Par : Gorgui DIENG Maître-assistant, département d'Anglais, Ucad
29 Novembre 2003
opinion
Le Sénégal constitue, aux yeux de nombre de politologues sénégalais et étrangers, un exemple de démocratie presque achevé dont devraient s'inspirer bon nombre d'autres pays africains encore dominés par des despotes usurpateurs de la souveraineté populaire ou "démocratiquement" élus.
En tant que sénégalais, nous avons une attitude ambivalente face à de tels éloges. Nous sommes d'abord, comme tous mes compatriotes, fiers d'appartenir à ce peuple au génie exceptionnel, la raison résistant très difficilement à l'appel des sirènes et sabars patriotiques. Mais la petite parcelle de raison et de retenue qu'il nous reste doit nous amener à ouvrir encore les yeux pour constater l'évidente et cruelle réalité : notre démocratie tant vantée est peut-être plus un tigre en papier recyclé qu'autre chose et que nous ne sommes pas à l'abri des catastrophes qui ont disqualifié et éloigné du concert des nations dites civilisées beaucoup d'Etats dans le monde sous-développé.
La situation délétère qui prévaut dans le pays depuis quelque temps en est une parfaite illustration. Certains segments de l'opposition et du pouvoir ont pris le peuple en otage et se livrent une bataille de tranchées dans laquelle tous les coups - y compris ceux de marteau - sont tolérés. Cela est simplement impensable dans une démocratie digne de ce nom. En démocratie, en principe, les tenants du pouvoir ainsi que les aspirants de l'opposition doivent tous, sans exception aucune, trembler de tout leur corps devant la toute puissance impartiale du judiciaire d'une part, et de la sanction implacable de l'opinion publique d'autre part. Mais ici, qui tremble devant qui? Et qui fait trembler qui ?
La fragilité de notre démocratie est essentiellement structurelle. Elle ne tient aucunement à notre négrité qui ferait de nous des sous-hommes incapables de bonne gouvernance, comme voudraient le faire croire les afro-pessimistes et autres ennemis de l'Afrique. Mais c'est plutôt parce que nous ne nous prenons pas pour ce que nous sommes et cherchons - ou que d'autres cherchent - coûte que coûte à nous faire avaler une soupe qui n'a pas été préparée par nos propres femmes, mais par celles d'étrangers qui y ont mis leurs propres ingrédients individualistes qui font gronder de diarrhée et d'indigestion nos ventres tropicaux et communalistes qui n'y sont pas habitués.
Cette soupe exotique et toxique qui nous endommage l'estomac, c'est bien la démocratie occidentale. Loin de nous, cependant, l'idée de vouer aux gémonies ce type de démocratie qui peut-être fait le bonheur des Occidentaux. Nous pensons simplement que, comme son nom l'indique, elle a été conçue par les Occidentaux, pour les sociétés occidentales où règnent présentement l'esprit individualiste et son bras armé, le capitalisme-libéralisme sauvage, et non pour nos sociétés encore communalistes. Ces nouvelles valeurs occidentales, rappelons-le, ont triomphé de l'humanisme 'sauvage' de l'Europe et des valeurs Judéo-chrétiennes qui ont pendant longtemps préservé l'humanité de l'Europe. Une humanité aujourd'hui en déclin irréversible malgré les apparences triomphalistes trompeuses que constituent l'opulence économique, la suprématie militaro-diplomatique, l'arrogance médiatique, entre autres.
L'Afrique doit refuser de se faire entraîner par l'Occident dans sa chute libre dans les abysses de l'inhumanité. Pour y parvenir, elle doit inventer sa propre démocratie, la démocratie africaine, entée, non pas dans l'individualisme et le libertinage, mais plutôt dans le communalisme, le sens de la solidarité, du partage, de la retenue, en un mot dans l'humanisme, toutes valeurs qui ont sauvé les Africains d'ici et d'ailleurs des adversités inhumaines auxquelles ils ont été confrontés : l'esclavage, la colonisation, le racisme, l'exploitation économique...
Depuis que le vent de la démocratisation à l'Occidentale a commencé à souffler sur le continent africain, la confusion institutionnelle s'en est trouvée plus grande, les guerres civiles plus nombreuses et plus meurtrières, les querelles intestines plus exacerbées, la pauvreté et la misère plus généralisées, les dictatures plus atroces, même si elles se sont savamment emmitouflées du manteau de la légitimité conférée par des élections en réalité toujours truquées dans leur écrasante majorité. Les intellectuels africains formés à l'école occidentale doivent méditer ]a prouesse réussie par les chefs religieux musulmans sénégalais, par exemple. En adoptant l'Islam, ils ont su faire le départ entre l'essence religieuse musulmane faite de tolérance et de piété et les valeurs culturelles de ceux qui leur ont fait découvrir cette religion : les Arabes. ils ont su magnifiquement adapter l'Islam à l'environnement négro-africain caractérisé par l'humanisme 'sauvage'. Résultat : l'Islam qu'ils incarnent est de loin plus proche de l'Islam authentique du prophète Mohamed que ne l'est l'Islam de beaucoup de ceux chez qui cette religion a pris naissance.
A l'instar de nos chefs religieux musulmans. nos politiques peuvent bâtir une démocratie plus humaine que celle inventée en Occident. Une démocratie occidentale que l'on cherche, par le chantage et ]a puissance militaire, à exporter partout dans ]e monde comme une panacée, alors qu'on ne fait rien pour exporter l'opulence occidentale.
Je l'ai déjà dit dans un article publié il y a quelques années dans Walf : l'exercice du pouvoir en Afrique doit reposer essentiellement sur le sens du partage. Ce n'est ni africain ni musulman, ni chrétien d'exercer seul ]a totalité du pouvoir exécutif alors qu'on n'a obtenu que 51 % des suffrages des électeurs. Ceux qui ont obtenu 49 % ou même 5 %, sont privés de leur dû, de leur part de souveraineté. Et au non de quelle logique ? De la logique individualiste occidentale, alors que nous ne sommes pas encore foncièrement individualistes. 'Nous partageons nos repas, nos joies et nos peines, pourquoi refusons-nous d'institutionnaliser le partage du pouvoir politique en Afrique ?
Tant que le législateur africain n'aura pas africanisé la démocratie, il y aura toujours des coups de marteau, des coups d'Etat, des arrestations post-électorales, des invectives, des injures, des transhumances, la ruse érigée en mode de gestion des affaires publiques Et point de travail ! A bas la démocratie occidentale en Afrique ! Vive la démocratie africaine en Afrique !
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