Claude B. Kinguè
27 Novembre 2003
Le 19 novembre dernier, alors que Clément Tjomb et Gervais Mbarga se battent en ville pour le contrôle de la Socidrap, au Musée national...
Le 19 novembre dernier, alors que Clément Tjomb et Gervais Mbarga se battent en ville pour le contrôle de la Socidrap, au Musée national, à travers l'exposition "Images du Cameroun", Angèle Etoundi Essamba montre ce que l'intelligence peut faire de la photographie. Donner à voir le Cameroun à travers des photos, n'a pourtant rien de montrer aujourd'hui. Depuis les années 1970, Claire Denis y a bâti sa renommée et sa fortune, avec ses " Images du Cameroun ". Depuis quelques temps aussi, avec cet art consommé du suivisme reconnu aux camerounais, Pierre Roger Tifa exploite ce filon avec ses cartes postales tirées des " charmes et couleurs ", hélas pâles, du Cameroun. Les thèmes traitées par Angèle Etoundi Essamba non plus ne sont guère son invention. Le contraste, la mystique du corps sont des thème classiques de la photographie depuis la fin du XIXe Siècle. Tout comme l'intimité, l'érotisme, l'instant, le mouvement.
Le mérite de cette photographe est d'emprunter à l'ordinaire et de créer des symboles camerounais, tantôt en composant de nouvelles entités, tantôt en épurant un individu de tout ce qu'il a de spécifique, pour n'en retenir que ce qu'il a d'universellement humain. Ce visage de femme par exemple, qu'on ne voit que de profil, pourrait bien être celui d'une Kabeyene ou d'une Manigoué. Les pieds, ceux d'une Fatou ou d'une Ndomè. Cette femme qui ne montre que la partie inférieure de son visage, une bouche sensuelle et un menton fin, comme pour se protéger de ceux que la beauté de ses seins à découvert pourrait troubler, cette femme-là peut aussi bien être une Ngo Ngué qu'une Fru. Si bien que les photos d'Etoundi Essamba à qui l'on reconnaît la force des objets sculptés, se chargent d'une vision du monde, dans un décor contrasté, lui aussi créé. Parfois d'ailleurs, le contraste ne révèle pas simplement le sujet, il en est constitutif. Il laisse aussi découvrir le goût fin d'Etoundi Essamba, qui joue souvent des nuances d'une couleur pour obtenir un effet aussi divers que beau. Et souvent, cette couleur, c'est le noir.
Le talent d'Etoundi Essamba suscite toutefois quelques appréhensions. Notamment celle d'avoir en elle le seul photographe d'art dont le Cameroun tout entier devra s'enorgueillir pendant longtemps. Et s'il arrive qu'un jour, émerge un autre, il nous viendra encore de l'Europe ou de l'Amérique. Sur place en effet, une telle éventualité est à écarter. Cela pour des raisons si répetées, à propos et hors, par les photographes eux-mêmes, qu'on n'en ignore pas la moindre: absence de matériel, absence d'assistance, sous-valorisation du travail. Certes, pour travailler ses photos, Etoundi Essamba utilise certaines techniques qui font appel à un matériel que l'on ne trouve ni à Yaoundé, ni à Douala. Certes, le prix auquel une photo s'achète chez nous est une misère. Mais, il est une autre raison, interne à la profession, pour laquelle l'éclosion de la photo d'art chez nous n'est pas pour demain. C'est une mentalité attachée à ce que les photo-reporters eux-mêmes appellent, avec plus de gêne que de dérision, la photo alimentaire.
Il s'agit de répondre prioritairement aux sollicitations matérielles dont la caractéristique est l'urgence. Or la photo d'art exige de celui qui veut en faire un métier le même détachement, la même persévérance, la même acèse et le même sacrifice qu'il faut au peintre pour une aquerelle ou à un sculpteur pour un cuivre repoussé. Un tel tricot d'exigences semble hors de la portée de nombre de photographes locaux. Il faut en effet avoir une ambition, de celles qui sont sans doute utopiques à leurs yeux. Une anecdote: lors du vernissage de l'exposition d'Angèle Etoundi Essamba, nombreux sont venus les photographes, l'appareil au poing. Mais c'était davantage pour faire des photos aux invités que pour échanger avec elle. C'est en effet plus à côté des petits fours et autres canapés que devant les "visages" d'Etoundi Essamba qu'on les a vus. C'est vrai, consommer une oeuvre d'art des yeux, ne calme pas la faim et n'a rien de naturel. C'est pourtant ce plaisir immatériel qu'il faut aussi cultiver si l'on ne veut pas figer la photographie.
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