L'Express (Port Louis)

Ile Maurice: Cehl Meeah : ange ou démon ?

Nad Sivaramen

27 Novembre 2003


Port Louis — Comment expliquer que le leader du Hizbullah ait passé trois ans en prison avant d'être finalement blanchi ? Seul le DPP peut répondre à cette question et aux nombreuses autres que se pose le public...

L'énigme reste entière. Dans la rue, interrogations et commentaires fusent. Personne en fait ne comprend pourquoi la charge contre Cehl Meeah, accusé n° 1 dans l'affaire du triple assassinat de la rue Gorah-Issac, a été rayée par le Directeur des poursuites publiques (DPP).

Qui a raison et qui a tort ? Durant ces trois dernières années passées derrière les barreaux de La Bastille, le leader du Hizbullah n'a jamais cessé de clamer son innocence : « Je ne suis pas un assassin, je suis victime d'un complot.» Mais il a quand même été déféré aux assises, au terme d'une longue enquête préliminaire fortement médiatisée, présidée par un magistrat qui a écouté les témoignages de plus d'une centaine de témoins.

« There is sufficient ground to stand trial before the Supreme Court », déclare le magistrat Lutchmeeparsad Aujayeb, le 19 février 2003, dans un silence religieux. Le visage figé, Cehl Meeah accuse le coup, mais il lance, sur un ton calme, au magistrat :« I thank you for having patiently conducted the enquiry. And now, I leave it in the hands of the Almighty. » La réplique du magistrat Aujayeb est succincte :« I have done my job. » L'audience est levée, Cehl Meeah retourne à La Bastille. Et se prépare pour affronter le jury des assises.

Mais jeudi, contre toute attente, le DPP fait annoncer en cour que la charge est tout bonnement rayée ; Cehl Meeah est blanchi. L'accusation « giving instructions to commit murder », passible d'une peine de 45 ans de prison, ne tient pas, selon le DPP. Cehl Meeah, sans doute lui-même surpris, évoque la « justice divine » pour expliquer ce revirement de situation.

Dès lors, c'est le champ libre aux spéculations. Pour Fareed, un proche du Hizbullah, cela saute aux yeux : « Fine ferme Bhai Cehl pou narien pendant trois ans. Bisin dédommage li aster.» Dans le milieu judiciaire, les avis sont partagés. « Le DPP a sûrement constaté, après examen du dossier, que la poursuite ne pourra pas se baser uniquement sur le témoignage de Hateem Oozeer aux assises», estime Me Jacques Panglose, qui était le Leading Counsel de Cehl Meeah dans l'affaire du triple assassinat. Un autre avocat est, lui, d'avis qu'«il y a eu des vices de procédure qui affaiblissent le dossier... »

« Démoli aux assises »

Au parquet, où le dossier aurait suscité de vives discussions, on évoque le fait que la police « a mal construit son dossier, qui aurait été démoli aux assises. »

Me Jacques Panglose, lui, trouve que la décision du DPP n'est pas inhabituelle. Il se rappelle du cas similaire de Sir Gaëtan Duval en 1989 dans l'affaire Azor Adélaïde : « Déféré après une enquête préliminaire aux assises, le DPP devait rayer la charge à la veille de l'ouverture du procès. »

En fait depuis le 26 octobre 1996, date de la fusillade mortelle des trois activistes du PTr-MMM, les commentaires des dirigeants politiques n'ont pas manqué. Le jour même de l'attentat, Paul Bérenger, vice-Premier ministre d'alors, met le leader du Hizbullah en cause lors d'une déclaration télévisée. Le 17 décembre 2000, répondant à une Private Notice Question de Navin Ramgoolam sur le triple assassinat, l'ancien Premier ministre, Sir Anerood Jugnauth, affirmait : « Following statements given to the police, there are reasonable grounds to suspect that Mr Cehl Meeah is involved.»

Autre déclaration notable, celle de Swaleha Joomun, veuve d'une des trois victimes, qui depuis mène croisade pour que la vérité éclate : « Je sais que Cehl Meeah n'est pas le commanditaire du triple attentat. » La décision du DPP ne l'étonne pas. Pourtant à plusieurs reprises dans le passé, elle avait pointé du doigt le leader du Hizbullah, accusé d'être le cerveau de l'escadron de la mort.

« Mo garçon li honnête et li passe so létemps évoque Bon Dieu », confie le père de Cehl Meeah, qui attend le retour de ce dernier pour fêter la fin du ramadan. Les partisans du Hizbullah sont emballés : ils préparent « la liberté bientôt retrouvée » de leur leader, un leader qu'ils n'ont jamais abandonné, faisant durant ces trois ans le pied de grue devant les différentes cours de justice pour le saluer. « Pou sa ki li fine faire pou nous, nous pas capave laisse li tomber. Si éna ene dimoune qui fine tire dimounes misères dans difé, c'est bien lui », confie un marchand ambulant de la capitale. Comme lui, ils sont nombreux des «ex-militants coaltar qui fine alle rode l'aide cotte Bhai Cehl ».

Cehl Meeah, la cinquantaine fringante, le regard perçant, est doté d'une vive intelligence et d'un pouvoir certain sur ses fidèles. A son retour au pays, au début des années 90, après des longues études coraniques en Inde et en Arabie Saoudite, il crée le Hizbullah (le parti de Dieu). Il recrute des jeunes et ouvre des centres de formation et de désintoxication. Plus d'un parent dans la région de Plaine-Verte et de Vallée-Pitot trouvent « fort louables » ses initiatives : aider les nécessiteux, lutter contre les ravages de la drogue et propager les écrits coraniques. Au fil des années, le Hizbullah étend son réseau à travers l'île. Puis, pour que le combat soit plus efficace, Meeah décide de politiser son action. Après des tentatives infructueuses, il se fait élire lors des municipales; son parti raflant des sièges jusqu'ici réservés au MMM.

Sans justification aucune

Entre-temps, il y a eu l'affaire de la rue Gorah-Issac et l'inculpation de Cehl Meeah, qui ont freiné la progression spectaculaire du chef du Hizbullah. A Port-Louis, il a déjà perdu son siège de conseiller pour absence prolongée.

Mais ce n'est que partie remise, avancent ses sympathisants. « Bhai Cehl ira au Parlement. Désormais rien ne pourra lui barrer la route. Sa injustice ki li fine subir là fine augmente so capital de sympathie...»

Liens Pertinents

Nul ne saura la raison ayant motivé la décision du DPP. La Constitution confère à celui-ci le pouvoir d'abandonner une accusation à n'importe quel moment et ce, sans avoir à fournir la moindre explication. A cause de ce mutisme, bien des questions restent sans réponse, surtout celle-ci : mise à part la forme (les procédures), dans le fond, Cehl Meeah est-il innocent ou coupable ?

Dans pareil cas, est-ce raisonnable que le public ne sache pas les vraies raisons, surtout à un moment où un juge conteste ouvertement les méthodes du Chief Justice... ?

Même si le bureau du DPP est une entité séparée du judiciaire, libre de tout contrôle de la Cour suprême, pour l'homme de la rue, ces deux événements concernent l'administration de la justice. Une administration dont il n'arrive pas à saisir les méandres...

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