Lionel Venturini
28 Novembre 2003
A partir d'un travail documentaire sur Marseille, lancement par un collectif d'associations d'une campagne nationale pour une meilleure représentation en politique des Français issus de l'immigration.
Dans le sport, le show-business, pas de problème. Zidane fait vibrer les foules, Jamel Debbouze fait rire. Mais dans l'espace politique, pour la "France plurielle", selon l'expression de Mouloud Aounit, le secrétaire général du MRAP, c'est autre chose. Plus aucun sénateur ou député originaire d'Afrique subsaharienne ou du Nord, depuis que Kofi Yamgnane, seul député noir élu en 1997, n'a pas retrouvé son siège en 2002.
"Dans les assemblées régionales, a calculé Paul Oriol, collaborateur de la Lettre de la citoyenneté, ils sont quatre. Soit 0,24 % des élus. Et 150 parmi les conseils municipaux des villes de plus de 50.000 habitants". Seul le Parlement européen fait mieux, si l'on ose dire, avec parmi ses élus français quatre députés issus de l'immigration non-communautaire (Yasmine Boudjenah, Alima Boumedienne-Thiéry, Sami Naïr, Fodé Sylla), soit 5 % des élus français.
Alors, un collectif d'associations (1) a choisi de s'appuyer sur le travail documentaire que Jean-Louis Comolli effectue à Marseille depuis une quinzaine d'années pour provoquer un débat sur la place en politique des Français issus de l'immigration, à quelques mois d'une série d'échéances électorales majeures. La France, en la matière, est très en retard sur d'autres pays européens. Il y a quatre députés d'origine turque au Bundestag, neuf députés d'origine pakistanaise, antillaise ou africaine au Royaume-Uni.
Vingt ans tout juste après la Marche des Beurs, le chantier de l'égalité des droits civiques n'a guère évolué, constatent les initiateurs de la campagne.
Paul Oriol, de la Lettre de la citoyenneté, a calculé qu'en 2001 dans les partis français, on trouvait 2% en moyenne de cadres dont les noms ont des consonances maghrébines ou africaines. Une proportion qui montait à 10% toutefois dans deux formations, le MDC et le PCF. Ce dernier va par ailleurs envoyer une lettre à ses fédérations départementales pour leur demander d'être "attentives" lors de la constitution de listes, à ce qu'elles représentent la diversité des citoyens.
Le 21 avril, passé par là, n'a pas non plus provoqué de remise en question sur ces Français "mis dans les angles morts de la citoyenneté", comme le dit Mouloud Aounit, pour qui "on ne peut plus se contenter des incantations antiracistes quand, de fait, la discrimination existe dans la sphère politique", et que l'on est face alors à un "vrai problème d'égalité républicaine". "On en est à la troisième génération d'immigrés, il en faudra combien pour cesser de nous compter ainsi", s'insurge, dans le film de Jean-Louis Comolli et Michel Samson, une candidate sur la liste Gaudin. Car "lorsqu'ils veulent être reconnus comme des acteurs politiques, estime Nadia Amiri, ancienne présidente de France plus, les enfants de l'immigration sont systématiquement renvoyés à leur appartenance communautaire, au mépris de leur volonté et de leur compétence". Le sociologue Azouz Begag est plus direct encore: "En France, quand on regarde l'équipe nationale de football ou d'autres disciplines sportives, on constate bien que les basanés sont confinés dans le registre musculaire et esthétique. Comme s'ils n'avaient pas de capacités intellectuelles propres à en faire des leaders politiques! On aurait aimé que les politiques anticipent ce qui allait irrémédiablement se produire, et fassent la courte échelle aux gens de banlieue pour les faire entrer en politique". Pour Fodé Sylla, député européen apparenté PCF, "la France reste souvent prisonnière de ses débats sémantiques comme "intégration", "assimilation". Il ne suffit pas de proclamer ces valeurs, il faut les appliquer".
La France, disent-ils, n'a pas su ou voulu intégrer dans ses instances politiques des femmes et des hommes ayant vécu au pied des tours. A l'échelon local, dans les conseils municipaux, la société plurielle est tolérée, mais guère au-delà. On continue de leur opposer qu'il faudrait "laisser le temps aux mentalités d'évoluer", quand il ne s'agit pas de rhétorique sourde, consistant à dire que présenter des candidats issus de l'immigration, c'est faire monter le FN. "Bref, pour lutter contre le FN, on fait sa politique", constate, amer, le candidat noir du dessinateur Charb, dans l'un des dessins accompagnant la campagne.
L'exclusion est double. A la discrimination raciale s'ajoute une discrimination sociale qui fait que des catégories entières sont exclues de la représentation politique à l'Assemblée nationale. Pas beaucoup d'ouvriers, de maçons, ni d'enfants de l'immigration au palais Bourbon. Faudrait-il alors instaurer des quotas, à la manière de la parité hommes-femmes? "Trier les gens, les ventiler selon leurs origines, ça ne me rappelle rien de bon", objecte Mouloud Aounit. Paul Oriol note avec malice que "la loi sur la parité a fait passer la proportion de femmes à l'Assemblée nationale de 12 à 14 %. Alors, des quotas... La société politique est en fait une oligarchie qui se reproduit en permanence". "Dans cette optique, assène-t-il, tous les arguments sont utilisables, la frilosité supposée des électeurs, le prétendu manque d'expérience, la faible notoriété".
Pour autant, la campagne se garde d'être dirigée contre les formations politiques, "il ne s'agit pas de constituer des listes à leur place, mais il s'agit d'interpeller l'opinion publique pour lui dire qu'il y a un potentiel, des ambitions de ce côté-là, et que la politique s'en trouvera revivifiée", explique le secrétaire général du MRAP. Alima Boumedienne-Thiéry, députée européenne des Verts, estime que "l'on ne pourra pas indéfiniment quémander une place. Il faut entrer dans les partis, et y créer un rapport de forces". "Les chiffres montrent que la gauche fait plus de place aux Français d'origine noire ou maghrébine et aux femmes que la droite, note Paul Oriol. Mais c'est un gouvernement de droite qui a nommé deux ministres d'origine maghrébine, et la gauche a trop cru que l'électorat d'origine immigrée lui était acquis. A cause des promesses non tenues, la gauche risque de connaître des jours difficiles", prophétise-t-il.
(1) Les associations signataires: le MRAP, la Ligue des droits de l'homme, la Ligue de l'enseignement, l'Association des travailleurs maghrébins de France.
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