Sud Quotidien (Dakar)

Sénégal: Conflit Gaston production-managers : les lutteurs entre deux feux

Serigne Mour Diop

27 Novembre 2003


Profitant de leur première Assemblée générale extraordinaire, les lutteurs, regroupés au sein de l'Association nationale des lutteurs professionnels en activité (Anlpa), le 8 novembre dernier, ont décidé de se prononcer sur le différend qui oppose le promoteur Gaston Mbengue aux manageurs de lutte.

Aussi, se sont-ils démarqués de ceux qui, jusqu'ici, ont toujours géré leurs intérêts. L'ont-il toujours bien ou mal fait ? La question est posée et les lutteurs ont leur point de vue là-dessus.

L'Association que dirige Moustapha Guèye a décidé de "remettre en cause cette décision arbitraire", qui consistait à prélever un pourcentage (10 %) sur tous les contrats passés au nom du lutteur. Ce qui équivaut à dire que c'est la rupture entre les lutteurs et les manageurs, une victoire pour Gaston Mbengue qui n'a jamais caché son mépris pour cette corporation.

Mais, pour comprendre les enjeux d'un tel différend, il faut remonter à plusieurs années, peut-être même à la naissance du Regroupement des managers de lutte avec frappe (Rmlf), une association régie par la Loi 1901 et fondée au début des indépendances (1966). Dans le passé, cette fonction, alors inorganisée, était pratiquée par de véritables mercenaires, sans foi ni loi. Combien sont-ils, les managers qui ont eu à se volatiliser avec l'argent de leur lutteur ? Pour freiner une telle pratique, les managers se sont alors regroupés en association, d'abord pour défendre leurs intérêts, mais aussi pour barrer la route aux requins qui avaient pu les infiltrer. C'est ainsi qu'est né le Rmlf.

Pourtant, le métier de manager a existé bien avant, car Moustapha Diaw, un des membres du Rlmf, se plaît à rappeler que c'est en 1957 qu'il a "nommé", pour la première fois, Bory Pathar pour un combat de lutte avec frappe et, depuis lors, il exerce ce métier. Mais, en fait de métier, que recouvre le vocable "manager" au Sénégal ? Le manager sénégalais a-t-il les mêmes attributions qu'un manager de boxe, en France ou aux Etats-Unis ?

Fifty-Fifty

En France, le manager de boxe gère entièrement la carrière de son poulain, à l'image des Frères Acarias et Mamadou Thiam. Il s'occupe de la salle d'entraînement du boxeur, de ses sparring-partners, de ses contrats de combat ou de publicité, de ses billets d'avion et hôtel, de son téléphone et toute autre commodité dont il peut avoir besoin. Au boxeur, on demande seulement de s'entraîner, de donner des coups et d'éviter d'en prendre. Alors là, le montant du cachet est ainsi réparti : 30 % au manager et 70 % au boxeur, qui n'a à payer que ses propres impôts sur le revenu, comme tout bon citoyen.

Aux Etats-Unis, c'est quasiment les mêmes attributions qu'a le manager, à la seule différence qu'il perçoit 50 % du cachet payé à son protégé. Fifty-Fifty, pour parler comme au pays de l'Oncle Sam. Dans tous les deux cas, le sportif ne peut pas se lever un beau jour pour dénoncer son manager, sans avoir à lui payer des dommages et intérêts. Aussi, est-il imposé au boxeur qui prend l'initiative de rompre avec son manager, de lui payer jusqu'à la fin de la saison, 10 % de tout contrat passé avec un tiers. Tout cela n'est pas appliqué dans la lutte sénégalaise où, sur une simple lettre adressée au Comité national de gestion (Cng), le lutteur peut changer de manager, à tout moment.

Au Sénégal, le manager se contente de réunir le maximum de licences de lutteurs par-devers lui et attend docilement qu'un promoteur s'intéresse à son poulain pour faire de la surenchère. Fort d'une longue expérience due à une fréquentation assidue des managers, Gaston Mbengue a tôt fait de dénoncer cette structure avec laquelle il a du mal à s'entendre. Aussi, dès la fin des années 90, a-t-il décidé de passer outre en s'adressant directement aux lutteurs ou à leurs présidents d'écurie. C'est ainsi qu'avec Kamal Salémé, Directeur sportif de l'écurie de Mermoz, il avait ouvert un front contre cette corporation des managers, qui avait abouti à la création de l'Association des managers et techniciens de lutte avec frappe (Amalaf). Cette dernière, mort-née, regroupait d'anciens lutteurs et entraîneurs, comme Amadou Katy Diop, Mame Gorgui Ndiaye, Doudou Baka Sarr, etc.

Un avocat dans l'arène

Heureusement, la tempête avait fini pas s'estomper et toutes les parties se sont mises d'accord pour continuer la collaboration. Mais, vers la fin de la saison écoulée, les différends ont ressurgi de plus belle entre Gaston Production et les managers, du fait de divergences avec leur président, Jacques Diène. En vérité, Gaston Mbengue avait posé le problème de la solvabilité des managers qui, à ses yeux, "ne sont pas dignes de percevoir des acomptes d'une dizaine de millions, dès lors qu'ils ne sauraient les rembourser en cas de manquement".

Ces propos ont été à l'origine du courroux des managers, qui décident de cesser toute collaboration avec leur auteur, "jusqu'à nouvel ordre". Joignant l'acte à la parole, au moment de signer le contrat pour le combat qui doit opposer, le 11 janvier prochain, Khadim Ndiaye à Balla Bèye n°2, Gaston Mbengue demande aux responsables d'écurie de mandater des gens, quels qu'ils soient, pour représenter leurs lutteurs. C'est ainsi que pour Khadim Ndiaye de Mermoz, Kamal Salémé a désigné Jacques Birane Sow, unique manager de cette écurie, tandis que pour l'écurie de Pikine, c'est Me El Hadj Diouf (avocat) qui a représenté Balla Bèye n°2.

Iba Kane, manager de Balla Bèye n°2, se prononçant sur les ondes d'une radio privée de la place, a indiqué n'avoir pas encore reçu une correspondance de son lutteur lui annonçant la fin de leur collaboration. Pour ces raisons, il estime être toujours autorisé à parler en son nom. Toutefois, le manager a ajouté : "Je ne signe jamais un contrat pour lequel je ne perçois pas ma commission de 10 %". Et les managers sont solidaires sur un point : il refuse toute opposition de signatures, si celui qui doit signer à côté de leur paraphe n'est pas membre du Rmlf.

On verra, à partir du 30 novembre, date d'ouverture officielle de la saison, ce qu'il en sera. En attendant, les tractations se poursuivent entre les autres promoteurs, comme Serigne Modou Niang et les managers pour organiser des combats. Une affaire à suivre.

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