Guinéenews (Toronto)

Guinée: Nadine Barry Occupation, présidente de l'Association Guinée-Solidarité

Alexandre Delamou

25 Novembre 2003


interview

Conakry — Madame veuillez vous présenter aux lecteurs Guinéenews© SVP

Nadine Barry : Je m'appelle Nadine Barry je suis née Boissiéras. J'étais mariée à un Guinéen qui s'appelait Abdou laye Barry originaire de Timbo (Mamou) en 1961. Il est décédé en 1972 après avoir été arrêté à la frontière avec la côte d'ivoire. Considéré comme membre de la cinquième colonne, il a été amené de Beyla à Kankan où un comité révolutionnaire l'a condamné, l'a ensuite si mal torturé qu'il n'a pas survécu plus de quelques heures. Il est mort sur le trajet Kankan - camp Boiro, à Tokounou, tout juste à la rentrée du village de Tokounou. Mais tout ceci est très court à raconter alors que j'ai mis vingt ans à savoir exactement la vérité : quand ? Comment ? Et où ? Mon mari est décédé et où il a été enterré. Maintenant j'ai pris ma retraite en Guinée en 1999. Je vis à Conakry et à Mali Yembèrè.

Pouvez vous nous dire dans quelles circonstances est née Guinée-Solidarité?

Et bien c'est lié à mon amour de la Guinée d'abord que mon mari m'avait inoculé et ma passion pour ce pays ensuite. Après la mort de Sékou Touré je suis revenue avec mes enfants successivement chaque année, d'abord pour faire l'enquête concernant ce qui était arrivé à mon mari, ensuite pour revoir la famille, les amis de mon mari guinéen d'une manière générale.

Lors d'un de ces voyages, je me rappelle j'avais passé Noël avec l'une de mes filles, Yasmine en 1986 à Ourous, à côté de Youkounkoun, dans la région de Koundara. Nous avions été effarées de la pauvreté de la région : le dispensaire de la mission catholique n'avait que quelques médicaments sur une étagère, il n'y avait pas de bancs dans l'école du village, les enfants devaient porter leurs tabourets sinon ils étaient interdits de classe. En 1987 avec mon fils, nous avons revu la même réalité : vraiment c'était une ruine sur le plan économique, sur le plan social. Nous nous sommes donc demandés ce qu'on pouvait faire voilà !

On a la chance en Europe d'avoir beaucoup de surplus puisqu'on est une société de consommation. On gaspille c'est le mot, on gaspille beaucoup de matériel qui est encore très performant mais qu'on change dans les hôpitaux, dans les cliniques, dans les écoles, dans les entreprises parce qu'on veut mettre du matériel de pointe plus performant. Alors notre idée c'était de récupérer tous ce qu'ils gaspillent en Europe comme matériels utiles encore en guinée et de l'expédier par nos moyens. Dans ma chorale à Strasbourg il y avait un monsieur qui travaillait chez un transporteur. Il nous a parlé de l'envoi de containers. Nous sommes parti sur cette idée dès 1987 et avons créé Guinée Solidarité à Strasbourg. Maintenant l'association a grandi et les collectes se font aussi à Marseille et à Paris

Peut-on savoir comment vous procédez ?

Oui, nous collectons le matériel dans les établissements français qui nous le donne ( dans les cliniques, dans les hôpitaux, dans les écoles, dans les associations de handicapés). Nous collectons uniquement le matériel qui nous est demandé de la base en Guinée, c'est à dire des villages essentiellement de l'intérieur du pays, qui sont oubliés de l'aide internationale (qui s'arrête souvent à Conakry ou dans certaines régions clé). Nous avons choisi d'aider ceux qui sont un peu oubliés, souvent dans la Guinée profonde. Nous avons des locaux à Strasbourg et Marseille qui nous permettent de stocker ( nous payons ces locaux ). Nous cherchons ensuite l'argent pour expédier ces gros containers vers la Guinée. Il faut savoir qu'un container de 40 pieds (à peu près 70 mètres cubes) nous coûte plus de 5 millions de francs guinéens pour l'expédition France-Guinée. Notre idée c'est "d'aider ceux qui s'aident", c'est notre devise, c'est à dire donner un coup de pouce ponctuel à une communauté villageoise.

Par exemple un village qui a créé un poste de santé et qui n'a pas les moyens de l'équiper peut recevoir notre aide. Une fois que le bâtiment est construit ( nous ne finançons aucune construction), nous demandons la liste des matériels nécessaires et nous nous efforçons d'expédier ce matériel au village qui en a besoin.

