Saphie Ly
1 Décembre 2003
opinion
Bravo à Macky Sall pour son intention annoncée et son courage affiché de s'attaquer à une question, un problème plus que réel et qui se complique un peu plus chaque jour qui passe sans que rien d'efficace ne soit fait pour le résorber. L'indiscipline et l'incivisme.
La tâche est immense, infinie, incommensurable. Il y a autant de problèmes qu'il y a de Sénégalais. Toutes les idiosyncrasies, les parcours culturels de chacun et l'âge des travers inciviques jamais corrigés viennent complexifier, voire compliquer le problème. Alors, l'intention de solution de chacun sera bienvenue, voire nécessaire, pour s'attaquer efficacement au tout, assainir parcelle après parcelles.
Allons-y chacun de notre petite pierre et contribution en espérant que l'édifice parte sur de bonnes bases, bien conçues, bien pensées, génératrices de consensus et porteuses de solutions structurelles et sincères.
Deux pierres angulaires : la méthode et l'adhésion.
La méthode :
Le " tout " est là, plus que dans d'autres domaines, impossible à traiter tel quel. Alors empruntons à Descartes sa méthode :
Mesurer l'ampleur du problème
Décomplexifier le problème en le décortiquant, en distinguant les problèmes secteur par secteur
Traiter chacun des secteurs
Recomposer le paysage, le tout.
Ca a peut-être l'air d'une tautologie, mais c'est pourtant bien la formule incontournable qui s'applique à l'affaire. Simple. Biblique.
L'adhésion : là est l'affaire Pourtant, là encore, tout à gagner dans l'application de formules simples et éprouvées.
La disponibilité et la disposition des Sénégalais sont un bon départ pour ce qui doit s'inscrire dans un processus et pour ceux qui sont chargés de les traduire en actes de gouvernement. Ils sont mûrs pour recevoir un plan d'instauration de la discipline, de restauration de l'Autorité.
La convocation de toutes les parties prenantes, donc faire jouer le système de représentation et le potentiel démocratique qui dort et végète en chaque élu, chaque association, chaque citoyen
Le temps de la réflexion, de la concertation et de la délibération des structures intermédiaires ainsi sollicitées et associées au processus.
Le temps de concertation et mise à plat des concepts et conception de notre société, de son ordre. D'un nouvel ordre ?
La délibération qui sera nécessairement un exercice long, car le temps politique est long.
La préparation de l'opinion à l'introduction d'un nouvel ordre. Préparer non pas parce qu'il faudrait craindre ses réactions, mais parce qu'une somme d'individualités informées, informées à temps, informées sur l'objet et la marche à suivre, réduit mécaniquement le nombre de ses membres récalcitrants ou simplement incompétents pour le travail auquel on les invite
Indiscipline et incivisme. Voilà un chantier réel et urgent. Si urgent qu'il faut prendre tout son temps. Il faut décortiquer, dé complexifier. Il y a à boire et à manger dans la problématique. Parlons d'incivisme. C'est-à-dire de comportement dans la sphère publique. Mais au fait que devient le Service civique national ?
Le problème d'hygiène ou pour nommer les choses adéquatement : la saleté crasse qui est devenu teinture dans la trame même de notre tissu sociétal urbain.
Le bruit, les manifestations culturelles et religieuses sauvages qui polluent notre espace sonore. L'insécurité que créent les constructions hors normes. La violence ordinaire. Les grèves et débrayages plus ou moins raisonnables. La corruption qui n'est même plus perçue comme telle, tout simplement parce que le poisson ne voit pas l'eau dans laquelle il se meut. Etc. etc. Parce que cette affaire devra être débusquée jusque dans les moindres recoins de la vie sociale.
Mais le plus flagrant, et cela fait manifestement consensus, est le problème de la circulation routière. Gros morceau qui empoisonne, directement la vie de quelque 3 millions d'habitants du pays, ralentit le fonctionnement de la capitale, étouffe le premier centre économique.
Rien que ça est un " hénaurme " morceau. D'ailleurs si " hénaurme " que si la question de la circulation à Dakar, et donc de la mobilité urbaine, était le seul projet et la seule réalisation de l'actuel mandat présidentiel, l'impact sur l'opinion aurait de quoi donner des cheveux blancs à l'opposition. En effet, le chantier est énorme. Largement assis sur la question de l'incivisme. Mais, pour être juste - un peu - et efficace - surtout -, examinons comme il se doit la part de cet incivisme qui revient aux usagers de la route et la part qui appartient clairement à l'Etat. Cette dernière est " hénaurme ".
