Fraternité Matin (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Dr Amichia Magloire, secrétaire général du Synacass-CI - 173 000 F par mois : la grève des médecins contre la misère

Elvis Kodjo (interview Réalisée Par)

29 Novembre 2003


interview

Abidjan — Le Syndicat national des cadres supérieurs de santé (Synacass-CI) pose des conditions au redéploiement des agents de l'Etat dans les zones de l'Ouest revenues sous contrôle gouvernemental. Pourquoi ?

Nous ne refusons pas de nous soumettre à ce redéploiement. Nous demandons que certaines conditions soient remplies avant. Nous sommes pour le redéploiement de l'administration, mais tant que certaines conditions ne sont pas remplies, nous ne pouvons pas aller à l'Ouest.

Quelles sont ces conditions?

Ce sont d'abord des conditions de sécurité. L'agent qui va dans ces zones-là doit avoir des assurances quant à sa sécurité. La sécurité, pour l'heure, n'a été faite qu'autour des préfets. Ensuite, les conditions de vie doivent être améliorées (hébergement, nourriture, eau..) pour l'agent et pour sa famille. Le Synacass-CI estime qu'à l'heure actuelle, ces conditions ne sont pas réunies. Nous avons tenu un atelier avec Monsieur le ministre de la Santé. Au cours de cet atelier, nous avons dégagé un plan d'action. Et le Conseil des ministres du 27 octobre 2003 est venu prendre le contre-pied de toutes ces décisions. J'en veux pour exemple, la cellule psychologie. Le Conseil des ministres n'en fait pas cas. L'agent qui doit partir est-il préparé psychologiquement à exercer dans l'environnement qu'il va affronter ? Pour nous, il est important de le savoir.

Vos revendications sont-elles réalistes dans lecontexte actuel de raréfaction des ressources à tous les niveaux de la société ?

Nous ne demandons pas des choses impossibles. Le plan de sécurité que nous souhaitons n'est pas irréalisable. Il faut qu'on nous dise quel est le plan d'évacuation des fonctionnaires travaillant à l'Ouest dès le premier coup de feu qui pourrait se faire entendre... Le gouvernement doit rassurer tous les fonctionnaires sur cette question essentielle, pas seulement dans les discours, mais de façon concrète et claire. La question des conditions de vie, non plus, n'est pas irréalisable. Il faut un minimum pour qu'un cadre supérieur de la santé retourne dans cette zone. Quelle indemnisation pour ceux qui ont perdu soit leur cheptel ou vu leurs maisons pillées ? ... Nous ne parlons pas de dédommagement pour l'instant. Nous demandons juste un minimum de confort : une télévision, une salle à manger, un réfrigérateur. Et surtout, pour le médecin, il faut des livres à acheter pour se remettre à niveau et être opérationnel.

Le médecin, a priori, n'est pas un nécessiteux. Pourquoi ne pas assumer ces besoins par vous-mêmes dans la continuation de votre part de sacrifice en ces moments difficiles ?

Oui, le médecin est un cadre. Mais nous avons coutume de dire au Synacass-CI que c'est un cadre en bambou. Le salaire de base d'un médecin est de 173 000 F. Avec un tel salaire et après 10 ans voire 15 passés dans la zone, pensez-vous qu'on peut redémarrer sa vie ?

Vous parlez sérieusement ?

Très sérieusement. Le médecin qui commence aujourd'hui avec 173 000 F sort après 30 années d'exercice avec le même salaire. C'est la vérité et tout le monde doit le savoir. Lorsque les préfets ont montré leurs bulletins de solde au Président de la République, la Nation s'est émue. Si les médecins montrent les leurs, la Nation va davantage encore s'émouvoir de savoir que le médecin qui lui donne vie est aussi mal traité par l'Etat. Au niveau de la Fonction publique, le médecin a le cursus le plus long. Théoriquement, nous de-vrions avoir un salaire équivalent à la longueur de ce cursus, mais nous sommes les plus mal payés de la Fonction publique. La médecine humaine ou animale est un sacerdoce. Nous avons ainsi fait fi pendant longtemps de ce mauvais traitement parce que pour nous, c'était une plus grande joie pour un gynécologue de donner vie que de toucher 173 000 F. Mais aujourd'hui, avec l'inflation galopante que nous connaissons, nous ne pouvons plus nous satisfaire de ce traitement de misère.

Cela fait-il partie de vos préalables avant le redéploiement ?

Non, car nous savons que les temps sont difficiles. Nous disons donc au gouvernement : " asseyons-nous et discutons ". Au niveau de la Santé, tout le monde commence à bouger : infirmiers et sages-femmes, administrateurs des services de santé, médecins... Nous avons, au regard de cela, trouvé une solution qui sera agréable à tous : c'est la Fonction publique hospitalière. Les grands pays comme la France, le Canada, la Belgique, en ont. Nous le demandons qu'il en soit ainsi Côte d'Ivoire. Nous avons les moyens, les cadres, le personnel, pour créer cette Fonction publique hospitalière. Nous ne la demandons pas avec effet financier immédiat, mais il faut qu'au niveau de l'Assemblée nationale l'idée émerge. Pour ce faire, il faut que notre ministère y envoie une loi pour que la Fonction publique hospitalière prenne forme. Quant au décret d'application, nous sommes prêts à attendre deux ans, à l'instar des préfets qui ont attendu si longtemps pour que le leur prenne forme.

