27 Novembre 2003
interview
Kinshasa — C'est selon moi le fruit d'une volonté politique délibérée aux niveaux interne et externe afin que la transition se déroule sans préparation sérieuse pour les élections, de façon à ce que les choses se fassent à la dernière minute, en vitesse, avec comme résultat le fait que ceux qui ont toujours profité de la situation continuent d'en profiter.
De nombreuses ombres planent encore sur le processus de transition en cours en République Démocratique du Congo, selon l'Abbé Norbert Luyeye, ancien vice-secrétaire de la Conférence Episcopale du Congo (ex-Zaïre), pour laquelle il a suivi le processus de paix et l'installation des nouvelles institutions. Selon l'accord global et inclusif qui a mis fin à la guerre congolaise, un gouvernement qui intègre les dirigeants des principales factions protagonistes du conflit est censé conduire le pays vers des élections démocratiques en 2005. L'abbé Luyeye a accepté de répondre aux questions de l'agence MISNA et de donner ses impressions sur le processus de réconciliation.
Le train de la transition est parti sur les bons rails?
Abbé Norbert Luyeye: Le train de la transition a effectivement démarré de la gare de départ parce que les institutions ont été mises sur pied. Nous avons le gouvernement, le parlement, même si les Institutions d'Appui à la Démocratie (La Commission Electorale indépendante, la Haute Autorité des Médias, la Commission Vérité et Réconciliation, L'Observatoire National des Droits de l'Homme, la Commission de l'Ethique et de la Lutte contre la Corruption, NDLR) ne sont pas encore totalement fonctionnelles. Mais il faut maintenant analyser concrètement l'évolution de cette transition, et il y a beaucoup à dire sur ce sujet. Nous applaudissons le fait que ces institutions soient installées mais les attentes sont nombreuses et l'on ne voit pas encore de signaux importants.
De quels signaux parlez-vous?
Tout le monde sait que la transition est orientée vers la réunification du pays et l'organisation d'élections libres et démocratiques. Par exemple, en ce qui concerne les élections, rien n'a été fait jusqu'à présent. C'est selon moi le fruit d'une volonté politique délibérée aux niveaux interne et externe afin que la transition se déroule sans préparation sérieuse pour les élections, de façon à ce que les choses se fassent à la dernière minute, en vitesse, avec comme résultat le fait que ceux qui ont toujours profité de la situation continuent d'en profiter.
Certains disent qu'au fond, il y aura des manoeuvres de coulisses pour que les élections n'aient pas lieu et que soit prolongée la transition.
Je ne voudrais pas faire un procès d'intentions, mais ce qui est sûr, c'est que jusqu'à ce jour, la loi électorale n'est pas encore sortie, la commission électorale indépendante n'est pas encore installée et n'a aucun moyen de fonctionner. Les parlementaires vont bientôt aller en vacances et il faudra attendre jusqu'en mars-avril pour que reprennent les travaux.
Je me demande donc comment et quand ce travail sera effectué parce que la commission indépendante a besoin de moyens, d'une loi et d'autres choses pour le recensement, le découpage territorial, etc.On voit donc clairement que le gouvernement de transition et les institutions en place ne démontrent pas la volonté politique d'une transition déterminée à aller vers les élections, ce qui est très dangereux pour le pays. Cela démontre que nous nous dirigeons vers un avenir incertain. On va droit vers la guerre.
Cette prévision de guerre n'est-elle pas exagérée en ce moment?
En tant que prêtre, je suis convaincu que tant que la réconciliation nationale ne sera pas faite, la guerre sera encore dans les coeurs des gens et dans les coeurs de tous ces présidents (Joseph Kabila et les 4 vice-présidents, NDLR) en place.
En analysant froidement leurs comportements, je dis que chacun des cinq n'attend que le moment opportun pour se mettre au dessus des autres et les dominer.
Mais apparemment, la réconciliation ne crée plus de problèmes au Congo vu que par exemple, sur le plan de l'armée, on voit des commandants militaires de l'un ou de l'autre ex-belligérant au commandement d'une région militaire autrefois adverse. On voit même les Maï-Maï qui ne combattent pratiquement plus le RCD et qui demandent à être intégrés dans l'armée nationale. Les ministres peuvent quant à eux se déplacer librement dans le pays, et la libre circulation des personnes. Ces faits ne sont-ils pas des exemples de réconciliation et d'unification?