Donc il faut trouver l'argent pour expédier

Oui, cet argent nous le trouvons pour l'instant avec l'association d'amis et membres qui cotisent, nous vendons mes livres exclusivement au profit de l'association, nous organisons des brocantes (vente de vieux objets qui ne sont pas demandés en Guinée, mais qui sont très prisés en Europe ). En général une brocante nous couvre l'envoi d'un container.

A quelle fréquence envoyez-vous vos containers ?

Tout dépend de l'argent qu'on collecte pour les expéditions. Les bonnes années nous en avons envoyé sept (7) par an. Maintenant nous en sommes à un par trimestre, quelquefois un tous les deux mois quand ça va bien. Comme nous avons deux points de collecte ; en alternance Strasbourg en envoie un, puis Marseille, donc ça fait un par trimestre. Malheureusement l'augmentation des coûts de transport va nous obliger à réduire le nombre de containers et c'est dommage parce que nous avons de plus en plus de demandes.

Guinéenews©: N'avez vous pas de ressources externes ?

Nadine Barry : Pour l'instant non. Nous n'avons pas encore sollicité de subvention dans les conseils régionaux de département, français par exemple. Nous allons le faire maintenant, parce qu' au bout de 16 ans de fonctionnement nous nous apercevons que nous avons de plus en plus de mal à trouver l'argent par nous-mêmes. La charité publique a ses limites et il faudrait qu'on monte des dossiers pour des demandes de subvention. Si on trouvait en Europe des gens pour nous y aider, nous serions très contents.

Est-ce que l'Etat Guinéen vous assiste dans vos tâches ?

Alors ça c'est une grande question , pour répondre, directement je dirai non. Cependant l'Etat guinéen favorise quand même l'importation des containers. Nous avons signé, en tant que ONG étrangère travaillant en Guinée , une convention d'établissement qui est valable pour quatre (4) ans et qui nous autorise à travailler sur le territoire guinéen et à importer ces containers en exonération de droits de douane. Mais ce n'est pas automatique ; ça veut dire qu'à chaque arrivée de container il faut faire tout un tas de démarches au ministère des finances et à la direction générale des douanes pour obtenir l'exonération. Il y a du matériel qui nous est très demandé et que l'Etat guinéen taxe, qu'il n'exonère jamais, par exemple des pièces de rechange pour des voitures, le matériel informatique, les ordinateurs ,les photocopieurs. Tout cela est taxé par l'Etat guinéen et c'est bien dommage parce que tout le monde, toutes les collectivités publiques et tous les établissements scolaires et hospitaliers que nous aidons, nous demandent des ordinateurs.

Il y a là vraiment un travail à faire parce que ce ne sont pas des ordinateurs neufs que nous importons , ce sont des ordinateurs qui ont deux ou trois ans, qui ont été reconfigurés pour la circonstance mais qui sont très nécessaires. Au 21ème siècle comment progresser sans l'informatique ? C'est dommage que l'Etat guinéen ne se soit pas penché encore sur la question pour exonérer l'importation de matériels informatiques au moins d'occasion, de réforme. Les pays voisins (Mali, Sénégal par exemple) ont détaxé les outils informatiques. Le Sénégal a même créé un ministère des nouvelles technologies de l'information.

Et les Guinéens de l'étranger ? Vous assistent-ils ?

Les Guinéens de l'étranger ont souvent travaillé en collaboration avec « Guinée Solidarité » pour leurs régions d'origine. Parmi tant d'exemples nous avons eu des ressortissants de Mali ou de Dalaba en France qui collectent les matériels et qui nous le font transporter. Quelques fois ils participent au transport, d'autres fois pas. C'est une façon de travailler qu'on aurait pu développer mais malheureusement ces associations sont le plus souvent à Paris où nous n'avons pas de point de départ de container, nous n'en avons que dans les ports.

Après 16 ans de services rendus aux communautés guinéennes, comment se porte aujourd'hui Guinée-Solidarité ?

Je dirai bien puisqu'il y a un gros palmarès de containers. Nous avons envoyé plus de 60 containers, les plus gros que le port de Conakry puisse décharger (les 40 pieds ). Mais on s'est aperçu que petit à petit il faut qu'on s'oriente vers une autre façon de travailler. Il ne suffit pas d'équiper, d'envoyer ponctuellement des matériels aux établissements qui en font la demande. Il faudra aussi petit à petit monter les projets et aider les Guinéens à financer ces projets. C'est un autre volet complet de l'Association, on y travaille. Par exemple « Guinée Solidarité Paris » a envoyé un biblio-bus à LAF « Association Amis du Futur » qui sera aménagé en bibliothèque pour servir les écoles primaires de Conakry-Coyah-Dubréka.

