Sébastien Comparet
1 Décembre 2003
opinion
La presse en parle, pour l'instant, bien timidement. Pourtant l'affaire médiatique est là.
Dans ce fameux supplément du magazine Jeune Afrique l'Intelligent du 23 novembre 2003, consacré au Sénégal et aux «années Wade». La publication parisienne y consacre un tiers de son édition, soit quarante-huit pages. Nul doute qu'un dossier de cette taille demande de nombreux éléments d'information et nécessite un travail de fond considérable. On ne pouvait de ce fait que s'enthousiasmer de la parution de l'hebdomadaire, en y voyant une nouvelle source d'informations, de pistes et d'idées de recherche. Les choses n'en furent pas ainsi. Cet «hebdo dans l'hebdo»est loin, très loin de se mettre à la hauteur des légitimes attentes. Et les raisons de la polémique qui commence à s'installer ne manquent pas. En premier lieu, la taille du dossier diffère suivant ce qu'on lit sur la couverture (quarante-huit pages) et ce qu'on compte en réalité. En effet, le dossier compte vingt pages de publicité, soit près de la moitié de l'ensemble. Et parmi celles-ci, on note la présence de quatorze pages de «publi-information». Ce nouveau concept ne fait qu'induire en erreur un lecteur distrait ou pressé, croyant avoir affaire à de l'information, alors qu'il n'est constitué que de réclame.
Ainsi, on peut lire une interview de Samuel Sarr, directeur général de la Senelec, comme une autre de Salif Bâ, ministre de l'Habitat et de la Construction. Ces entretiens ne comportent aucune dose de journalisme, et ne sont de fait pas signés. Seulement, on peut supposer le contraire lorsqu'on lit rapidement. Par ailleurs, le reste comprend dix pages de publicité dilluées dans les quatre-vingt-quatre pages du magazine. Plus que l'abondance de ces pages, que l'on a désormais l'habitude de rencontrer, c'est sa répartition qui choque. Et son coût également. De fait, le chiffre d'un milliard de francs cfa est avancé (Le Populaire du 27 novembre), à la charge de l'État sénégalais. L'adition s'avère donc bien lourde pour le contribuable. Et plusieurs voix s'élèvent pour protester contre une telle dépense. Cette somme aurait en effet pu servir pour d'autres besoins plus urgents qui ne manquent pas. Et cette averse de publicité ne peut que faire douter de l'impartialité des auteurs de ce cahier.
Passé cette première observation qui saute aux yeux, c'est le fond du dossier qui déçoit. «Les années Wade». Celui qui ambitionne d'en faire le bilan se doit d'en être à la mesure. «Restait à dresser l'inventaire et à établir le bilan des années Wade", rajoutera même en prélude François Soudan. L'objectif est élevé, mais sans doute Jeune Afrique l'intelligent devait-il se savoir attendu au tournant. Et ce bilan laisse un gout d'inachevé. On attend la suite. On pourrait même dire que l'on attend le début. La ligne directrice ne paraît pas au mieux respectée. Là où on s'attend à voir mesurée l'action de Me Abdoulaye Wade, on lit un reportage sur la lutte. On croit pouvoir y déceler des critiques positives, négatives, constructives, sur les politiques gouvernementales depuis l'année 2000, on nous offre un entretien avec Youssou Ndour. À suivre également : du football et un nouveau guide touristique. On ne voit pas quelle place ces thèmes prennent dans le bilan des «années Wade». Au final, on parvient à cette fort désagréable impression que l'on a perdu son argent. Derrière tout cela, des propos tenus ont irrité des responsables politiques et choqué des journalistes. Certes, on peut repprocher à l'opposition sénégalaise une contestation crypto-personnelle centrée sur le chef de l'État. Certes, on peut critiquer une presse qui ne fait pas souvent dans la nuance. Et fort heureusement, on peut assurer la défense d'Abdoulaye Wade.
Mais le point de vue partisan, dont on se rend compte dès le prélude, n'offre pas à Jeune Afrique la possiblité de mettre en cause l'objectivité de certains média de la place, qui «excercent leur droit à l'insolence avec infiniment plus de liberté qu'ailleurs». «Le procès de Dakar», pour François Soudan, «apparaît comme un procès en sorcellerie, à la fois politique, physique, familial, mais avant tout personnel, et s'apparente à un règlement de comptes où seul de style de gouvernement est jeté en pature». La réponse du journaliste aux principales critiques que l'on formule à l'endroit du chef de l'Etat réside dans le simple fait qu'il y a pire ailleurs. Ce qui ne fait pas avancer le débat. Une presse vilipendée depuis l'alternance, alors qu'elle y a largement contribué, tantôt enthousiaste, tantôt excessive, ne mérite sans doute pas cette simple sentence. Ce serait remettre en cause l'ensemble d'une profession qui cherche à assumer son rôle de chien de garde de la démocratie. Et si cette presse est critiquable et doit être critiquée, on peut imaginer que sans doute y a-t-il pire ailleurs.
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