur-le-champ et El Hadj était connu pour n'avoir jamais chanté avec un cahier de textes en face de lui. Aujourd'hui, seul le maître mostaganémois Maazouz Bouadjadj et ses disciples, notamment Noureddine Benatia, peuvent s'enorgueillir de mener un concert à la seule «faveur de la poitrine». Normal dès lors que Hadj M'hamed El Anka raille ses pseudo-continuateurs qui ne continueront son oeuvre que par l'imitation de ses grimaces et de sa voix enrouée, si particulière à ses seules cordes vocales. Le cheikh a si bien appris les textes et s'en est si bien imprégné qu'il a personnifié, souvent contre son gré, le contenu de ses chansons. Comme : Lehmam ou Sebhan Allah yaltif. Le chaabi, art de quartiers populaires, fonctionne justement par cette double identification de l'interprète.

Liens Pertinents

C'est la seule musique, tous genres confondus, sinon le seul art, où l'émetteur et le consommateur, parfois, connaissent plus que le premier, se rejoignent et se confondent dans un même milieu, voire la même communauté, presque une secte avec ses admissions et ses exclusions. Après l'indépendance, la vie de El Hadj El Anka, par son retrait par rapport aux circuits officiels, hormis le conservatoire, posera avec acuité la question de l'artiste dans la société et son rapport avec le pouvoir. Il a su se suffire de la seule affection de son public et de ses fidèles disciples.Il aurait bien pu administrer la même réponse qu'il a infligée à un jeune s'excusant lors d'une fête de lui présenter le dos : «Ce n'est pas grave, mon fils, ton dos vaut mieux que ta face.» Mais l'ironie de l'histoire voudra que le pouvoir, au sens symbolique, lui accorde audience au centre de réanimation de l'hôpital Mustapha, où se trouvait le président Houari Boumediene. Sa dernière chanson enregistrée, El Wafa, n'a jamais été mise sur le marché, mais c'est une tout autre histoire. Se posa alors et se posera encore pour longtemps la question de l'héritage morald'El Anka. El Hadj M'hamed El Anka, de son vrai nom Mohamed Idir Halo, s'est éteint le 23 novembre 1978, laissant un répertoire des plus riches. A ce jour, aucune figure de chaabi n'a pu rivaliser avec lui. Il est et restera le symbole marquant de l'histoire de la musique chaabie.

Be the first to Write a Comment!

Plus de titres sur allAfrica.com

Copyright © 2003 La Tribune. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

AllAfrica - All the Time

SELECT
SELECT

Le top des actualités: Algérie

Rubriques