Un autre projet est celui d'un atelier de réparation des machines à coudre à Mamou avec des familles de la Cité de solidarité à Conakry qui veulent revenir dans leur région d'origine.

Quelques exemples de réalisations?

On a déjà équipé une cinquantaine de postes de santé dans le pays. Une fois qu'un centre X est équipé, nous passons à un autre. Donc vous voyez notre action est à la fois gratifiante et frustrante parce qu'on ne peut pas suivre longtemps le même établissement. Nous avons équipé plusieurs écoles et nous continuons. Par exemple hier, j'ai eu une demande de l'école primaire Sangoyah I, qui est une école très ancienne dans la banlieue pauvre de Conakry et qui a plus de 2000 élèves. Elle date de la colonisation, n'a jamais été pratiquement rénovée. Ses deux bâtiments sont dégradés sans toiture et les élèves y sont groupés, assis par terre sans tables-bancs au 21ème siècle, à Conakry la capitale ! c'est grave. Nous avons besoin d'équiper cette école parfaitement pauvre où l'APAE (Association des Parents et Amis de l'Ecole) a du mal à trouver 1000 francs guinéens par mois et par élève. Comment faire les tables-bancs ? Jusqu'ici on a envoyé 20 ou 30 bancs, mais comparés aux besoins ce n'est pas assez. Chaque table-banc qui n'a que 2 élèves en Europe, en prend à Sangoyah 5 ou 6, les autres sont assis par terre, comment travailler ? c'est pour vous dire que nous sommes très sollicités pour l'équipement des écoles.

Mme Barry, vous êtes beaucoup connue en Guinée comme en France pour vos talents de romancière engagée, d'où vous vient réellement cette passion d'écrire ?

Alors çà c'est une autre facette effectivement. J'ai toujours aimé écrire, ça a été mon métier puisque j'ai été traductrice au Conseil de l'Europe pendant 30 ans, notamment à la Cour Européenne des droits de l'homme. J'ai passé ma vie à écrire en français, à corriger, à traduire et à rédiger ; mais pour ce qui concerne la Guinée, l'envie ou le besoin m'est venu avec le régime de Sékou Touré ! J'avais à faire connaître une situation, les femmes des victimes (disparus) en Guinée ne pouvaient pas faire connaître leur situation à l'extérieur sans qu'on ne l'écrive et c'est l'origine de mon premier livre (Grain de sable ). Il s'agissait de faire bouger les gouvernements guinéen et français sur le problème des disparitions politiques en Guinée. Ensuite, petit à petit, j'ai pris goût et j'ai écrit « Noces d'absence », parce qu'en 1985 j'ai fait une enquête avec ma 2ème fille Sonna, sur la disparition de son papa. Petit à petit , on est arrivé en fin à savoir que mon mari est mort à Tokounou, qu'il a été enterré là-bas. C'est là l'origine du 3ème livre « Chroniques de Guinée », qui m'a d'ailleurs permis d'élargir aussi à la Guinée actuelle, de m'intéresser à ce qu'est devenue la Guinée après Sékou Touré.

Guinéenews©: Votre carrière littéraire est donc assez riche?

Nadine Barry: C'est un grand mot. J'ai écrit pour des raisons utilitaires. Je ne peux pas me considérer comme écrivain, plutôt comme auteur ou pratiquante. J'écris parce que c'est nécessaire. Il y a beaucoup de chose à dire sur ce pays et si on ne l'écrit pas, la mémoire de ce pays va s'effacer. On est en train de réviser un peu le régime précédent et de donner une image fausse de sa réalité. Si les témoins de cette période n'écrivent pas ou ne font pas écrire sur leurs souvenirs, ils vont mourir sans que l'on ait écrit la véritable histoire de ce pays et dans 50 ou 60 ans les historiens auront beaucoup de mal à démêler le vrai du faux sur cette période du régime de Sékou Touré qui a été à la fois brillante et terrible pour la Guinée. On a manqué malheureusement d'interroger les vrais responsables puisqu'ils ont été tous éliminés en1985, on ne les a pas interrogés , on a pas fait un procès public, on a pas exploité leur mémoire. Maintenant il ne reste que quelques rescapés des camps de détention au temps de Sékou Touré qui sont encore vivants et ils meurent les uns après les autres. Par exemple, Diop Alhassane est mort récemment au Sénégal, c'était un ministre du régime PDG, il à été aussi victime (incarcéré longtemps au camp Boiro). Sa mémoire aurait pu être exploitée par rapport à un certain nombre de choses sur la montée de ce régime.

