Marie-Annick SavripÈne
29 Novembre 2003
analyse
Port Louis — Le VIH/sida s'est étendu de manière inquiétante, touchant en particulier les toxicomanes. Comme ceux-ci n'évoluent pas en vase clos, les risques de contamination à d'autres groupes sont grands. Dans le cadre dela Journée mondiale du sida, le point sur la question.
Cinq cent vingt-quatre. C'est le nombre de séropositifs mauriciens à septembre dernier, indiquent les statistiques officielles. En fait, le nombre réel serait dix fois plus élevé, selon le mode de calcul de l'Onusida. Ils seraient entre 5 000 et 6 000 contaminés par le VIH/sida. Faut-il s'en alarmer ?
Si l'on se compare au Botswana, qui a la même population que l'île et 400 000 séropositifs, on pourrait estimer que non. Si l'on considère, en outre, que sur 25 360 donneurs de sang mauriciens et rodriguais, entre janvier et septembre dernier, seuls trois cas de séropositivité ont été recensés, ce n'est pas alarmant L'on pourrait encore se convaincre que s'il y a un plus grand nombre de personnes déclarées séropositives aujourd'hui, cela ne signifie pas que ce sont autant de nouveaux cas d'infection. « Le dépistage est plus intensif aujourd'hui. Bon nombre de séropositifs dépistés ces dernières années présentaient un stade assez avancé du sida, ce qui signifie que l'infection chez eux date d'il y a six à huit ans », explique le Dr Renaud Ng Man Sun, Aids Coordinator dans le service public.
Pas de souci donc ? Non, bien sûr. Bien que comparativement lente, la progression du virus est réelle et ne peut être ignorée. Nous ne pouvons fermer les yeux quand l'Afrique subsaharienne, dont nous faisons partie, a la plus grande population de sidéens au monde. Nous ne pouvons nous croire protégés quand on n'arrive pas à enrayer deux facteurs d'expansion de ce fléau: l'indifférence et la toxicomanie
L'indifférence ou l'inconscience est sans doute l'une des raisons de cette lente propagation. « Les Mauriciens ne se sentent pas concernés par le VIH/sida, concède le Dr Ng Man Sun. S'il y avait un cas dans chaque famille, la situation aurait été différente. Ils attendent peut-être que ça les touche de près A vrai dire, nous sommes en quelque sorte victimes du manque de visibilité de l'épidémie.»
Mais la plus importante raison de cette progression est révélée par l'analyse statistique. Le chiffre grossit parce que d'année en année, le VIH/sida prend de l'ampleur parmi les toxicomanes. En 2001, la contamination était encore supérieure chez les hétérosexuels avec
64 % de séropositifs dans ce groupe et 27 % de séropositifs chez les toxicomanes. En 2002, 51% des séropositifs le sont devenus par voie intraveineuse et 35 % par voie hétérosexuelle. L'écart se creuse davantage entre ces deux groupes durant les six premiers mois de l'année 2003 : 77 % de séropositifs chez les toxicomanes et 19 % chez les hétérosexuels.
Cette tendance est observée depuis deux ans par la Aids Unit. «Nous avons toujours fait du dépistage auprès des centres de traitement pour toxicomanes, explique le Dr Renaud Ng Man Sun. Si dans le passé, on trouvait surtout des infectés à l'hépatite C, on a récemment dépisté deux ou trois cas de séropositivité dans ces centres. Et c'est en allant davantage vers les toxicomanes que nous avons pu voir cette démarcation entre les toxicomanes et les autres groupes à risque. Si nous étions restés les bras croisés, les chiffres auraient été bas mais n'auraient pas reflété cette réalité».
COMME NEW YORK ET BANGKOK
L'étendue du sida dans le milieu des toxicomanes n'étonne pas le médecin, de même que son confrère virologue, le Dr Nand Pyndiah. De grandes villes comme New York et Bangkok, pour ne citer que celles-là, ont vu se développer de la même façon la maladie.
« Le drogué qui est porteur du VIH/sida fait circuler sa seringue facilement et c'est normal que la contamination s'étende à d'autres drogués », dit le Dr Pyndiah. Mais ces spécialistes n'en sont pas moins alarmés. « Ce qui est inquiétant, c'est que les toxicomanes ne vivent pas entre eux, en cercle fermé », ajoute le Dr Ng Man Sun. « Le drogué a une femme, une concubine ou un amant et il est aussi sexuellement actif. Sa partenaire qui aura contracté le VIH/sida sans le savoir peut le transmettre à son tour à son amant ou même à son bébé. Et à partir de là, c'est le cercle infernal. Le VIH/sida quittera la population de toxicomanes pour gagner une population plus large».
Dès lors, quelles solutions préconiser pour freiner cette tendance ? Distribuer gratuitement des préservatifs ? Ce serait naïf de croire que l'on pourrait sensibiliser une population aussi difficilement accessible que les toxicomanes alors que les gens informés eux-mêmes ne se servent pas de préservatifs, au regard de la progression de la maladie dans le monde Rendre le test de dépistage obligatoire ? Ce serait contraire aux droits de l'homme. « Cela ne servirait à rien. Le dépistage volontaire s'accompagne de conseils. Je crois qu'un dépistage obligatoire ferait même obstacle à la prévention ».
