La Tribune (Algiers)

Algérie: Carrefour culinaire, bastion du mouvement populaire : Azazga n'en finit pas de séduire

Lakhdar Siad

27 Novembre 2003


La première image d'Azazga, que tous les initiés connaissent, est bien celle du bon goût et de la bonne chère.

En effet, la ville est connue pour sa gastronomie aux mille appâts et les salles et terrasses de ses cafés. Après s'être offert un repas exquis et avoir dégusté sa boisson, le visiteur est convié à une randonnée digestive et bucolique dans la forêt de Yakouren, à une dizaine de kilomètres de là. A Azazga, la cuisine et la boulangerie sont le domaine réservé de quelques villages dont Agouni G'gizane et Tamassit. Une délicieuse tradition culinaire dont les recettes sont gardées avec jalousie mais qui s'exportent en dehors de la wilaya. On ne risque pas d'être déçus par le restaurant même si on le choisit au pif. On raconte que l'olfaction de toute personne qui traverse la ville d'Azazga reste longtemps marquée par les effluves des cordons bleus locaux. On en bave éternellement !

L'extension urbaine rend difficile la reconnaissance de l'ancien site, paisible, de la ville d'Azazga ou Iazouguène (les sourds en kabyle). L'endroit est par excellence un lien de transit qui lie la Haute et la Basse Kabylie dans sa partie montagneuse, car pour respirer l'air marin, la route d'Azeffoun est plus indiquée pour rejoindre Béjaïa et la vallée de la Soummam. Azazga a été élue parmi les premiers centres urbains que l'armée coloniale française a érigé pour dominer les régions limitrophes et un repère militaro-politique dans les plans d'étouffement de la guerre de libération nationale de 1954 à 1962. Et pour cause ! L'espace était un véritable maquis à quelques encablures de l'imposante et dense forêt de l'Akfadou avant d'être soigneusement travaillé par les premiers habitants puis par la machine impérialiste des colons du XIXème siècle. Arezki L'Bachir, le célèbre bandit d'honneur du village Aït Bouhouni, appréciait mieux que quiconque les caches introuvables et les sentiers sans possibilité de repérage des massifs d'Aït Ghobri et de la Petite Kabylie.

Mohand Saïd Ouabdoun, un autre Robin Wood de la lignée d'Arezki L'bachir, n'en affectionnait pas moins ces trésors écologiques de Kabylie. Poétiquement, on peut dire que les rues et ruelles anciennes ou nouvelles des quartiers d'Azazga ont cette chaleur bienveillante que décrit Georges Brassens dans sa chanson pour l'Auvergnat, un des chefs-d'oeuvre du troubadour qu'il était. De jour comme de nuit, il est inutile d'être invité pour y pénétrer. Le flux juvénile s'exprime et la sagesse des anciens borne tout dépassement sans présence feinte. Pourtant, en ces temps difficiles, bien des choses ont changé. Pour faire face aux difficultés du quotidien hypothéqué et aux aléas de la vie, de nouveaux comportements et attitudes sont apparues et se sont substituées aux habitudes séculaires qui rythmaient et organisaient la vie dans la cité. Ces mutations et mues ont eu une conséquence directe et un impact réel sur l'image de marque de la ville.

La bonne chère et le bon goût

Et la première image d'Azazga, que tous les initiés connaissent, est bien celle du bon goût et de la bonne chère. En effet, la ville est connue pour sa gastronomie aux mille appâts et les salles et terrasses de ses cafés. Après s'être offert un repas exquis et avoir dégusté sa boisson, le visiteur est convié à une randonnée digestive et bucolique dans la forêt de Yakouren, à une dizaine de kilomètres de là. A Azazga, la cuisine et la boulangerie sont le domaine réservé de quelques villages dont Agouni G'gizane et Tamassit. Une délicieuse tradition culinaire dont les recettes sont gardées avec jalousie mais qui s'exportent en dehors de la wilaya. On ne risque pas d'être déçus par le restaurant même si on le choisit au pif. On raconte que l'olfaction de toute personne qui traverse la ville d'Azazga reste longtemps marquée par les effluves des cordons bleus locaux. On en bave éternellement ! Mais la mue n'a hélas pas touché que l'olfactif. Elle a débordé et envahi même le visuel. Pratiquement tout le centre-ville a été refait au début des années 1990. Les charmantes et basses bâtisses aux toits recouverts de tuiles rouges ont cédé la place aux immeubles carrés disséminés ça et là avec quelques manquements à un éventuel plan global d'urbanisation.

