L'Express (Port Louis)

Ile Maurice: Moscou : polémique sur la mort de 36 étudiants étrangers

Marie-Pierre SUBTIL

27 Novembre 2003


Port Louis — Il était 2 heures du matin quand ils ont été réveillés par des cris. De leur fenêtre, ils ont vu le foyer d'en face en flammes. Ils ont appelé les pompiers.

Pas de réponse. Quand ils sont arrivés en bas, "les gens sautaient par les fenêtres, même du cinquième étage". Des dizaines de corps étaient allongés dans la neige, tandis que l'immeuble s'embrasait. Certains avaient les pieds, les jambes cassés, d'autres étaient morts. Pendant cinq heures, ils ont fait le maximum pour sauver les blessés, les évacuer vers les hôpitaux, les mettre au chaud. Le premier véhicule de pompiers n'est arrivé que 40 minutes après le début de l'incendie. Après, il y en a eu d'autres, mais "un seul, disent-ils, a sorti son échelle ; certains camions en avaient mais ne s'en sont pas servis". Quant aux ambulanciers, "certains d'entre eux n'acceptaient d'emmener les blessés que si on leur donnait de l'argent. Ils attendaient qu'on vienne leur proposer 200 ou 300 roubles (5,5 à 8,5 euros). Seuls les étudiants faisaient quelque chose".

"Ils ne veulent pas qu'on indique leurs prénoms, ni leur pays d'origine. Leurs témoignages recoupent toutefois les autres et aboutissent à la conclusion suivante : le bilan - 36 morts, 153 blessés dont 10 dans un état grave - de l'incendie qui a ravagé un foyer d'étudiants de l'université de l'Amitié entre les peuples, dans la nuit du dimanche 23 au lundi 24 novembre, aurait pu être moins dramatique.L'issue de secours était fermée. Les pompiers ne l'ont ouverte qu'une heure après le début de l'incendie ", disent-ils encore. Il y avait à l'intérieur 220 étudiants, Chinois, Vietnamiens, Indiens, Sri Lankais, Haïtiens, Africains, arrivés depuis moins d'un mois - certains depuis la veille - à Moscou afin d'y faire leurs études. L'université de l'Amitié entre les peuples, également appelée université Patrice Lumumba en mémoire du premier ministre congolais prosoviétique mort en 1960, a été créée il y a 43 ans afin de former les élites des pays frères en développement. Elle accueille aujourd'hui 14 800 étudiants de 116 pays, dont beaucoup d'hôtes payants, échoués là "parce que c'est moins cher qu'à Londres ou à Paris".

"Il y avait toutes sortes de nationalités dans ce foyer, parce que c'était là que les nouveaux arrivants étaient mis en quarantaine pour raisons sanitaires. Personne ne pouvait y entrer ", explique Kolbassia Boukar Haoussou. Ce Tchadien de 28 ans, qui préside l'association des étudiants africains de l'université, ne veut pas se prononcer sur les éventuelles causes du sinistre. Plus d'un étudiant met, en revanche, en cause la version du ministre de l'Éducation. Celui-ci a exclu une éventuelle défaillance des systèmes de protection contre l'incendie et a pointé du doigt trois étudiantes africaines, qui ont disparu alors que le feu se serait propagé depuis leur chambre. "Les enquêteurs privilégient deux pistes, le défaut de maintenance et l'incendie criminel", a indiqué le ministre Vladimir Filipov. Il y a neuf ans, un incendie criminel avait déjà fait sept morts dans un des foyers de la même cité universitaire.

Selon l'agence Interfax, l'enquête n'avait jamais abouti. Si l'hypothèse d'un incendie criminel vient cette fois encore immédiatement à l'esprit, alors que rien ne l'était pour l'instant, c'est que les étudiants à la peau foncée sont régulièrement victimes d'injures ou d'agressions racistes. "Il y a un an, un ami s'est fait battre par des skinheads près d'un parc, et deux amis se sont fait agresser dans le métro, témoigne un Sri Lankais, on ne se déplace qu'en groupe. Je me suis fait agresser une fois, raconte un Africain. Les injures, c'est régulier : dans le métro, partout, on se fait traiter de singes. Quand je me suis fait agresser, j'ai voulu porter plainte. Un policier m'a lancé : 'Vous n'avez qu'à rester dans votre foyer.' Au pays, on ne nous avait pas dit que c'était aussi dangereux. En aucun cas, je ne conseillerais à mon petit frère de venir étudier ici."

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