Fraternité Matin (Abidjan)
Agnès Kraidy
27 Novembre 2003
opinion
Abidjan — Manifestement, se réconcilier, c'est nier ce qui est, ignorer ce qui continue d'être, c'est adopter des mots qui ne disent pas la réalité que nous vivons aujourd'hui. Et pourtant, le mot "rebelle" est moins insultant que le terme "fasciste"
Les dirigeants de l'ex-rébellion", le "Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire, principal et plus ancien mouvement rebelle", "les anciens rebelles des Forces nouvelles", les "Forces nouvelles"... Que de gymnastique intellectuelle pour dire une seule chose, une seule réalité, un seul mot. On le voit, nos confrères se donnent du mal pour ne pas dire, pour dire une chose et son contraire. Ici, la nouvelle force, c'est le mot "ex". Ex de quoi et ex par rapport à quoi ? Nul ne le sait puisque tout nous démontre chaque jour que ce qui était est toujours aujourd'hui. Or, ce qu'on nous a appris - puisqu'un mot utilisé correspond ou traduit une réalité, si ce n'est pas le cas, on utilise le vrai mot qui a le sens qui dit ce qui est - c'est qu'employer le petit mot "ex" par rapport à un individu, une situation, cela veut dire que l'individu n'est plus ce qu'il était et que la situation n'est plus ce qu'elle était.
En France, on continue de traiter Jean-Marie Le Pen de fasciste, lui qui depuis des lustres continue à nier qu'il en est un. Le mot fasciste est considéré comme une injure pour ceux qui désignent ainsi le patron du Front national (FN). Ici, ceux qui "refusent de se soumettre à une autorité - dans notre cas précis, à celle de l'Etat et de la République" - ceux qui affichent "une résistante ouverte aux ordres de l'autorité" doivent être appelés autrement que rebelles. Les nommer tels qu'ils sont, tels qu'ils nous sont apparus, c'est mettre en péril - c'est ce qu'on nous dit - la réconciliation.
Manifestement, se réconcilier, c'est nier ce qui est, ignorer ce qui continue d'être, c'est adopter des mots qui ne disent pas la réalité que nous vivons aujourd'hui. Et pourtant, le mot "rebelle" est moins insultant que le terme "fasciste". Il ne faut pas oublier que tant que des hommes en arme tiendront une partie du pays en otage, tant que des hommes en armes continueront des exactions contre de pauvres civils, tant que des individus "refusent de se soumettre à une autorité", tant que des individus opposent "une résistance ouverte aux ordres de l'autorité"- c'est le dictionnaire français qui le dit - ils sont dans la rébellion, ils ne sont rien d'autres que des rebelles. A moins que le dictionaire Larousse soit contre la réconciliation et la paix.
C'est vrai qu'à Marcoussis, les rebelles sont devenus des "Forces nouvelles". Nouvelles par rapport à quoi et par rapport à qui ? Nouvelles par rapport aux autres signataires de Marcoussis ? Ces autres forces seraient donc devenues obsolètes, anciennes, dépassées, séniles ? Selon des consignes conciliantes et réconciliantes, le mot "rebelle" doit être proscrit de notre langage et de nos écrits. Et puisque aucune logique ne peut justifier qu'on adopte "Forces nouvelles", nous écrirons FN, Front national, Foutaises nationales ? On n'est pas forcément attaché au mot "rebelle", mais les synonymes de ce mot "assaillant", "barbare", "violeur" ne peuvent nullement satisfaire les nouveaux censeurs et prêtres de la pensée unique qui veulent faire de la victime le bourreau, et du bourreau la victime.
Le matin où on décidera de ne plus appeler un chat un chat, le jour où on décidera de ne plus appeler les animaux des animaux, on les appellera les humains, ce qui fera plaisir à Brigitte Bardot. Le matin où on appellera les chiens des hommes, je m'inclinerai. Mais, ce ne sera pas pour cela que mes chiens pourront s'asseoir à ma table. Et pourtant, j'ai de l'estime pour mes chiens.
L'impossible équation qu'on nous demande de résoudre à coup de mots faux, c'est d'accepter qu'il y ait deux armées en Côte d'Ivoire. Or, ce qui fait symboliquement un pays, ce sont ses Institutions et ses symboles, parmi lesquels ses forces de défense et de sécurité. Ici, on a les FANCI, les Forces armées nationales de Côte d'Ivoire. Ces forces officiellement armées ont un chef d'état-major, c'est le général Mathias Doué. En face, on a une autre armée avec un chef d'état-major. Cela se passe dans un seul et même pays. Si l'une de ces forces n'est pas rebelle, c'est donc l'autre. Si ce n'est pas l'autre, c'est l'une. A moins qu'on veuille nous faire croire que les FANCI sont les rebelles et les autres, l'armée légale et constitutionnelle. Au point où on en est, on peut nous le croire.
