Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: La presse ne s'est pas posée de bonnes questions

Fatimétou Sar

28 Novembre 2003


opinion

Nous avons une presse chatouilleuse, susceptible, qui souvent croit détenir la vérité et être dans son bon droit, aussi n'admet-elle aucune critique pouvant la faire progresser.

apres Cette presse qui aime critiquer mais qui prend la mouche et pousse de hauts cris lorsqu'on la met sur la sellette. Le consommateur qui est souverain, sans qui elle n'existerait pas, a aussi un droit de regard, un devoir de critique sur le produit qu'on lui propose. Malheureusement la critique est accueillie par une levée de boucliers, des accès d'humeur et alors on crie : à la vendetta, haro sur le musellement de la presse ! Or pour être honnête, il faut admettre que jamais la presse n'a autant usé de sa liberté d'expression. Si elle n'a jamais eu de contradiction fondamentale avec l'ancien régime, elle ne le doit pas à un quelconque esprit d'ouverture de ce dernier, mais c'est que la presse se surveillait, ne disait, ni n'écrivait le centième de qu'elle dit et écrit aujourd'hui, sauf quand le chant du cygne a vraiment sonné pour ce régime, c'est-à-dire en fin de règne, les trois dernières années Ps. Quelques allées et venues à la Dic ne constituent pas des menaces véritables tant que le passage à l'acte reste une équation pour nos décideurs. Il y a certes eu des gardes à vue, mais qu'est-ce qu'une garde à vue pour un militant de la plume ?

Cependant la presse peut toujours sonner l'alerte pour empêcher les dérapages et escalades, mais qu'elle comprenne aussi que la liberté cela se mérite aussi. Elle n'est pas une donnée définitivement acquise, ni un combat gagné d'avance. On ne les compte plus, les talents et artistes de la plume parmi nos journalistes mais ils se plaisent à privilégier l'approche critique plutôt que l'analyse pointue, objective ; se complaisent dans la facilité, nous ôtant ainsi la jouissance de l'analyse personnelle après lecture. Par exemple avec l'affaire Talla Sylla nous aurions trouvé une certaine jouissance à faire vagabonder nos imaginations, si la presse s'en était limitée, dans un premier temps à la relation des faits. Alors nous aurions procédé par déductions, par éliminations pour dénouer l'énigme des agresseurs de l'ombre, comme suit : Et si le cercle présidentiel était en cause, vu le caractère "tendancieux" de la cassette ? ça se pourrait avec des paranoïaques ravagés par l'arrivisme. Comme Rastignac, ils vont "d'enchantements en enchantements". Ils découvrent Paris, les splendeurs d'une table où ne manque que le nectar pour se croire Dieu soi-même. Espérons que leur éducation s'achèvera un jour.

Et les opposants, ce pourrait-il qu'ils aient maquillé une voiture, mis des nervis dedans parmi lesquels un balafré ? Possible. Avec la fin de la grande curée, ils vivent le midi de leur spleen. Comme Roquentin, ils ont découvert le spectacle de leur propre contingence au monde.

Et Talla Sylla - revêtant les oripeaux de Julien Sorel, "cet enfant du siècle", pour ses colères, son intempérance, son audace, son goût du spectacle ; en vrai Baay Fall, ex-talibé de Kara, savourant la prison comme un lieu de passage obligé dans son itinéraire politique, donc cultivant, peut-être, la mystique de la mortification par l'autoflagellation, bref un dur à cuir - s'est-il fait arranger le portrait pour ennuyer ses adversaires, recommandant au passage : "allez-y mollo les gars !" ? Peut-être bien que oui, peut-être bien que non. Pas si suicidaire que ça tout de même ! Et de suppositions en supputations, le coup de théâtre, un matin, dans la presse : les agresseurs démasqués ! Un tissu de suppositions, de cas de figures qui n'accusent pas, mais que les journalistes auraient pu, eux aussi, exploiter pour broder, épiloguer, jouer les Maigret, les Sherlock Holmes avec nous, nous aider, à travers un suspense entretenu, à échapper à la folie de la rumeur pendant que l'enquête suit son cours. La presse aurait dû, pendant des jours, braquer ses projecteurs sur les protagonistes du champ politique et leurs satellites de l'ombre : nervis Ps et Calots bleus - faire l'historique de ses brigades politiques. Les ex-nervis du Parti socialiste que sont-ils devenus ? Personne ne les a aperçus sur le parvis de la République, présentant leurs "lettres de créances" comme transhumants. La presse pouvait mettre en lumière l'implication de ces nervis dans la violence qui a jalonné le Sénégal, la part des Calots bleus dans cette violence et ses différentes figures. Ce qui aurait évité au Pr Iba Der Thiam cette contribution qui a heurté beaucoup de monde et travers laquelle, nous supposons, il tentait désespérément de prouver que la violence n'a pas débuté avec l'alternance comme voulaient le faire croire ses adversaires. N'était-ce pas là le travail de la presse et non celui d'un intellectuel partisan ?

