Malick Rokhy Bâ
1 Décembre 2003
Itinéraire du pharaon-refondateur de l'histoire africaine
15 ans après la mort du Professeur Cheikh Anta Diop, son fils aîné, Cheikh Mbacké Diop, diplômé en physique nucléaire, a entrepris de retracer l'itinéraire de son père et de camper son oeuvre. Dans cet ouvrage édité à Présence africaine, Cheikh Mbacké Diop restitue des pans entiers de la vie du savant dont la naissance est située le 29 décembre 1923 à Caytu (région de Diourbel). Son père décède peu de temps après sa naissance. Sa mère meurt en 1984. Fils unique, Cheikh Anta Diop porte le nom de son oncle par alliance, Cheikh Anta Mbacké, frère cadet de Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké.
Après les enseignements reçus à l'école coranique de Coki, Cheikh Anta Diop fréquente l'école régionale de Diourbel. L'obtention du certificat d'études en 1937 lui ouvre les portes de lycée Van Vollenhoven (Dakar) pour des études secondaires. " Cette période lycéenne voit naître ses premières idées d'un projet culturel pour l'Afrique " (P 27).
Après l'obtention du Bac ( 1ère partie à Dakar et 2ème partie à Saint-Louis), Cheikh Anta s'embarque pour la France en avril 1946 pour des études supérieures. Son but est de devenir ingénieur en constructions aéronautiques. A Paris, parallèlement à ses recherches en sciences humaines, il poursuit des études en sciences exactes. Il fait enregistrer respectivement en mars 1949 et en avril 1951 les sujets de thèses principale et secondaire de doctorat es-Lettres sous la direction de Gaston Bachelard et de Marcel Griaule.
"Leur issue académique s'en trouvera fortement compromise car Cheikh Anta Diop ne parviendra pas à réunir un jury acceptant d'examiner ses travaux dans le cadre d'une thèse d'Etat ; il ne soutiendra donc pas cette thèse " (p33).
Cheikh Anta Diop se réinscrit en thèse d'Etat avec deux nouveaux sujets qui ne portent pas spécifiquement sur l'Egypte. A l'issue de sa soutenance le 9 janvier 1960, il obtient la mention " honorable " et n'est pas qualifié pour devenir professeur dans une université quelle qu'elle soit.
" L'une des réalités sous-jacentes à cette décision est que l'entrée de Ckeikh Anta Diop dans le corps des enseignants de l'Université constituerait une véritable menace pour certains " spécialistes" de la culture, de l'histoire et de la sociologie africaines "
Il rentre définitivement au Sénégal en 1960 mais auparavant, il s'était marié en 1953, à Paris, avec une Française, Louise Marie Maes, diplômée d'études supérieures en géographie.
Le couple et ses trois fils quittent la France pour le Sénégal en 1960. Un quatrième fils naîtra l'année suivante à Dakar. La candidature de Cheikh Anta Diop à la chaire de sociologie de l'Université de Dakar pour 1959-1960 est rejetée. Et de 1960 jusqu'au départ de Senghor en 1980, il sera empêché d'enseigner les sciences humaines dans le cadre universitaire sénégalais.
Ce livre évoque également les circonstances de la création du laboratoire carbone 14, les principaux travaux du savant, ses grandes conférences, la rencontre avec Théophile Obenga, entre autres.
La recherche n'a pas éloigné Cheikh Anta Diop du combat politique. "L'action politique de Cheikh Anta Diop débute dès 1946 lorsqu'il crée l'association des Etudiants africains de Paris. C'est en effet à son initiative qu'est convoquée sa première Assemblée générale d'où elle sera officiellement issue. Les statuts en sont rédigés dans sa chambre d'étudiant, en 1946 " (p 51).
De son combat politique, on retient qu'il a été en juin 50 militant du Rda dont il rejoint l'association des étudiants en 1951 avant d'en être le secrétaire général jusqu'en 1953.
Avant d'être opposé politiquement à Senghor, il l'a soutenu. " Peu de temps avant la création en 1946 du Rda, Cheikh Anta Diop croît en l'aptitude de Léopold Sédar Senghor à défendre les intérêts africains tels que lui Cheikh Anta les conçoit. Il lui accorde son soutien en pays Baol-Cayor lors d'élections locales ", (p 54).
Les différents partis politiques créés par le savant (Bms, Fns, Rnd) sont évoqués dans ce livre riche en documents et photos, en témoignages sur l'homme, anecdotes sur son courage et sa générosité. L'ouvrage restitue les controverses que son oeuvre a suscitées, celles qui sont relatives à l'origine de l'homme et ses migrations, les civilisations du Nil, l'évolution des Etats et l'apport de l'Afrique à la civilisation.
Au bout du compte, Cheikh Anta Diop, "refondateur de l'histoire africaine " a abouti à asseoir une école africaine d'égyptologie dans laquelle la revue Ankh occupe aujourd'hui une place importante.
Dans le sixième et dernier chapitre, l'auteur s'intéresse aux résultats récents de l'histoire de l'Afrique. Sont restitués l'essentiel des travaux qui accréditent les idées défendues par le savant. Il s'avère que " les découvertes archéologiques, les études égyptologiques, linguistiques, les études de biologie moléculaire et de génétique, les études de la culture matérielle, de la pensée philosophique, de la tradition orale ont régulièrement confirmé les travaux de Cheikh Anta Diop et du même coup la remarquable fécondité du champ de la recherche historique qu'il a ouvert dès 1954 avec Nations nègres et Cultures " ( p 216).
Cet ouvrage rédigé sur un ton où l'on ne sent pas d'empreinte liée à la filiation est riche en informations sur le savant mais il contient des idées controversées. Notamment sur les raisons qui expliquent l'accueil fait aux deux premiers sujets de thèse de Cheikh Anta Diop et la mention honorable obtenue l'issue de sa soutenance de doctorat.
Des chercheurs se sont interdit de les appréhender comme l'auteur estimant que " les jurys sont souverains".
Par ailleurs, il est de bon ton aujourd'hui de critiquer l'oeuvre de Cheikh Anta Diop. Des auteurs estiment que ses disciples l'ont "momifiée". Cet ouvrage était une bonne occasion de répondre à certaines de ces critiques qui ont refait surface depuis la mort du savant.
Il reste qu'à la suite de chercheurs comme Pathé Diagne , Djibril Samb, entre autres, le livre de Cheikh Mbacké Diop est une contribution de taille à la connaissance d'un intellectuel dont l'oeuvre occupe une place de choix parmi celles qui ont été écrites par les Africains. Elle est de celles qui ont exercé le plus d'influence dans le monde au 20ème siècle. Au point de figurer dans le top 12 élaboré récemment par la communauté scientifique et dans lequel, outre Cheikh Anta Diop, figurent deux autres Sénégalais : Léopold Sédar Senghor et Mariama Bâ
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