L'Express (Port Louis)

Ile Maurice: L'édito: cri et chuchotements

Jean-Claude De L'estrac

1 Décembre 2003


opinion

Port Louis — L'affaire a de quoi troubler les esprits. Trois ans durant, un citoyen, élu de surcroît, Cehl Meeah, a été considéré par la police et la justice comme un dangereux criminel. En attendant d'être déféré aux assises - même s'il est alors techniquement présumé innocent - il est détenu dans des conditions strictes réservées aux plus violents malfaiteurs. Depuis des mois que la police charge et surcharge son dossier, Cehl Meeah est accusé de tous les crimes, assassinats, vols, braquages et complots. Et puisqu'il est le leader du Hizbullah, il fait bientôt figure de terroriste.

Puis, sans aucune explication, sans justification connue, le Directeur des poursuites publiques (DPP) fait annoncer en cour qu'une accusation d'assassinat, un des crimes les plus révoltants et les plus spectaculaires reprochés à Cehl Meeah, n'est plus retenue contre lui. A la suite de ce non-lieu, Cehl Meeah et ses proches jubilent et considèrent naturellement que la décision du DPP de ne pas déférer l'affaire du triple meurtre de la rue Gorah-Issac aux assises est une preuve de son innocence. Est-ce bien ainsi qu'il faut interpréter ce dénouement ?

Le pays doit en avoir le coeur net. Cehl Meeah a-t-il, en effet, été injustement incarcéré ? Son innocence est-elle maintenant établie comme il l'affirme ? Ou bien est-ce la faiblesse du dossier de la police qui commande au DPP d'abandonner les charges retenues jusqu'ici contre le leader du Hizbullah ?

Ces questions méritent des réponses claires. Le bureau du DPP ne peut pas se croire au-dessus de l'obligation démocratique de transparence. Il est vrai que la Constitution protège l'indépendance et la liberté d'action du DPP mais elle ne l'oblige pas pour autant à s'enfermer dans un mutisme qui peut porter préjudice à la crédibilité de l'institution.

Ce que les Mauriciens cherchent à comprendre, c'est, comment en est-on arrivé là ? L'avocat de Cehl Meeah, Me Raouf Gulbul, affirme que la police a eu tort de soutenir ses accusations en s'appuyant surtout sur les allégations d'Hateem Oozeer, le chauffeur attitré de Cehl Meeah et membre repenti de « l'escadron de la mort ». Est-ce bien là le fondement de la décision du DPP ? Si c'est le cas, la police devra rendre des comptes. Ils seront d'autant plus exigibles que la plupart des autres accusations formulées contre Cehl Meeah reposent également sur les « révélations » d'Hateem Oozeer. Faut-il penser que la police a traité avec légèreté une affaire de cette gravité qui a mis en péril la sécurité de l'État et qui aurait pu avoir des conséquences sociales dramatiques ?

Et si ce n'est pas le cas ? S'il ne s'agit pas de bévue ou de conspiration policière, si contrairement à l'avocat de Cehl Meeah, on postule qu'Hateem Oozeer a été un témoin fort crédible ayant fait des révélations corroborées par les enquêtes policières, qu'il a livré à la police des informations cruciales qui ont permis d'élucider plusieurs affaires criminelles, alors on ne comprend plus la décision du DPP. On la comprend d'autant moins que la question de la crédibilité du principal témoin n'a pas pu échapper au magistrat du tribunal de Port-Louis qui avait estimé qu'il existait assez de raisons sinon de témoignages, justifiant que Cehl Meeah soit déféré aux assises. Si l'enquête préliminaire présidée par le magistrat Aujayeb avait conclu que Cehl Meeah devait répondre des accusations portées contre lui, c'est que le magistrat avait été convaincu de l'existence d'un « prima facie case ». Qu'est-ce qui a changé depuis ?

Ce n'est pas seulement le bureau du DPP qui incite ces jours-ci à des interrogations inquiètes.

L'institution judiciaire, qui s'est longtemps drapée du manteau de la vertu supposée et de l'arrogance étalée, doit aussi savoir que les citoyens sont de plus en plus réservés et de moins en moins enthousiastes. Les langues se délient, les clans se disloquent, les murs ont des oreilles qui rougissent Les Mauriciens ne font plus une confiance aveugle à l'institution d'autant plus que les hommes qui la font n'hésitent plus à laver leur linge sale devant le tribunal de l'opinion publique. Si les juges en viennent à contester les méthodes de leurs pairs, dénonçant même des procédés qui appartiennent davantage à un tripot qu'à une Haute Cour, on peut comprendre la défiance qui désormais s'installe dans le public. Les accusations du juge Sik Yuen, les allégations de pratiques scabreuses allant jusqu'à la dénonciation de faux procès-verbaux sont gravissimes. Quand l'affaire sera tirée au clair, un des deux juges devra s'en aller.

L'escalade, la vivacité des querelles de personnes obligent à tourner la page de l'institution sacro-sainte. Les traditions ne sont plus les mêmes, les mentalités ont changé - nous prenons la précaution de ne pas écrire que les mentalités ont « évolué » - et l'éthique, une valeur désuète. Il est révolu le temps où l'honneur de l'institution était surtout assuré par les hommes qui la représentaient. Il en faut davantage aujourd'hui. C'est pourquoi la tradition démocratique moderne fait de la transparence publique le plus sûr garant du respect du droit des citoyens et de la saine administration de la justice. Le droit de savoir est le premier des droits.

C'est en vertu de cette exigence que les Mauriciens méritent d'être informés de la manière dont les représentants publics exercent les pouvoirs qui leur sont confiés. Il y a une double considération : l'opinion publique - qui a été traumatisée par l'affaire de la rue Gorah-Issac, qui a vu les autorités politiques et la police accabler Cehl Meeah pendant des années, le dépeindre comme un terroriste sans foi ni loi - a le droit de savoir si tout cela n'a été qu'une vaste machination destinée à écraser un adversaire politique.

Si ce n'est pas le cas, on va devoir penser qu'il s'agit d'une erreur que le Directeur des poursuites publiques vient de corriger. Alors se posera la question de l'immense tort fait à Cehl Meeah, et de la responsabilité de ceux qui auront transformé un leader de quartier en martyr national.

Trop de questions restent sans réponse. Si ceux qui possèdent les explications se taisent, les citoyens se fabriqueront leurs propres analyses. Ce qui se chuchote ces jours-ci ne fait honneur ni à la République, ni à la justice.

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