La Presse (Tunis)

Tunisie: «El-Aoussej yatabarraâ min dhillihi» (La ronce se débarrasse de son ombre) - De Alia Rhaïm

Ridha BOURKHIS

1 Décembre 2003


Une écriture simple et exquise

Alia Rhaïm, l'auteur de ce recueil de nouvelles, avance vers le lecteur à visage découvert, sans fard ni rimmel: aucune préface qui témoignerait de son talent de nouvelliste; aucune postface, non plus, ni épigraphe à l'ouverture du livre. Rien de ces éléments paratextuels qui auraient annoncé un peu l'univers de cette écriture nouvellistique ou qui auraient informé sur son auteur. A la quatrième de couverture, Alia Rhaïm n'offre aucune indication biographique : qui est-elle? D'où vient-elle ? Que fait-elle ? Mais elle juge intéressant par contre de préciser que deux étudiantes algériennes ont fait de ses deux recueils précédents «Argile et verre» (1994) et «L'échec devance la mort» (1997) l'objet de leurs mémoires de licence en langue arabe.

Voilà qui a l'air d'être important pour elle, même si en fait le choix d'un livre pour un simple petit sujet de mémoire de licence ou de maîtrise n'est pas vraiment en soi un argument en faveur de l'auteur choisi subjectivement. En tout cas, Alia Rhaïm semble croire en la bonne qualité de ses nouvelles et c'est seulement par cette qualité littéraire qu'elle désire solliciter l'attention de son lecteur et s'imposer comme nouvelliste. Là, elle ne se trompe pas du tout, car, au-delà de toutes les fioritures, c'est le texte qui compte en premier. Alors Alia Rhaïm le construit avec patience et beaucoup de maîtrise dans une langue arabe très soignée qu'elle s'applique à poétiser un peu, juste ce qu'il faut pour qu'elle devienne plus exquise et plus attrayante. Aucun développement excessif de la jakobsonienne fonction poétique qui aurait rendu l'écriture opaque ou illisible. Tout ici se distingue par l'aisance de l'expression, la beauté de l'image et l'écoulement naturel et simple des phrases, jamais bouffies ou boursouflées.

Le «je» énonciatif, qui ne paraît pas tout à fait un «je» autobiographique ou lyrique et que notre auteur met en oeuvre dans au moins cinq nouvelles, aime à s'écrire dans des formes verbales plutôt imagées et savoureuses. Il est «une barque sans marin», «un arbre sans racines», «un oiseau sans ailes», «un horizon sans continuité» (p.36), et il «souhaite disparaître sous la pluie de ses pleurs» (p.74). Lorsqu'il se laisse remplacer, dans d'autres nouvelles, par d'autres pronoms plus distants et moins subjectifs «il» et «elle», ce sont les mêmes formes langagières, élégantes et belles, qui reviennent et qui décident de la claire sympathie avec laquelle on accueille cette écriture simple et agréable de Alia Rhaïm qui manque par contre le titre qu'elle donne à sa première nouvelle ainsi qu'à tout son recueil. Compliqué et lourd, ce titre ne se laisse pas comprendre facilement. Comme le tableau qui illustre la couverture, ce titre nous semble fort peu suggestif et d'une combinaison phonématique particulièrement pénible et rébarbative. Il fallait trouver un intitulé plus poétique et plus captivant. Mais ce reproche qui ne porte pas sur un détail - le titre n'est pas un détail - n'amoindrit point les nouvelles de Alia Rhaïm quelquefois joyeusement intitulées La gardienne du soleil (p.19), ou Journal d'une femme en colère (p.29) ou Le banc public (p.41) ou encore Ils égorgent les oiseaux (p.61) et Dans les billets il y a de la place pour tous les rêves (p.105). Rêves de femmes surtout, rêves d'amour et rêves du quotidien dans des espaces de vie marqués souvent de tension et traversés d'inquiétude et d'interrogation. Femmes et hommes sont inquiets dans l'univers scripto-imaginaire de Alia Rhaïm. Une angoisse, vague mais constante, les accable de l'intérieur et dresse entre eux et leur propre épanouissement comme un écran invisible. C'est un relent de mort qu'ils ont quelquefois au fond de la gorge : dans la nouvelle placée sous le titre Le labour dans la mer, le personnage raconte l'automne imprégné de sa mort. Il dit en tournant la métaphore: «L'automne de cette année a rompu ma relation avec les sources de la lumière qui me submergeaient par leur clémence, il a bouffé tous mes voeux et n'a laissé en moi qu'une seule envie qu'à chaque fois je vérifie, je réalise qu'elle porte mon salut : je veux mourir» (p.76).

Ailleurs aussi dans ces textes, il y a des coeurs brisés, des âmes fatiguées et des êtres désemparés, en dérive, emportés au gré d'une vie pénible et contrariée. Alia Rhaïm, pour ne pas laisser ses nouvelles verser dans le tragique, recourt à l'ironie. Une ironie intelligente et subtile qui, avec la beauté de l'expression, agrémente la lecture de ce livre prometteur.

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Alia Rhaïm, 2001, El Aoussej yatabarraâ min dhillihi (La ronce se débarrasse de son ombre), recueil de nouvelles en arabe publié à compte d'auteur, 121 pages. 3DT.

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