Félix Nzale
28 Novembre 2003
Trois années se sont écoulées et le Projet développement de l'industrie musicale au Sénégal d'un montant de deux millions de dollars (Plus d'un milliard de F Cfa) demeure toujours virtuel.
L'Association des musiciens du Sénégal (Ams) accuse le ministère de la Culture de gêner sa réalisation et de vouloir s'en accaparer. Du côté du ministère, on accuse l'Ams de jouer faux jeu. En attendant que la rhétorique s'estompe, la Banque mondiale s'énerve d'autant plus que le milliard 220 millions FCfa qu'elle a débloqués n'a pas abouti à la mise en oeuvre du projet.
Le projet demeure toujours virtuel. Pourquoi ? Selon Aziz Dieng, président de l'Association des métiers de la musique du Sénégal (Ams), c'est le ministère de la Culture qui ferait de l'obstruction à travers le comportement de ses agents dont le rôle devait uniquement se limiter à la coordination et à la facilitation du travail préalablement demandé par la Banque mondiale. Un travail consistant à rendre compte de l'environnement fiscal, juridique et institutionnel. Un projet de loi a été ficelé par l'Etat mais aussitôt rejeté par l'Ams dans l'essentiel de ses grandes lignes, "parce que nous n'avons pas été associés à sa conceptualisation en tant que professionnels du secteur", a déclaré Aziz Dieng. Son sentiment est que "les fonctionnaires de la Culture gèrent très mal ce projet, au-delà même de l'instabilité au sommet du ministère avec la valse incessante de ses patrons". Et M. Dieng d'ajouter : "L'Etat qui doit organiser, systématiser et recueillir les différents points de vue des acteurs sur toutes les questions veut s'accaparer le projet". Sur un ton plus ironique, une source de l'Ams qui a requis l'anonymat affirme : "Le ministère de la Culture fait de l'obstruction pour le contrôle exclusif des milliards".
Au ministère de la Culture, on a tenu à se défendre et à contre-attaquer sous le couvert de l'anonymat. Nos sources ont d'abord insisté sur le fait que ce projet (qui date de 1998/1999) est à l'origine celui du ministère de la Culture du temps du ministre Abdoulaye Elimane Kane, sous l'ère du président Abdou Diouf. "Il s'agissait plus exactement d'un Programme national de développement des ressources culturelles évalué à environ 1 milliard 220 millions de F Cfa que le Sénégal a soumis à la Banque mondiale. Il est englobant et tous les secteurs de l'industrie culturelle y sont donc pris en compte", selon nos sources confirmées par l'ex ministre de la culture Abdoulaye Elimane Kane. "Après le diagnostic et des études faites pour camper le contexte, l'Etat du Sénégal a envoyé à la Banque mondiale une requête de financement sous forme de Lettre de politique de développement du secteur de la Culture datée de juillet 1999, conjointement signée par moi-même (Ndlr : Abdoulaye Elimane Kane) et Mouhamed El Moustapha Diagne, alors ministre des Finances et du Plan". Entre-temps, l'alternance est survenue. D'anciens ministres que nous avons joints, à l'exemple de Penda Mbow, estiment n'avoir pas eu le temps de se pencher sérieusement sur le dossier du fait de leur " très bref séjour à la station culturelle ".
Selon nos sources qui ont requis l'anonymat, la réponse de la Banque mondiale est tombée en 2000 comme un assommoir. Dans leur adresse, les agents chargés de piloter le dossier à la Bm ont mis de côté tous les termes de référence que leur a proposés l'Etat à travers son ministère de la Culture et tronqué tous les autres aspects pour ne retenir que le volet musique. Nos interlocuteurs expliquent cela par le fait que c'est l'Ams qui n'aurait pas joué franc jeu dans cette affaire. "Certains de ses membres qui sont très liés aux agents de la Banque mondiale en charge du projet ont usé de leur amitié pour ne servir que leur égoïsme". C'est ainsi que de Programme national de développement des ressources culturelles, on est arrivé à un Projet de développement de l'industrie musicale. Mais puisque la Banque mondiale ne traite pas avec des individualités mais avec des Etats, il fallait le feu vert de l'Etat du Sénégal qui, frustré, ferait le mort. En tout état de cause, et selon les mêmes sources, "on ne sait par quel truchement, et contre la volonté de l'Etat, l'Ams a finalement trouvé en l'Agence pour la promotion de l'investissement et des grands travaux (Apix) le canal de validation des termes de référence de son projet auquel nous sommes totalement étrangers" (sic). Il semble donc que c'est à travers ce jeu de comportements des acteurs à la base que se situe le vrai obstacle à la réalisation d'un projet qui, s'il venait à être effectif, ferait du Sénégal un " nouveau Nashville " selon le souhait des patrons de la Bm (lire par ailleurs).
