Mass Diack
1 Décembre 2003
Tous les deux sont libanais et se sont connus en Guinée-Bissau. Quelques années plus tard, ils se sont rencontrés à Dakar et, pour fêter leurs retrouvailles, décidèrent de dîner ensemble. Mais, Ahmad Marrouch et Merrouan Saad ont aussi, en commun , le goût des folles nuits au casino. Et cette semaine encore, ils se sont retrouvés à la barre du tribunal correctionnel pour répondre des délits d'escroquerie, de falsification de cartes bancaires, d'usage de faux et de recel.
Ahmad Marrouch est établi à Conakry où il fait des affaires dans la quincaillerie. C'est ainsi qu'il s'est servi de sa carte bancaire pour opérer des retraits au niveau de la CBAO. Au total, un peu plus de 6 millions qu'il aurait flambés dans les boîtes de nuit de Casamance en une seule semaine. Cela n'aurait eu rien de répréhensible si la carte utilisée pour effectuer des retraits d'argent n'était pas fausse. Et au niveau de la banque, on s'aperçut rapidement du caractère frauduleux de ces retraits répétés au niveau de ses agences régionales. Pourtant, le prévenu semblait avoir pris ses précautions en n'effectuant pas tous ses retraits au même terminal de paiement électronique. Et comme cela se fait généralement, la CBAO s'empressa de sonner l'alerte au niveau des autres banques de la place. Mais, à la BICIS, un certain Merrouan Saad était déjà passé...
A la barre du tribunal, Ahmad Marrouch a soutenu, contre vents et marées, que la carte bancaire mise en cause était bien la sienne et qu'il avait un compte conjoint avec son frère. Pourtant au terme des vérifications faites au niveau des services "Visa", il est apparu que la carte incriminée avait été émise par une banque du Quatar et qu'elle appartiendrait à un certain Aly Sada qui, curieusement, détenait toujours la carte originale. Et la seule explication serait que l'on aurait, au niveau de la banque même, "piqué" les données de la bande magnétique. Merrouan Saad, lui, est restaurateur établi en Mauritanie et, selon ses explications, il était venu à Dakar pour acheter des nappes tressées. Arrivé à Dakar le soir vers 20 heures, il était passé au casino où il avait retiré la somme de 50 000 francs pour en dépenser 15 000 francs avant de regagner son hôtel. Tôt le matin, ce fut la réception qui le réveilla pour lui dire qu'on le demandait.
Descendu en pyjamas, il avait été cueilli par des gendarmes qui l'embarquèrent, immédiatement, pour la brigade. Sur place, il sera harcelé de questions sur la prétendue fausse carte qu'il aurait utilisée pour effectuer un retrait. Reconduit à l'hôtel aux fins de récupérer la carte bancaire, il eut la surprise de constater la disparition de la pochette dans laquelle il l'avait gardée. Et, selon lui, c'est son grand frère, établi à New York, qui avait ouvert un compte en son nom avant de lui envoyer la carte bancaire. Et s'il ne l'a jamais utilisée en Mauritanie, c'était parce qu'elle ne marchait pas dans ce pays. Mais, toutes ces explications ont été loin de convaincre Me Ibrahima Ndiaye, le conseil de la CBAO, qui les a traités de "délinquants internationaux qui vont de pays en pays pour commettre leurs malversations". Pour lui, le caractère faux des cartes ne se discutait pas, ni leur mauvaise foi qui était manifeste. Aussi, a-t-il demandé leur maintien dans les liens de la prévention avant de réclamer, à titre de dommages et intérêts, la somme de 21 300 000 francs. De son côté, le Procureur de la république, Ibrahima Ndoye, fera montre de la même conviction, tout en notant que, depuis l'enquête préliminaire, les prévenus s'étaient retranchés derrière des dénégations systématiques alors que des éléments objectifs du dossier montraient qu'ils n'étaient pas propriétaires des cartes utilisées et ils n'avaient aucun moyen pour prouver le contraire. Ahmed Marrouch a soutenu qu'il partageait un compte avec son frère mais, depuis 6 mois qu'il est en détention préventive, aucun membre de sa famille ne s'est manifesté. Marrouan Saad, lui, a déclaré que sa carte lui avait été offerte par son grand-frère mais, dès son interpellation par la gendarmerie, il s'est empressé de la faire disparaître. "Leurs déclarations, a conclu le Procureur de la république, sont mensongères et ne trompent personne. Et c'est pourquoi, je requiers contre chacun, une peine d'emprisonnement ferme d'un an." Premier avocat de la défense à prendre la parole, Me Badara Cissé, constitué pour Merrouan Saad, dira d'emblée que les éléments du dossier ne prouvaient rien, concernant son client, les documents allégués ne portant qu'un seul numéro, celui détenu par Ahmad Marrouch et qui est le seul visé par les services de vérification de "Visa".
Du reste, sur la liste des cartes falsifiées fournies par la banque du Quatar, on n'y retrouve pas le numéro de la carte de son client. Et la disparition de la carte, on ne pouvait la lui imputer car il n'était pas sur place quand on faisait sa chambre. "Si vous suivez le ministère public, a conclu Me Cissé, vous allez directement à une erreur judiciaire..." Constitué pour Ahmed Marrouch, Me Ibrahima Diawara rappellera, qu'en la matière, la première recommandation faite aux clients, c'est d'aviser immédiatement la banque en cas de perte de leur carte bancaire. Du reste, il ne suffit pas de voler une carte bancaire pour s'en servir, encore faut-il connaître son code secret. Pour lui, ce qui est étonnant, dans cette affaire, c'est que, pour procéder à des vérifications, on se soit adressée à une banque du Qatar alors que la carte avait été émise en Australie. "Dans cette affaire, a-t-il encore dit, il y a beaucoup de suppositions et la question essentielle est de savoir si la carte est fausse ou pas. La CBAO ne nous a pas rapporté la preuve de sa fausseté et le tribunal ne peut, à partir de simples suppositions, entrer en voie de condamnation. Et c'est la raison pour laquelle, je vous demande la relaxe pure et simple de mon client..." Le tribunal, qui a mis cette affaire en délibéré, rendra sa décision le 9 décembre prochain.
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