Cependant, comme dans une ultime tentative de sauver la face, une construction «double-canon» en pierres taillées se dresse pour témoigner de la forteresse coloniale et culturelle qu'était Azazga. Il s'agit bien entendu de l'église dévalorisée une multitude de fois depuis le «rapatriement» des pratiquants. Elle a commencé par abriter une supérette avant d'être transformée en lieu de conférences publiques et puis Dieu sait ce qui l'attend encore. Des galas y sont tenus de temps à autre. Le parvis et l'esplanade la prolongeant sont une authentique parcelle de repos pour le regard et l'esprit du flâneur. Les pigeons sont toujours là, perpétuant à leur manière la tradition et la symbolique du lieu de paix. Il y a aussi la partie de la ville qu'occupent actuellement les services administratifs de la daïra. Un vrai chef-d'oeuvre de générosité avec un immense jardin garni d'arbres millénaires, une ou deux aires de jeu (impossible de vérifier en l'absence d'autorisation), une ou plusieurs niches, une fontaine avec bassin et la liste des objets du patrimoine confisqué ressemble à une litanie dans ce lot urbain.

Mues et mutations défigurantes

En plus de ces mues visibles et apparentes, il y a celles qui peuvent survenir sans crier gare. En effet, le sous-sol d'Azazga regorgeant d'eau représente un danger pour les constructions. Selon certaines sources, c'est de là que la ville tirerait son nom d'origine. Azazga viendrait du nom Imlalen qui signifierait marécages. Confortant la thèse, des habitants ont été déplacés et des édifices détruits pour cause de glissement de terrain au milieu des années 80 et 90. Parmi les raisons essentielles de cette désolante situation qui touche de plein fouet la ville notamment en temps d'hiver rigoureux, les résidents n'hésitent pas à désigner du doigt les responsables d'une opération post-indépendance qui consistait à obstruer les canalisations des fontaines pour les dévier vers le sous-sol. Une idée qui ferait mourir d'envie le détenteur du record Guinness des bêtises de l'humanité. Enfin, sur la cime d'Azazga, il y a le verdoyant site de l'école des beaux-arts ex-les Chalets, «legs» des soeurs blanches à la postérité nationale. Conjuguée à la bonté qu'on rapporte sur les soeurs, le pittoresque des lieux ne pouvait pas ne pas donner l'envie de faire du bien.

Hélas ! Ça demande du souffle pour y arriver. A l'entrée du centre de la ville un décor fait de ruines protégées par des mains anonymes et de murs toujours debout vous saute aux yeux. Ce sont les restes de l'ex-brigade de gendarmerie, témoins de jours funestes du printemps noir 2001 qui n'a pas fini de bourgeonner. Six jeunes victimes sont tombées aux alentours de ces ruines. Plusieurs impacts de balles d'armes automatiques sont encore visibles sur les murs d'enceinte des habitations avoisinantes. L'horreur n'en finit pas d'être rappelée au souvenir des passants par les innombrables traces de la violence inscrite dans une sorte de mémorandum rouge de sang et noir de souvenirs. Mais qu'est-ce qui a fait que le mouvement ne baisse pas les bras dans cette localité ? Des éléments importants de réponse nous viennent de la bouche de Mohand Hamadouche, délégué du village Ighil Bouzal. «A Azazga, le mouvement se porte bien et la population suit de près ce qui se passe à la CADC. Nous informons les citoyens de tout ce qui se fait et nos positions sont prises par notre coordination avec leur collaboration», nous dit-il, attablé au café Ajerrad (qui signifie approximativement «pente» ou «descente»). Pour lui, les récentes attaques du RCD à l'endroit du mouvement ne sont que «manoeuvres bassement politiciennes et sont déjà déjouées et mises à nu par la population». Il explique la force du mouvement à Azazga par le fait que les délégués soient élus sans ordre de mission et n'ont de compte à rendre à personne, à aucun parti ou partie aucune sauf à la population. «C'est surtout grâce au sang des martyrs qui a coulé ici que nous sommes restés soudés jusqu'à la satisfaction de la plate-forme d'El Kseur». Son compagnon de lutte figure parmi les ex-détenus du mouvement populaire. En véritable chef d'orchestre des émeutiers d'Azazga, Tahar Allik nous fait le récit de la nuit du départ de la brigade de gendarmerie et des scènes du lendemain.