Elle aurait pu mettre dans un tout autre éclairage le parti de Talla Sylla, la pièce maîtresse dans cette affaire. Quel est le profil idéologique qui sous-tend ce parti ? Qu'est devenue cette violence juvénile des années 88 ? S'est-elle muée en un extrémisme aveugle qui virerait à l'anarchie, quand on sait que ses composants refusent toute collusion avec tout pouvoir en place ; alors que jeunes, sans expériences professionnelles connues, ayant l'ambition de diriger le pays, n'est-ce pas la meilleure école qui soit : se salir les mains dans le sens positif, c'est-à-dire pour la bonne cause ? Sont-ils allergiques à toute forme d'autorité, celui de Diouf comme de Wade, et d'autres à venir ? Peut-on faire confiance à des jusqu'au-boutistes ? Ont-ils rompu avec cet esprit subversif des facultés, consistant à tout casser sans rien proposer à la place ? Que cherchent-ils présentement ? Quels sont leurs projets de société ? Autant de zones d'ombre, de questionnements que la presse pouvait exploiter pour renseigner sur le potentiel de violence dont peut être porteur un parti politique. Avec l'agression de Talla Sylla la presse a raté l'occasion de revenir sur tous ces aspects, des éclairages sur cette violence qui n'épargne aucun parti, la violence étant liée au maintien ou à la conquête du pouvoir.

Tout ce que les Sénégalais savent sur ce parti, c'est qu'il est la composante jeunes des partis politiques, ils connaissent Talla Sylla et Moussa Tine, leur radicalisme. C'est tout. Il est du devoir de la presse d'éclairer les Sénégalais pour qu'ils sachent à quoi s'en tenir ; malheureusement dans ce pays, un parti naît, on le signale au public, on tend le micro au leader qui raconte sa vie et, à chaque événement national il va faire son numéro dans les médias. C'est trop facile. Après on s'étonne du nombre inquiétant de partis politiques ! L'insolence, la révolte et l'anticonformisme font du bien à la démocratie, ils en sont le sel, ce n'est donc pas ce qui nous inquiète ; nous n'avons non plus aucun grief par rapport au Jëf Jël. Seulement la presse nous a déçue. Elle devait agir en professionnel, outre ses éclairages, elle pouvait installer ce climat de suspense et, par le truchement d'une enquête non instrumentée (par le pouvoir et la presse) publier des résultats qui tomberait goutte à goutte. Cela s'appelle un travail de déconstruction. Voilà comment les choses se passent dans un pays où le peuple ne marche pas sur la tête. Au lieu de quoi, nous avons assisté à une mise en perspective d'une information teintée de rumeurs, de déclarations plus farfelues les unes les autres, enfonçant le pays dans un délire manichéen lourd d'implications, où la presse, comme une "mbaraan kat" sans charme, est allée offrir ses faveurs au plus disert. Si elle se tient à distance des antagonismes, une presse coriace, sur le terrain, peut aller plus vite que la justice. C'est cela un journalisme d'investigation. Dès qu'un journaliste se pose la question pour ou contre le pouvoir ? - il devient infructueux et perd son identité. Le président comme la presse ont violé le secret de l'instruction, l'un en agitant un bulletin de santé, l'autre en faisant mal son métier, en soufflant le chaud et le froid.

