Pascal E. Dang
26 Novembre 2003
L'inexploitation optimale du potentiel et l'absence de protection du marché hypothèquent l'avenir du textile.
C'était le 19 août 2002, dans la salle des conférences de la chambre de commerce, de l'industrie, des mines et de l'artisanat (Ccima) à Douala. Au cours d'un séminaire organisé par l'Ambassade des Etats Unis au Cameroun sur les avantages qu'offre l'African Growth Oppotunity Act (Agoa) aux produits locaux, et dans le cas spécifique du textile, Jean Paul Yana, conseiller dans cette ambassade était tout émoustillé de porter la bonne nouvelle aux opérateurs économiques de ce secteur d'activité. " Il y a actuellement sur notre table, une commande solvable de 5000 T-shirts par mois, 24 millions de pantalons, 300.000 chemises par mois, et beaucoup d'autres sont attendues ", soutenait-il. Expliquant d'ailleurs que la demande dans le secteur du textile était si grande et si variée que, la seule préoccupation pour les hommes d'affaires intéressés serait de la satisfaire " dans les délais et selon les quantités et les normes prescrites ". Mais en juin 2003, près d'un an plus tard, l'on apprenait presque avec stupeur au cours d'un autre séminaire qu'aucun container de textile n'était parti du port de Douala en direction des Etats Unis. Aucun pantalon, aucune chemise, aucun T-shirt ne s'était ébranlé à ce jour, vers le pays de l'Oncle Sam.
Craintes
L'une des raisons de cette léthargie, c'est d'abord l'inaccessibilité réelle du marché américain, malgré la brèche ouverte par l'Agoa. Très contraignant et très exigeant en terme de norme de qualité, ce vaste espace comporte énormément de barrières pour nos petites entreprises qui convoitent pourtant avec un appétit gourmand, les opportunités ainsi offertes. Le coût de l'expertise et du matériel nécessaires pour satisfaire selon les normes imposées, les commandes qui viennent des Usa, semble presque hors de portée. D'autres entraves liées à certains maux qui minent le secteur, notamment les soucis de leadership qui inhibent toute idée de joint-venture entre les entreprises, le manque des moyens financiers et les matières premières exigées, et même le manque d'informations n'ont jamais favorisés la conquête de ce marché alléchant. Mais le récent échec essuyé par les agriculteurs africains au sujet du coton lors du sommet de l'Omc tenu récemment à Cancun au Mexique, pousse désormais à d'autres types de réflexion.
Il est désormais question d'opter pour la transformation sur place des matières premières, et l'exploitation optimale du potentiel offert par le marché local, à travers son assainissement et sa protection. Si l'on est ainsi unanime à penser que le textile s'impose au Cameroun comme l'un des secteurs importants dont le développement pourrait servir de base solide à l'économie du Cameroun, on se trouve en revanche, rebuté par le peu d'attention que lui accordent les pouvoirs publics. Les seuls produits de contrebande contrôlent près de 55% du marché dans le secteur du textile et de l'habillement au Cameroun. Et pourtant, organisé et restructuré, la maîtrise de ce marché pourrait offrir un potentiel qui peut être utilisé comme une réponse adéquate à la lutte contre la pauvreté. De l'échelle artisanale dans laquelle opèrent un nombre important de micro structures, jusqu'à l'industrie, les opportunités offertes en terme de création des entreprise et partant des emplois, peuvent se montrer énormes.
Qualité et quantité
Un appel a encore été lancé dans ce sens par les opérateurs du secteur, lors de la rencontre "acheteurs/vendeurs sur les textiles et l'habillement " tenue il y a quelques semaines à Douala. " Il faut trouver le moyen de tout transformer surplace, organiser la production en créant des structures qui permettent d'améliorer les quantités et la qualité. Il faut aussi structurer le marché qui se trouve assez épars et peu initié. C'est bien beau ce que nous offre l'Agoa, mais nous avons la preuve aujourd'hui que ce marché n'est pas pour nous, du moins pour ce qui est du textile. Notre marché se trouve ici en Afrique, et nos Etats doivent tout faire pour le développer et l'exploiter à bon escient ". Amer mais convaincu de la pertinence de sa réflexion, M. Paté Ouédraogo, créateur ivoirien, ajoutait sa voix à celle des autres opérateurs de l'habillement et du textile, qui ne cessent d'exprimer leurs craintes de voir " mourir " ce secteur d'activité si rien n'est fait. Aussi fringants les uns les autres dans leur costume " super 100, dernier modèle italien ", quelques responsables de l'administration publique et privée, venus présider les travaux avaient pris "acte de ces doléances". Peut-être que la révolution devrait commencer par là, en attendant les textes qui viendront "sauver le secteur, et donner une chance à quelques chômeurs désespérés ".
Appel à la protection
Malgré la colère de la communauté internationale qui crie à la concurrence déloyale, et en dépit des injonctions de l'Organisation mondiale du commerce (Omc), l'Etat américain continue d'accorder des subventions à ses producteurs de coton. Une pratique qui permet aux agriculteurs de ce secteur, d'avoir des coûts de production très bas, et de mettre ainsi sur le marché des produits très compétitifs. Tout le contraire des producteurs africains qui eux ne reçoivent aucune subvention, et dont les coûts de production très élevés effritent chaque jour davantage les marges. Une pratique pourtant contraire aux règles de l'Omc sur la concurrence et la libre circulation des biens.
Il y a encore quelques mois, les services de douane française ont procédé à la destruction d'importantes quantités de montres-bracelets et de paires de baskets venues d'Asie, qui étaient " entrées frauduleusement " sur leur territoire. Toutes ces manoeuvres vécues ça et là, et qui sont parfois illégales mais somme toutes " légitimes ", trahissent l'opiniâtreté de certains Etats pourtant déjà riches, à protéger leur marché contre l'invasion des produits venus d'ailleurs. Ce qui autorise une autre lecture de la mondialisation, une vision plus objective et plus réaliste qui interpelle les pays du Sud à une organisation de leur propre marché, et à la stimulation de la consommation de leurs produits.
Dans le secteur du textile, les chiffres sont assez éloquents pour ce qui est de certains pays de l'Afrique sub-saharienne victime des affres de la chute des prix du coton sur le marché international. Selon des recherches menées par le Centre de commerce international (Cci), sur la base des statistiques des Nations Unies, les importations totales du textile et des vêtements dans les Etats membres de l'Uemoa et de la Cemac s'élevaient en 2001, à plus de 410 milliards de F Cfa. Un chiffre qui selon les experts, s'est considérablement accru, compte tenu de la contrebande de plus en plus mal maîtrisée dans ces zones. Ce qui montre l'importance du marché, et ce qu'il pourrait dégager comme plus-value à ces économies, au cas où il est exploité de manière optimale.
La turbulence économique dans laquelle se trouve la Cotonnière industrielle du Cameroun (Cicam) depuis quelques temps, et le ralentissement observé dans les activités de la Sodecoton, ne sont qu'une conséquence de l'absence d'organisation du marché, et du manque de protection dont souffrent les entreprises dans ce secteur. L'exportation du coton se montre de plus en plus peu rentable, et près de 75% de part de marché dans le textile, est contrôlé par des produits de contrebande. Les importations anarchiques de la friperie et d'autres produits textiles ont poussé à la disparition, la quasi-totalité des confections et de petits tailleurs. L'urgence d'une organisation efficace de ce secteur d'activité interpelle plus que jamais les pouvoirs publics.
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2003 Le Quotidien Mutations. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.