Et le printemps noir endeuilla la cité

«Le 24 mars 2002, c'était la veillée de l'Achoura. J'étais à la permanence du arch à la salle ex-église. Vers 21h00, le téléphone sonne et une voix au bout du fil dit en arabe : on vous laisse tranquille, il y aura une surprise pour vous. Vers minuit, un groupe de jeunes s'approche de la brigade et fait le guet. Un mouvement très peu ordinaire régnait dans et autour de la brigade», se souvient Tahar, sorti avec des séquelles de sa grève de la faim de 41 jours en compagnie d'Abrika, Allouache, Chebheb, Makhlouf et Nekkah durant l'hiver 2002-03. En effet, deux à trois camions et un semi-remorque étaient garés devant la brigade et des individus chargeaient le matériel des brigadiers et bien d'autres choses.

A l'aide d'un mégaphone, les jeunes scandaient les slogans du mouvement hostiles aux gendarmes, poursuit Tahar. Pour rappel, c'est suite aux décisions contenues dans le discours du 12 mars 2002 qu'a eu lieu, entre autres, le «redéploiement des brigades de gendarmerie.» A bord de véhicules blindés, continue-t-il, la police essayait de protéger les partants mais la réaction des jeunes faisait fuir les policiers. S'ensuivent deux heures de face-à-face jeunes-gendarmes, et vers 3h15 la brigade s'est vidée de ses indésirables occupants, remplacés par des policiers de la Sûreté de daïra d'Azazga qui seront à leur tour évacués tôt le matin devant l'affluence de jeunes émeutiers et des curieux qui commençaient à pointer vers 4h00. Les archives, le mobilier, une 403, l'habillement militaire ont été incendiés avant que ne commence la démolition marquant la chute de la brigade d'Azazga qui sera considérée comme une victoire symbolique à la valeur incommensurable pour les jeunes émeutiers et toute la population. Mais ça ne s'arrête pas là. A 13h00, un renfort de CNS est dépêché.

En deux minutes, soutient Tahar, au milieu des gaz lacrymogènes, les affrontements avec les éléments de la brigade anti-émeute commencent et finissent par le retrait de ces derniers qui se replient en direction de la route de Boubroun. Douze parmi eux seront blessés et neutralisés par les jeunes qui les dépossèdent de leurs masques à gaz, boucliers et matraques. Par la suite, en réponse à une demande de leur chef, les éléments de la CNS seront conduits et remis entre les mains des officiers de police sains et saufs. La démolition de la brigade a pris trois jours et trois nuits. Celle-ci a été stoppée quand le danger d'un effondrement de la bâtisse s'est fait sentir, disent Tahar et Mohand pour expliquer l'existence encore de quelques «vestiges» de l'ex-brigade. Hélas, les ruines ne s'arrêtent pas là. Quand Azazga se retourne sur son passé, elle peut revoir son image et visualiser les craquelures que son présent y a creusées. Les combler n'est pas impossible. Il suffirait d'un peu d'imagination et de beaucoup de volonté

Be the first to Write a Comment!

Plus de titres sur allAfrica.com

Copyright © 2003 La Tribune. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

AllAfrica - All the Time

SELECT
SELECT

Le top des actualités: Algérie

Rubriques