Le développement par l'industrie musicale
"L'industrie musicale est un secteur très dynamique et un réel facteur de développement". L'hypothèse de Franck Penna de la Banque mondiale (Bm) est soutenue par ce constat : "Il suffit de voir ce qu'est devenue Nashville dans le Tennessee grâce à l'industrie musicale. C'était une des villes les plus pauvres des Etats-Unis dans les années 40. L'organisation en réseau des divers acteurs, sociétés de droits d'auteur, maisons de disques, studios, musiciens a créé une formidable stimulation et généré des milliers d'emplois". Et M. Penna de conclure : "Aujourd'hui, la country music rapporte deux à trois millions de dollars de recettes par an à la ville et à l'Etat".
Se fondant sur la logique de l'induction, M. Penna a pensé que l'expérience de Nashville pouvait s'exporter. Que ce qui était possible pour cette ville devrait aussi l'être pour le Sénégal et les pays d'Afrique. Avec le groupe Culture et Commerce International de la Banque mondiale, Franck Penna initie en 2000 un atelier d'études réunissant des spécialistes comme John Collins, un musicologue ghanéen, Scott Burnett et bien d'autres spécialistes chargés de réfléchir sur le développement de l'industrie musicale dans certains de ses aspects (droits et revenus des artistes, potentialités des structures de production, d'enregistrement, de promotion et de marketing) Selon des personnes bien au fait de la question, "l'idée séduit immédiatement le président de la Banque mondiale, James, D. Wolfensohn qui déclare le jour de l'inauguration de l'atelier : Développer le potentiel musical de l'Afrique est une idée fantastique. Je suis familier du phénomène de Nashville et je crois que ça marchera en Afrique". Et voilà ! C'était parti pour une aventure de grande ampleur qui trouverait son terrain d'expression en Afrique. De tous les pays qui ont levé la main pour accueillir le projet, le Sénégal est choisi. Des propositions originales ont été faites sur divers secteurs comme la mise en place d'une mutuelle pour les artistes et la question de leur situation sociale, l'ouverture d'une formation au droit culturel à l'Université de Dakar, les droits d'auteurs, la réforme du Bureau sénégalais du droit d'auteur (Bsda), la création d'écoles hip hop et de jazz, l'archivage du patrimoine musical, la mise en place d'un système de ventes sécurisées sur Internet, la formation de techniciens en son, etc. Première étape du défi, le rendez-vous de Dakar de novembre 2001 à l'occasion duquel deux millions de dollars, environ 1 milliard 220 millions F Cfa, ont été débloqués par la Bm.
Où sont donc les milliards de la Banque mondiale ?
A supposer que la situation de blocage ci-dessus décrite soit levée, le problème de savoir où est le milliard 220 millions de francs Cfa de la Banque mondiale se poserait. En effet, personne ne le sait parce que tout le monde semble l'ignorer. Du côté de l'Association des métiers de la musique comme du ministère de la Culture, l'on atteste formellement cependant que la Banque mondiale a effectivement débloqué ce montant pour le compte du Projet développement de l'industrie musicale. Aziz Dieng de l'Ams que nous avons contacté croit savoir que la somme repose dans les tiroirs de l'Apix. Ce que nous sommes allés vérifier. Mais madame Yacine Ndiaye, chargé du volet Investissement culturel à l'Agence a juré qu'aucune somme de la Banque mondiale affectée à un projet du genre ne s'y trouvait. Elle nous a conseillé d'aller voir du côté du ministère de la Culture. Nous nous y sommes rendus : rien. "Nous savons que la Bm a débloqué deux millions de dollars (Ndlr : 1 milliard 220 millions), mais nous n'avons rien vu", nous a-t-on rétorqué. Les acteurs qui jouent comme à se renvoyer une patate chaude, alimentent la thèse de ceux qui pensent que la somme en question e st sans destination précise. Raison pour laquelle, selon ces derniers, le projet n'a toujours pas vu le jour. Vrai ou faux ? Il faudra bien que la lumière soit faite. Et l'on attend de voir comment réagira la Banque mondiale.
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