La Tribune (Algiers)

Algérie: Grève des lycées : l'option de la fermeté

Chaffik Benhacene

27 Novembre 2003


Le Conseil du gouvernement, tenu la veille de l'Aïd El Fitr, risque bien de s'inscrire comme l'une des dates clés de l'historique mouvement social qui bloque les lycées du pays depuis maintenant un peu plus de sept semaines.

Pour reprendre les termes mêmes du communiqué sanctionnant les travaux du conseil «mandat est donné au ministre de l'Education pour engager des actions de justice» contre les animateurs de la grève et pour procéder, s'il y a lieu, «au limogeage des enseignants» qui n'auraient pas rejoint leurs postes à la date de samedi prochain au motif d'«abandon de poste» et pouvoir est enfin donné de recruter «des diplômés de l'université» pour pourvoir aux postes vacants. C'est bien une offensive en règle que lance le gouvernement contre une grève désormais qualifiée de «sauvage et illégale», contre les syndicats autonomes qui l'encadrent et subsidiairement contre les enseignants grévistes mêmes qui voient leurs emplois clairement menacés. Cette campagne de répression d'une ampleur rarement égalée a-t-elle sérieusement des chances de normaliser la situation dans les lycées et qui est ce qui a pu, en fin de compte, pousser le gouvernement, assez brutalement à vrai dire, à changer le fusil d'épaule et à préférer le langage de la fermeté à celui de négociations certes complexes mais qui ne s'en mettaient pas moins en place ? Le changement de stratégie dans la gestion de la grève a forcément été décidé entre le moment où les services du ministère de l'Education prenaient attache avec les représentants du CLA pour les inviter à discuter les termes d'un «procès verbal de garantie» des engagements pris par la tutelle et celui où, à leur arrivée au rendez-vous pris, les délégués du CLA avaient observé «avec surprise» le rejet par le chef du cabinet du ministre de toute discussion sur les points en débat.

De fait, la grève cesse maintenant d'être l'affaire du seul ministre de l'Education voire même d'être référée à un conflit social classique pour faire visiblement l'objet d'un traitement expressément politique qui implique des arbitrages auxquels, jusqu'à présent, le chef du gouvernement s'était refusé. Il est vrai qu'une lassitude certaine de l'opinion vis-à-vis d'une grève, dont il devenait plus facile de retenir l'entêtement des parties en cause que l'objet premier du conflit, a pu paraître aux yeux du pouvoir suffisamment opportune pour tenter une résolution en force et imposer stricto-sensu, un retour à l'ordre. Les sorties concomitantes d'associations de parents d'élèves, traditionnellement acquises à l'administration, le procès qu'elles ont fait de la grève et de ses animateurs et le relais qu'elles ont pu trouver auprès des médias publics -notamment la télévision- donnaient déjà à entendre que les pulsions répressives qui avaient caractérisé les premières réactions officielles au mouvement de grève étaient plus remisées que réellement abandonnées et les décisions du conseil de gouvernement avaient sans doute une envie d'en découdre qui ne peut procéder que de la durée exceptionnelle du conflit.

Au-delà des dommages certains au crédit pédagogique de l'année scolaire, la grève des enseignants du secondaire porte en elle les signes, forcément inquiétants pour le pouvoir, de l'érosion du monopole de l'UGTA sur le monde du travail et aussi met en avant, de manière politiquement inopportune, l'explosif dossier de la réforme du statut de la fonction publique appelé à passer sous les fourches caudines ultra-libérales de la Banque mondiale et du FMI. Le gouvernement sait, de main sûre, ne rien pouvoir lâcher hors un relatif aménagement salarial et il était dans l'obligation de constater que celui-ci n'avait en rien réduit la détermination des syndicats autonomes et particulièrement du CNAPEST. Nul doute que ces derniers vont être tôt l'objet d'attaques en règle et que tous les moyens seront requis pour leur faire endosser la responsabilité de l'échec des négociations et plus explicitement d'une prise en otage, politiquement suspecte, de l'année scolaire. Comment vont réagir d'une part les syndicats autonomes devant la brusque tournure des événements et surtout comment vont réagir les enseignants et au premier chef les enseignants grévistes ?

De leurs réactions dépendront beaucoup de choses, non seulement le sort désormais plus hasardeux que jamais de l'année scolaire mais aussi, sur un autre registre, la diffusion du mouvement social lui-même. Il est difficile, en effet, d'imaginer que des sanctions telles que le limogeage de travailleurs n'interpellent d'autres secteurs d'activité et pourquoi pas une classe politique jusque-là confinée dans une relative prudence. Pour les syndicats c'est un impitoyable test de vérité qui commence, pour les pouvoirs publics c'est plus un hasardeux pari sur la force.

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