Voilà tout ce dont vous nous avez privés, mesdames, et messieurs de la presse ! Si le pianiste rompt l'harmonie censée équilibrer les sons, on lui tire dessus. Amicalement.

Ces critiques valent aussi pour Wal Fadjiri, notre support favori, si Walf est un démocrate, il publiera ce texte, tel quel, sans censurer un mot, sinon à bas Walf ! Nous ne saurions terminer sans ces conseils que le premier d'entre nous nous permettra : dans certaines circonstances, être le dernier à l'ouvrir et le premier à se taire reste la marque des grands hommes. Par ailleurs, qu'il regarde dans le miroir grossissant que lui tendent, comme autant de sommations, d'honnêtes citoyens de plus en plus outrés. Concernant l'affaire Talla Sylla, que les fautifs soient sanctionnés, de quelque bord qu'ils soient. Qu'il n'y ait aucun décalage entre la loi écrite et son application, plaçant certains citoyens au-dessus des lois. S'il y a des fanatiques dans sa majorité, qui entendent mettre en place un système d'intimidation pour neutraliser tout opposant, qu'il les mettent hors d'état de nuire. Sans accuser personne, nous nous permettrons ce rappel historique : Un jour de l'an 1968, un certain ministre de l'Intérieur dont le nom s'est perdu dans les méandres de l'oubli, vint annoncer au Général De Gaulle : " - Monsieur le président, y a Jean-Paul Sartre qui vend La Cause du Peuple à la criée, dans les rues de Paris. Qu'est-ce qu'on fait ? On l'arrête ? - Gardez-vous en surtout, répondit le grand Général, on n'arrête pas Voltaire ! ". Le généralissime, suintant d'élégance et de lucidité politique, venait d'asséner une mémorable leçon de démocratie à son ministre, mais aussi à tout dirigeant soucieux de paix, de respect des libertés.

Talla Sylla n'est certes pas Jean-Paul Sartre, mais concédons-lui le droit et le devoir de critique que lui imposent son statut de citoyen et sa charge d'opposant politique d'une République démocratique.

L'autre leçon administrée par le Général se résume à ceci : un activiste, porte-étendard d'une cause, on ne touche pas à un seul de ses cheveux, sous peine de lui faire une publicité néfaste à l'Etat. Dans ce cas, la seule attitude qui vaille la banalisation, ou alors répondre par le même procédé, dans le cas qui nous intéresse, l'humour.

Quant à l'opposition, à force de tintamarre, de surenchère, sans répit, elle risque de tomber dans un piège : réveiller le dégoût du public pour la chose politique. Et à qui profite une abstention massive ? Réfléchissons et convoquons l'histoire des élections de 1960 à l'an 93. Elle a d'autres campagnes à mener plutôt que de rester aux portes du pouvoir comme des chats miaulant après des restes. L'Afrique est-elle maudite ? C'est le seul continent où après des élections, l'on crie jusqu'aux prochaines échéances. Ailleurs, on réfléchit sur le devenir des populations, on tient des débats sérieux, constructifs, dépourvus de haine mais encore faudrait-il qu'on ouvre des espaces de confrontations à l'opposition, dans les médias d'Etat. Dans cette spirale de violence, de médisances, qui envahit le pays, nous accusons le président et sa mouvance, l'opposition et la presse. Ces marches guignolesques qu'on nous a présentées comme des moments de démocratie, n'en sont point. Parlez-nous plutôt d'une atteinte à nos consciences citoyennes et collectives. Personne dans les deux camps ne croyait aux mots d'ordre brandis prêchant la non-violence. Tu parles ! Chaque partie cherchait à se compter. Uniquement. Aussi ne sachant de quel côté se trouvent les bandits, nous avons choisi de dormir à poings fermés, priant le Seigneur de nous préserver de ces délires politiciens. Il est temps que nos politiciens comprennent qu'ils ont affaire à des citoyens qui ne s'en laissent plus compter. Amusez-vous bien, messieurs, dames, le peuple, inch Allah, ne vous fera pas de cadeau en 2007 ! Je suis triste pour mon pays.

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