Une action ciblée serait, de l'avis des experts, plus appropriée. Puisque la population à risque est celle des toxicomanes et leurs proches, il faut agir sur ceux-là. « Il faut absolument amener le drogué à comprendre qu'il ne doit pas faire circuler sa seringue », dit le Dr Pyndiah. Comment ? L'Australie, le Canada, Hong Kong et le Népal sont arrivés à réduire les risques de contamination en distribuant des seringues aux drogués, en leur apprenant comment les stériliser, ou en échangeant les seringues usagées contre des neuves. Le Dr Pyndiah est sceptique devant cette suggestion. « La drogue est un délit. Aucun drogué n'accepterait de se rendre à des guichets de peur que la police ne l'y attende». Le Dr Ng Man Sun doute aussi des résultats que pourrait produire une telle mesure.
L'EXEMPLE DE L'OUGANDA
Il faut tuer le mal à la racine, recommandent les spécialistes. « Réduisons l'offre d'abord en harcelant les trafiquants, en augmentant l'effectif policier. Réduisons parallèlement la demande en faisant de la prévention primaire auprès des enfants et des jeunes. Beaucoup d'entre eux commencent à se droguer en sniffant de la colle. Il faut les sensibiliser et les diriger vers d'autres dérivatifs, le sport et la musique. Il faut ensuite augmenter le nombre de centres de désintoxication pour réduire la demande. »
Il ne faut pas sous-estimer enfin le pouvoir de l'éducation et se dire que nous en faisons « assez ». Des pays africains, un seul a réussi à freiner la progression du VIH/sida en éduquant sa population sur plusieurs fronts : l'Ouganda. En dix ans, le VIH/sida est passé de15 % à 5 %. La planification a été décentralisée, de même que la mise en oeuvre des programmes de prévention. Il y a eu des interventions ciblées pour les femmes et les jeunes. Des causeries ont même été axées sur la stigmatisation et la discrimination. Les leaders religieux ont encouragé leurs fidèles à utiliser le préservatif et n'ont pas hésité à prendre position publiquement en faveur du préservatif, à décourager les relations sexuelles multiples ou précoces.
Autant d'actions qui devraient servir d'exemples.
Quels sont les risques de contamination ?
Le VIH/sida est transmis par le sang, le sperme, les sécrétions vaginales ou le lait maternel. En cas d'infection accidentelle lors d'une manipulation d'aiguille infectée à l'hôpital, le risque de transmission est de trois pour 1000 accidents. Le risque de contamination pour une femme violée est de 1 pour 300 rapports. En cas d'exposition sexuelle chez l'homme, il est de 1 pour 1000 rapports. En cas de sodomie, ce risque de contamination est entre 5 à 15 pour 1000 rapports.
Que faire en cas de doute ?
Le PEP, une prévention. Vous avez été victime d'une agression sexuelle ? Vous avez manipulé une aiguille infectée ? Tous les policiers le savent. Ils vous mèneront au plus vite à un hôpital régional où il vous sera donné un traitement préventif appelé PEP (post-exposure prophylaxis). Ce traitement doit être pris entre deux et quatre heures suivant l'accident. Il peut réduire le risque de contamination par 80 %. Maurice est le seul pays africain à offrir le PEP.
LE DÉPISTAGE. Si les prises de sang se font dans tous les hôpitaux régionaux, les tests HIV sont réalisés par le laboratoire de virologie de l'hôpital Victoria, Candos. Il utilise trois méthodes :
"ELISA". C'est le plus connu et le plus fiable des tests. Il est capable de détecter un virus contracté 15 jours auparavant. Il détecte les protéines virales et les anticorps dans le sang. Si vous êtes testé positif, cela ne veut pas forcément dire que vous avez le virus. Il arrive que le sujet fasse une réaction au test. Il est soumis alors à un deuxième test ELISA. « On laisse deux à trois mois s'écouler avant de refaire ce test. S'il n'y a pas d'augmentation du taux d'anticorps, cela signifie que le résultat est négatif ».
"WESTERN BLOT". Si le sujet est testé positif après le deuxième test ELISA, il subit un test appelé Western Blot. Ce test confirmera définitivement la séropositivité du sujet.
"DETERMINE". C'est le dernier-né. Il se présente sous forme de bandelette sur laquelle on n'a qu'à appliquer une goutte de sang. Au bout de cinq minutes, le résultat est obtenu. Mais moins sensible que le test ELISA, il n'est pas fiable à 100 %. Si l'infection est récente, il ne la détectera pas. Ce n'est que si le sujet a eu une relation sexuelle non protégée à risque, antérieure à trois mois, que le Determine est fiable à 99 %. De fait, ce test est surtout utilisé pour les prostituées, les toxicomanes et les détenus chez qui il est difficile de prélever un échantillon de sang veineux.
Quel traitement ?
Le sursis par la trithérapie. La trithérapie prolonge la vie et donne de l'espoir aux séropositifs. Ce traitement est ainsi appelé parce que trois antirétroviraux le composent. Il est prescrit aux séropositifs à faible immunité, c'est-à-dire dont le système immunitaire, devenu déficient, ne peut pas lutter contre le virus. Grâce à une combinaison de médicaments, le virus est contenu. A force de prendre des médicaments, il arrive que certains séropositifs développent une certaine résistance aux médicaments. Lorsque cela arrive, ils risquent de mourir.
Il existe une vingtaine d'antirétroviraux dans le monde ; on en trouve une quinzaine à Maurice.
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