Le Soleil (Dakar)

Sénégal: Concours d'agrégation du Cames : les résultats de plus en plus mauvais inquiètent

Mamadou Lamine Badji

27 Novembre 2003


L'honneur fait à l'Université Gaston Berger survient pourtant dans un contexte d'insuccès des Universités publiques du Sénégal au 11e concours d'agrégation des Sciences juridiques, économiques et de gestion tenu récemment.

Les résultats du 11e Concours d'agrégation en Sciences juridiques, économiques et de gestion, qui s'est tenu du 4 au 14 novembre dernier à Ouagadougou, au Burkina Faso, ont été décevants pour le Sénégal. Sur 21 candidats des Universités publics Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) et Gaston Berger de Saint-Louis, présentés à l'agrégation, deux seuls ont été admis au grade de Maître de conférence. Soit un taux de réussite de 9,52 %, là où, avec 19 candidats, le Cameroun (Universités de Yaoundé II, de Douala et de Dschang) a obtenu 8 agrégés pour un taux de réussite de 42,10 %. Les deux seules satisfactions pour le Sénégal sont MM. Papa Ogo Seck de l'Université de Saint-Louis et Mohamed El Bachir Wade de l'UCAD. M. Seck est, du reste, le seul admis d'entre quatre candidats, dont un autre Sénégalais seulement admissible, dans la section « Histoire des institutions » en Sciences juridiques. Papa Ogo Seck est du coup sorti major.

Par ailleurs, ce nouveau Maître de conférence est l'auteur d'une thèse de doctorat sur « L'idée de Nation au Sénégal » soutenue en 1994. Il dispense des cours de Sociologie du Droit et du développement à l'UCAD. M. Mouhamed El Bachir Wade est, quant à lui, agrégé en Sciences de gestion. En fait, les résultats du 11e Concours du CAMES ne sont globalement pas bons. Car, sur 58 agrégatifs (candidats à l'agréation), 15 ont pu passer successivement le cap des trois épreuves de sous-admissibilité, d'admissibilité et d'admission. Soit un taux de réussite total de 25, 86 %. Ces faibles résultats prononcent une tendance observée lors de la dernière édition du Concours d'agrégation des Sciences juridiques, économiques et de gestion organisée en 2001 à Yaoundé (Cameroun) inquiète. De façon générale, les universitaires indexent le déficit de préparation comme étant la principale cause de l'insuccès des candidats à l'agrégation.

Or, celle-ci est un « concours de très grande compétition. C'est l'équivalent, pour nous, des compétitions olympiques », indique un universitaire sous le sceau de l'anonymat. « Il faut s'y préparer en professionnel, et c'est là qu'il y a vraiment un sérieux problème », ajoute-t-il. Le déficit de préparation est lié, entre autres, au manque de moyens matériels, financiers et techniques. Un agrégatif a besoin d'une prise en charge de ses moyens de transports, d'une bonne documentation et d'un bon encadrement pour se préparer. S'il n'en a pas sur place, il doit voyager, donc d'une bourse, pour trouver le viatique nécessaire à sa préparation. Les concours du CAMES se tiennent habituellement tous les deux ans. Et, souligne-t-on, la préparation requiert une certaine assiduité. « Il faut que les gens s'y mettent dès le début et de façon très sérieuse », réitèrent la plupart de nos interlocuteurs. « La préparation d'un candidat à l'agrégation s'étale au moins douze mois », avance-t-on. C'est dire, par exemple, que ceux qui doivent se préparer pour le concours d'agrégation des Sciences juridiques de 2005 devraient démarrer dès janvier 2004. « Ils ont jusqu'à la date du concours toutes les possibilités pour présenter de bonnes publications, une condition pour la recevabilité d'un dossier de candidature », expliquent nos interlocuteurs.

Selon un universitaire s'exprimant toujours sous couvert de l'anonymat, il y a eu un « soutien exceptionnel » du ministère de l'Enseignement supérieur, cette année. Il a permis à des candidats d'aller effectuer un voyage d'étude à l'extérieur avec une bonne bourse. « Mais le geste s'est fait un peu tardivement. Ils n'ont pu le faire que durant les vacances, alors que le concours devait se tenir au mois de novembre », regrette-t-on. A la longue, l'insuccès, répété, risque de réduire davantage nos universités dont le ratio d'encadrement étudiants-chercheurs est déjà très faible, du fait du nombre peu élevé du personnel de rang magistral, mais avec un grand nombre d'assistants ou maître assistants à la base. Or, « avoir des agrégés, c'est améliorer le taux d'encadrement dans une institution universitaire de formation et de recherche. Un agrégé est un enseignant de rang magistral, c'est-à-dire habilité à encadrer des travaux scientifiques », expliquent nos différents interlocuteurs. C'est dire que, plus il y a d'enseignants de rang magistral, plus étendues sont les possibilités d'encadrer des docteurs et préparer les gens à l'agrégation.

A l'Unité de Formation et de Recherche en Sciences juridiques et politiques de Gaston Berger, il n'y aurait que quatre agrégés, dont trois professeurs titulaires et un maître de conférence pour trois section. Du reste, l'un ces professeurs titulaires, le M. Kanté est actuellement vice-président du Conseil constitutionnel. « Si, à chaque concours, on rentre avec si peu de réussites, à la longue, ce sera la catastrophe. Il faut donc traiter avec sérieux cette question de réussite au concours d'agrégation, car il y va de l'autonomie, de l'avenir voire de la survie de nos université », prévient-on. « Il nous faut investir dans nos universités, sinon ces étudiants vont poursuivre leur formation dans les universités du Nord où on les retient. D'où la fuite des cerveaux, alors que l'Etat a beaucoup investi sur eux », relève un de nos interlocuteurs.

« Malheureusement, on n'en débat pas au Sénégal », déplore-t-on. D'autant que le fait de rentrer presque bredouilles du Cames représente, aux yeux de beaucoup, une perte d'argent. Des centaines de millions sont mobilisés pour la préparation et l'organisation d'un concours. Rien que pour celle-ci, l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF) et la France, principaux bailleurs de fonds du CAMES, mobilisent des fonds pour loger à l'hôtel, assurer les titres de transport, etc., à plus d'une centaine de personnes (membre du jury, candidats et autres organisateurs). Pour si peu de réussites. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles, l'AUF et la France « se demandent s'il ne faudrait pas faire des sélections, en amont, pour éviter de présenter de candidats qui n'en valent pas la peine », fait-on savoir. Il serait aussi question de plafonner le nombre de fois pour passer le concours à trois cartouches à utiliser à sa convenance. « Il y avait, dans le lot des Sénégalais, des gens qui se présentaient pour la septième fois », révèle-t-on. En tout cas, les bailleurs du CAMES, auraient lancé dans ce sens, un audit sur le problème des échecs à ce concours.

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