Qu'est-ce que c'est, la Fonction publique hospitalière?

La Fonction publique hospitalière, dans ses grandes lignes, dit que tous ceux qui travaillent à l'hôpital auront un traitement particulier. Des garçons de salle jusqu'aux professeurs agrégés, vous êtes ensemble. Il est plus facile pour la fonction publique elle-même de pouvoir gérer son personnel, de pouvoir savoir au moment T où se trouve tel ou tel agent. Pour nous, c'est notre salut, cette Fonction publique hospitalière et nous l'exigeons comme revendication pour que le médecin soit revalorisé. Vous savez, pour 173 000 F, nous sommes obligés de parcourir clinique après clinique. Nous n'avons plus de vie, plus d'existence. Cette Fonction publique hospitalière permettra de revaloriser le salaire du cadre supérieur de la santé mais de revaloriser le travail surtout. Il est inadmissible en effet, qu'on dise toujours que les médecins ne sont pas à l'hôpital. Avec cette Fonction publique hospitalière, tout le monde aura enfin envie de venir travailler à l'hôpital. Et c'est ce que nous recherchons.

Si nous avons bien compris, le médecin est un grand malade sur le plan financier. Pourquoi avoir caché votre douleur pendant si longtemps?

Nous avons essayé de nous soigner nous-mêmes. Maintenant, nous ne pouvons plus continuer de le faire et nous demandons à l'Etat qui est le garant de la Constitution mais aussi le défenseur de toute la Nation de nous venir en aide. Nous sommes dans le schéma du malade qui aura tout essayé chez lui et qui décide de recourir au médecin au bout du compte. Depuis 1985, nous avons attendu patiemment les promesses qu'on nous a faites. Nous avons décidé maintenant de mettre notre maladie au goût du jour, au vu et au su du peuple qui doit savoir comment l'Etat de Côte d'Ivoire traite ses cadres supérieurs de la Santé.

C'est cette faiblesse des salaires qui explique que vous désertez les hôpitaux au profit des cliniques privées ?

La faiblesse des salaires est la première des réponses à cette fuite des cerveaux au niveau des hôpitaux. Que vous consultiez 10, 20 ou 30 malades, vous avez 173 000 F. Au privé, vous avez un peu plus. Qu'il consulte ou qu'il ne consulte pas, le médecin aura ses 173 000 F. Il faut aller chercher le complément dehors. Et c'est pourquoi nous courons. Il faut aller chercher le complément dehors, parce qu'il y a toute une famille à nourrir, des enfants à scolariser. Et puis au niveau de la société, le médecin est un cadre. Nous avons essayé de cacher pendant longtemps notre salaire pour sauvegarder l'image qu'on a donnée du cadre supérieur de la santé, mais cette image qu'on donne à la société, le complément vient de l'extérieur.

Il est rare de voir un travailleur divulguer son salaire sur la place publique. Vous le faites aujourd'hui. Est-ce l'expression d'une douleur qui ne peut plus rester muette ?

C'est bien plus qu'une simple douleur. C'est un cancer. Et si on n'y prend garde, c'est tout le système sanitaire ivoirien qui va être gangrené. Nous disons donc au gouvernement qu'il est temps de prendre soin de son personnel de santé. Sinon, la santé en Côte d'Ivoire va s'écrouler. Tout le monde n'a pas les moyens d'aller se faire soigner dans le privé. Au niveau des assurances, un pour cent seulement de la population ivoirienne est assurée. Que feront les 99% restants s'il n'y a plus de médecins à l'hôpital ? Voilà la problématique que nous posons au gouvernement.

Où en est-on des négociations que vous avez entamées ces derniers temps, avec une vigueur particulière ? Irez-vous jusqu'à la grève ?

Les négociations continuent. Nous espérons que très bientôt nous trouverons une solution heureuse à toutes nos revendications qui, je le répète, ne sont pas irréalisables. Nous avons mis beaucoup d'eau dans notre vin. Nous mesurons le poids d'un cadre supérieur de la santé dans la société, nous refusons donc de nous comporter comme des voyous. Mais nous demandons au gouvernement de faire sa part de sacrifice pour que nous trouvions une solution satisfaisante pour toutes les parties. La grève, même si elle n'est pas à l'ordre du jour en ce moment, elle pointe à l'horizon.

Be the first to Write a Comment!

Plus de titres sur allAfrica.com

Copyright © 2003 Fraternité Matin. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

AllAfrica - All the Time

SELECT
SELECT

Le top des actualités: Côte d'Ivoire

Rubriques