Mais tout compte fait, je continuerai à appeler un chat un chat et un chien un chien, et advienne que pourra.
Ballet diplomatique ou bal de sorciers?
Comment régler ce conflit ivoiro-ivoirien à partir des règles diplomatiques et donc du système international ? Comment sortir des normes républicaines dont le peuple s'est doté pour s'appuyer sur les prescriptions internationales parfois totalement étrangères voire contraires à ces normes pour régler un conflit qui oppose les enfants d'un même pays ?
Intense ballet diplomatique au chevet de la Côte d'Ivoire menacée dans ses fondements par une rébellion armée depuis le 19 septembre 2002. Ceux qui ne croient plus en la sincérité des acteurs et arbitres dans cette crise préfèrent ironiser en parlant plutôt de bal de sorciers au lieu de ballet diplomatique. Mais de grâce, acceptons qu'il s'agisse bel et bien d'actions diplomatiques dont les Américains sir Harold Nicolson et Thayer disaient qu'elles "impliquent l'application du tact, du bon sens et de l'intelligence aux contacts avec les fonctionnaires étrangers. Technique utilisée d'abord dans la recherche d'accords, de compromis et de règlements là où les objectifs et les actions sont en conflit dans le système international".
Quant à Holsti, il fait remarquer que "la diplomatie est l'art d'appliquer avec professionnalisme et sans passion des principes établis et de chercher en même temps la solution harmonieuse des conflits d'intérêts". Selon Wood et Serres, "la diplomatie peut se définir comme l'art de résoudre les difficultés internationales de façon pacifique".
Dans ces différentes définitions, la diplomatie se présente avant tout comme une pratique liée au système international, c'est-à-dire aux relations entre les différents Etats. Ces relations, on le sait, sont régies par des traités, des conventions qui relèvent du droit international.
Comment cette diplomatie peut-elle sortir de son cadre originel du système international pour s'appliquer à des conflits internes aux Etats? C'est ici qu'intervient "la diplomatie comme l'art d'appliquer avec professionnalisme et sans passion des principes établis et de rechercher en même temps la solution harmonieuse des conflits d'intérêts".
En Côte d'Ivoire, se pose un conflit d'intérêts entre la rébellion et la République. Comment régler ce conflit ivoiro-ivoirien à partir des règles diplomatiques et donc du système international? Comment sortir des normes républicaines dont le peuple s'est doté pour s'appuyer sur les prescriptions internationales parfois totalement étrangères voire contraires à ces normes pour régler un conflit qui oppose les enfants d'un même pays ? Là réside, en effet, toute la complexité de l'application des accords de Linas-Marcoussis. Accords dont certaines dispositions prennent le contre-pied de la Constitution sans que cette Constitution n'ait été ni révisée ni abrogée.
Les différentes parties en présence exploitent, chacune en sa faveur, les ambiguïtés contenues dans Marcoussis, rendant le règlement de la crise encore plus difficile. D'aucuns évoquent le fameux mythe de Sisyphe avec l'éternel recommencement.
Le président de l'Assemblée nationale, Koulibaly Mamadou, est catégorique : c'est l'impasse et rien d'autre. Que faire? Partir à zéro et tout recommencer ou accepter le principe que Marcoussis comporte des faiblesses auxquelles il faut remédier pour rectifier le tir dans le seul intérêt de la Côte d'Ivoire qu'on veut sauver du chaos?
S'il n'y avait pas plusieurs intérêts en jeu et qu'il ne s'agissait que de l'intérêt supérieur et bien compris de la patrie, l'équation serait toute simple à résoudre. Mais, sous prétexte de lutter pour le peuple et la mère patrie, certains acteurs ont fini par convaincre l'opinion de leur mauvaise foi au point que le ballet qui a cours actuellement au nom de la Côte d'Ivoire est qualifié par certains de simple bal de sorciers visant à préserver les intérêts égoïstes.
L'on retiendra dans cette ambiance l'appel unanime des Chefs d'Etat et du Secrétaire général de l'ONU aux Forces nouvelles afin qu'elles reprennent leurs fauteuils au conseil des ministres. Fauteuils dont la vacuité n'est en rien préjudiciable à la bonne marche des ministères. Etant donné qu'à l'exception de Soro Guillaume et Koné Messamba, tous les autres ministres issus de la rébellion sont effectivement au boulot et on les voit.
Face à la tergiversation de la diplomatie moderne, la chefferie traditionnelle et la société civile ivoiriennes, sous la coupole de l'Union fraternelle des populations de l'Afrique de l'ouest (UFRAPAO) de Koffi Jean Etienne, entendent redoubler d'ardeur. Direction : Lomé à la rencontre du doyen Eyadéma qui ne s'est jamais lassé, du reste, de voler au secours de ce qu'il appelle affectueusement "l'héritage du Président Houphouet-Boigny"
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