Raphaël Mvogo
26 Novembre 2003
interview
Vous venez de recevoir le Grand prix In Honorem de l'Académie Charles Cros, en France. Que représente-t-il pour vous ?
C'est un honneur, une fierté, d'autant plus que c'est le grand prix de la musique en France. Là-dedans, il y a beaucoup de disciplines. Il y a la musique classique, il y a l'opéra, ainsi de suite. Encore une fois, c'est une surprise de voir que c'est un Camerounais qui est honoré [Rire]. Mais, je dois dire que quand le président de l'Académie Charles Cros a fait son discours, il m'a dit que la première fois qu'il a donné un prix à un Africain, c'était à Francis Bebey. Et que Francis Bebey lui avait dit que ce n'est pas à lui qu'il fallait donner le prix ; c'est à Manu. Alors, c'est un truc qui m'a un peu tourmenté. Parce que Francis n'est plus là, et que de son vivant, je n'ai jamais su ça. Je lui rends naturellement hommage, en même temps, j'ai eu une pensée pour lui quand j'ai fait mon discours. Et puis, je pense que c'est bien pour le pays, c'est bien pour tout le monde. Parce que ça veut dire que c'est le Cameroun qui gagne. [Rire]
C'est quoi, cette académie ?
Elle existe depuis cinquante-six ans ! C'est une académie qui observe le paysage musical de la France et écoute les oeuvres des uns et des autres. Ses membres sont très nombreux d'ailleurs. Il y a toutes les générations dans le jury. C'est une affaire très sérieuse. Il y avait le Grand prix du président de la République française. C'est en reconnaissance, à un disque que tu viens de faire et qui a fait un tabac, ou à une oeuvre marquante que tu as eu à faire durant quarante ans. In Honorem, c'est ce que ça veut dire. Avant moi, il y a eu deux Grand prix, les deux étaient malades. Quand mon tour est arrivé, j'ai sursauté [Rire]. On ne donne pas les prix aux gens qui sont déjà cadavres là ! Quand même ! [Rire]. Tout le monde a rigolé dans la salle. Mais, tu sais, les Européens, quand ils veulent faire quelque chose, ils la font à fond. Je ne m'y attendais absolument pas. Parce que c'est vraiment un très grand prix en France, en terme de reconnaissance ! Comme je suis devenu président de la CMC, je ne m'y attendais pas du tout. La vie de Manu, c'est un peu ça. C'est des hasards Mais, je pense que c'est important de recevoir un prix comme celui-là. Parce que ce n'est pas usurpé.
Au moment de le recevoir, ce prix a-t-il suscité quelques émotions en vous ?
Forcément. Chaque fois que tu reçois un prix, tu es fier, tu es ému. Là, tu mesures la responsabilité et le temps passé. Il y a beaucoup de choses qui se passent dans ta tête. Le tout, c'est de garder le calme. Mais, ce n'est pas toujours facile. Tu veux éviter d'être très émotif devant les gens, mais tu l'es quand même. Dans la vie, il n'y a pas d'âge pour être émotif. Surtout pour ce genre de truc. L'assistance, c'était des gens de très haut niveau, enfin ceux qui connaissent la musique.
Vous allez célébrer vos 50 ans de carrière et à la fois vos 70 ans d'âge, à travers deux concerts au pays dans quelques jours : un au Palais des Congrès de Yaoundé le 12 décembre et l'autre le lendemain au stade Mbappé Leppè, à Douala
Ça fait six, sept mois que Tom Yom's vient à Paris pour me demander que je sois là. Personnellement, j'espère que les gens vont me faire la fête. En soixante-dix ans, j'ai fait pas mal de fêtes aux gens. Tu sais, il y a une semaine, je suis resté au Rolling Scott, à Londres. Tous les ans, je joue là une semaine durant. J'ai rencontré Coco Mbassi, accompagnée de son époux. Ils vivent à Londres maintenant. Parce que là-bas, il y a plus d'ouvertures. Comme elle est interprète, elle a trouvé un job très intéressant. Moi, j'ai écouté son dernier disque. Quand je mets ce disque à côté de celui de Richard Bona, je trouve qu'il est d'une qualité extraordinaire ! Tu vois ce qui se passe autour de Richard lui-même en ce moment. On en parle beaucoup au Cameroun. Crois-moi, on en parle dans le monde entier. Vraiment, moi je suis très fier quand je vois ça. L'autre jour, j'étais à son concert à la Cigale et il a renouvelé ça au Bataclan, parce qu'il n'y avait pas assez de places. Les gens comme moi ne peuvent être que contents. Parce que ce n'est pas usurpé, ce n'est pas bidon, ce n'est pas du dombölö, ni du mapouka. C'est de la musique ! De la musique faite par un jeune Camerounais, qui est accepté dans le monde entier. Je pense que les Camerounais doivent être fiers. Et derrière lui, il y en a d'autres qui arrivent là. Et ce que j'ai vu ici à Yaoundé l'autre jour, à l'hôtel Hilton, quand le ministre d'Etat nous a fait une soirée de réconciliation, j'ai vu des groupes extraordinaires. Donc, il y a du pain sur la planche ! Disons, le nouveau Cameroun musical est en marche. Et c'est le fait des Camerounais eux-mêmes, ça ne vient pas de l'extérieur.
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