Pas nécessairement. Pourquoi? Parce que la vraie réconciliation consiste avant tout dans le fait que les autorités reconnaissent publiquement devant leur peuple le mal qu'elles ont commis durant toutes ces années, se mettent ensemble et déclarent qu'ils renoncent à la guerre comme voie d'accès au pouvoir et s'engagent à faire tout leur possible pour que cette transition évolue pacifiquement. Mais ce n'est pas ce que l'on voit sur le terrain. On voit plutôt que ces Messieurs ont leurs milices qu'ils continuent à contrôler. C'est ce qui fait que les taxes, les recettes de certaines régions n'arrivent pas dans la capitale mais sont tenues de côté pour l'éventuelle préparation d'une hypothétique guerre qui risque d'arriver. C'est sur ce genre de choses que nous devons être très vigilants. A mon avis, les Eglises ont une grande responsabilité dans tout cela parce qu'elles laissent faire les politiciens jusqu'à ce que tout soit gâté, abîmé. C'est maintenant que l'Eglise doit agir. Il faut dès maintenant interpeller la présidence (et la vice-présidence) et exiger qu'elle dise clairement au peuple ce qu'elle veut, et qu'elle démontre concrètement qu'elle veut une vraie réconciliation. (.)
Pour certains, la formule 1+4 (1 président et 4 vice-présidents) relève du miracle et les 5 se trouveraient en harmonie parfaite. Qu'en pensez-vous?
C'est une pure apparence. En réalité, le pire est à craindre. On les félicite parce qu'ils semblent se contenir mais je me demande jusqu'où ils vont tenir, s'ils sont vraiment réconciliés, s'ils veulent travailler pour le pays, accepter une véritable réunification avec une vraie armée unifiée et unique.
C'est là le vrai problème. Chacun d'entre eux est content parce qu'il a un domaine où régner et où faire de l'argent. Chacun d'entre eux a eu sa prime de guerre. Mais jusqu'à quand cela va-t-il durer?
Ce n'est pas un miracle, c'est un pur mensonge, une pure hypocrisie. Ils n'agissent pas d'un seul esprit, l'esprit de reconstruction, mais agissent dans l'attente que chacun ait ce qu'il veut et trouve l'opportunité de renverser les autres.
L'Eglise est-elle exclue, auto-exclue ou préfère-t-elle continuer une oeuvre diplomatique en coulisses?
L'Eglise, en tant que pouvoir moral et spirituel, n'entre pas dans les «guéguerres» des parties et des forces politico-militaires. Elle est au dessus de tout cela et ne doit pas attendre que ces forces lui donnent ou non la parole avant d'exercer leur mission prophétique, celle d'être la lumière et le sel de la terre. Il revient aux plus hautes autorités religieuses d'offrir cette lumière en interpellant les autorités du pays et en disant clairement : «si vous continuez à travailler comme ça, chacun avec son groupuscule, nous irons droit vers le chaos, la décadence, et cette fois, ce sera plus grave parce que toutes ces forces sont présentes dans la capitale.». Le peule a déjà trop souffert. Il est temps que toutes les Eglises (catholique, protestante, orthodoxe, kimbanguiste) et la communauté islamique se mettent d'accord pour montrer le chemin de la paix et interpeller les autorités politico-militaires.
Vous avez l'impression que les autorités ne sont pas au service de la population?
Pas du tout. Elles sont au service de leurs parrains. Chaque dirigeant a son parrain qui cherchent tous les moyens possibles pour que leurs protégés aient le dessus pour continuer à voler, piller et détruire ce pays. Les grandes puissances ne viennent pas ici pour faire de l'apostolat mais pour leurs affaires. Elles financeront les élections pour faire passer leurs hommes. Nous, nous avons proposé que l'argent nécessaire au financement des élections provienne du Congo, mais cela a suscité une certaine stupeur et certains s'y opposent. Alors je m'interroge: mais pour faire nos élections, il faut faire venir l'argent d'ailleurs? Cela signifie que ces élections ne seront pas les nôtres!
Il s'agirait de millions de dollars que le pays n'a pas.
C'est faux. Notre pays a les moyens de financer ses élections. Si le Congo a trouvé les moyens pour faire la guerre, les autorités politiques peuvent, si elles ont une vraie volonté de conduire le pays vers la paix, trouver les moyens de financer les élections. Elles ont imposé des taxes sur l'eau, l'électricité, les billets d'avion.le peuple est prêt à faire ce sacrifice s'il est conduit à la paix.
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