Le 4ème de mes livres qui vient d'être publié le 13 novembre à Paris aux éditions Karthala sous le titre « Guinée, les cailloux de la mémoire » répondra à ce besoin , ce sont les mémoires d'un rescapé du camp de Kindia ; on a beaucoup parlé du camp Boiro, on a peu parlé des camps de l'intérieur, alors voilà c'est commencé.

Peut-on en avoir un avant-goût ?

Ce sont les mémoires d'un rescapé du camp de Kindia qui s'appelle El hadj Thierno Mouctar , de la famille Bah de Tinka (Dalaba). C'était l'un des fils du dernier chef de canton de Dalaba Tinka qui s'appelle Thierno Oumar Diego Dalaba. Son fils Mouctar a été incarcéré au camp de Kindia, 6ans, et 18 mois au camp Boiro . Il est mort l'année dernière. J'avais commencé avec lui un ouvrage de mémoire justement, de souvenirs. Nous avons terminé les deux tiers du livre quand il est décédé , on devait se marier cette année mais Dieu n'a pas voulu comme on dit , j'ai terminé le livre qui est une tranche de l'histoire de la Guinée, un témoignage parmi d'autres .

Que faites-vous d'autre à part écrire ?

Je suis retraitée à Conakry mais je suis une retraitée active. En dehors de mes écrits et de « Guinée Solidarité » que j'ai fondé en France et pour laquelle je suis ici coordinatrice, je m'occupe bénévolement d'une association marseillaise d'ophtalmologie, « Association voir la vie ». Cette association depuis 5 ans travaille sur le territoire guinéen et lutte contre la cécité, notamment contre la cataracte qui est l'une des principales causes de cécité en Guinée. Elle a contribué à former deux chirurgiens guinéens, Dr Pierre Louis Lamah et Dr Ramata Baldé qui opèrent depuis maintenant 5ans, qui sont tout à fait opérationnels au CMC les Flamboyants. L'ONG a fait en 5ans 15 missions ( elle vient tous les 4 mois) et a opéré 1600 personnes, plus des bébés et des jeunes enfants que nous n'avons pas pu opérer ici aux Flamboyants et qu'on a évacués sur Marseille où ils sont opérés gratuitement dans une clinique privée de Marseille par le Dr Franceschi.

L'ONG paie le voyage des enfants issus de familles démunies et ces enfants sont acheminés par des convoyeuses de « Aviation sans frontière ». Bientôt il y aura un centre ophtalmologique plus grand que les Flamboyants qui sera créé en Basse Guinée (Kindia ou Boké) , pour opérer sous anesthésie générale cette fois les enfants qui ne peuvent pas l'être pour l'instant aux Flamboyants sous anesthésie locale.

Comment aider « Guinée Solidarité » ?

Nous sommes une ONG de collecte de matériels en Europe pour les communautés villageoises guinéennes. Nous profitons donc de cette opportunité que vous nous offrez pour lancer un appel à toutes les bonnes volontés. Leurs soutiens seraient les bienvenus ; que ce soit en Europe ou ailleurs nous resterons attentifs et reconnaissants à toute oeuvre de charité. Nous vous remettons ci-joint la liste de tous les besoins prioritaires en équipement de Guinée Solidarité.

Votre dernier mot SVP

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On a beaucoup à faire, peut être la période qui s'ouvre va -t-elle permettre d'amorcer un autre virage ? Il y a vraiment beaucoup à faire dans ce pays. Tout est en chantier pratiquement. Donc j'invite les Guinéens à se mettre ou à se remettre au travail.

Comment vous joindre ?

Voici nos adresses de contact :

A Strasbourg : Tél : 0388834108, email : strasbourg@guinee-solidarite.org

A Paris : Tél : 0143201318, email : paris@guinee-solidarite.org

En Provence : Tél : 0442538985, email : provence@guinee-solidarite.org

A Conakry : 030 Bp : 397 Conakry Kipé email : conakry@guinee-solidarite.org

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