En effet, si demain, par extraordinaire, chaque chauffeur de véhicule sénégalais décidait de faire amende honorable et devenir un bon citoyen, être discipliné, que se passerait-il ? Eh bien, nous aurions la très désagréable et " hénaurme " surprise de devoir constater, PV à l'appui, qu'il ne peuvent pas. Et que c'est la faute à l'Etat. La faute à l'Etat par ce que d'abord les situations où le délit, l'infraction au code de la route pourrait être constatées, entraînant une sanction, sont pratiquement inexistantes., Combien sont-elles, les rues qui annoncent, en bonne et due forme, l'interdiction de circuler dans tel ou tel sens ? Le bête panneau de sens interdit rouge et blanc est tellement rare sur la ville de Dakar que ce symbole semble être tombé en désuétude dans l'esprit des usagers de la route. Les rares panneaux orphelins abandonnés ou repeints sont alors royalement ignorés. Le sens interdit n'existe que parce qu'on sait. On sait que cette rue est à sens interdit. Comment l'agent s'arrange-t-il alors avec l'homme d'affaires étranger de passage qui loue une voiture chez Mboup Voyages ou Sénécartours à chaque visite de trois jours à Dakar ? Comment l'agent opposera-t-il un argument d'autorité au citoyen-consommateur plus éduqué que la moyenne et bien au fait que " ce qui n'est pas interdit est autorisé ".
Autre perspective Combien sont-ils les rond-points qui semblent avoir été conçus par le maçon à mesure qu'il posait les pierres ? Résultat : ces fleurons du génie produit par la civilisation de l'encombrement deviennent le problème. Au lieu d'être calculés et paramétrés par des ingénieurs pour accueillir, gérer, ralentir et fluidifier tout à la fois les flots de voitures que déversent tant ou tant de rues qui convergent vers ce petit échangeur, l'espèce de monticule vient peupler un peu plus notre espace. Soit par ce qu'il est trop petit, soit parce qu'il n'est pas assez visible, soit parce qu'il est trop grand et dispute l'espace aux voitures. Soit parce qu'il est mal centré. Bref, beaucoup trop de tares visibles et sensibles pour des " facilitateurs " qui devraient être aussi imperceptibles que nos veines qui canalisent la sève et la vie dans nos corps. Combien sont-elles ces ruelles dans le coeur de la ville qui, à la faveur d'installation de nombreuses entreprises qui drainent de la clientèle et des voitures sur le Plateau, se sont retrouvées gravement embouteillées ?
En quelques mois et quelques commerces, l'encombrement s'installe au point qu'une petite rue conçue il y a 30 ans pour faire circuler, que sais-je, 100 voitures à l'heure, 50 dans un sens, 50 dans l'autre aux heures de pointe, se retrouve à 8 heures le matin avec 15 véhicules stationnés en dépit de tout bon sens et de toute courtoisie plus trois chauffards effrontés arrêtés, moteur tournant ou pas, qui bloquent ceux, trop nombreux, qui arrivent derrière eux et qui tentent tant bien que mal de déboîter pour les dépasser, et les autres, rageurs qui arrivent en face et se retrouvent nez à nez avec un véhicule qui ne sait pas voler ni sauter. Et voilà trente bonnes minutes perdues et des clients désespérés qui décident de rentrer chez eux, sans avoir consommé. Là encore, l'Etat est le grand absent. Avec un peu de suivi, un service d'observation même rudimentaire, une bonne planification, un arrêté et deux ou trois panneaux de signalisation, l'Etat pourrait créer quelques dizaines de sens uniques et giratoires, autour de pâtés d'immeubles, résorbant par un effet mécanique instantané une cascade de problèmes : immobilité urbaine ; accessibilité des commerces ; problèmes de tension des conducteurs, urgences de vessie des taximans ; enlaidissement de la ville.
En somme, avec un peu de méthode et beaucoup de volonté politique, voilà quelques remèdes simples et peu coûteux au grand mal. Il nous faut des panneaux de signalisation. Pas plus de flics sur les routes. Ce serait les exposer à d'inutiles insolations et aux foudres d'automobilistes avertis que de les poster sur la chaussée sans panneaux comme piliers et comme paravents. Si les routes devaient être soulignées par des haies de policiers, à la place de chaque panneau de signalisation nécessaire, le Sénégal prendrait vite l'allure d'un Etat policier. Pensez-y deux fois Nous n'avons guère plus à vendre, en ce moment, que notre réputation de pays de libertés et de démocratie.
Tout comme le problème des tenanciers de kiosques et vendeuses de cacahuètes déguerpis. Bien sûr cela nous empoisonne tous l'existence, à commencer par la leur d'ailleurs. Lisons les choses pour ce qu'elles sont : ils ne sont pas des resquilleurs par vocation. Il sont des pères et mères de famille en quête de pitance. Tant que l'espoir de gagner dépassera l'inconvénient de se faire déloger manu militari chaque semaine, ils reviendront. Les paris sont ouverts. La vie est ainsi faite. Vous avez beau cimenter un sol, une jeune et verte feuille d'herbe finira toujours par se faufiler dans une mince craquelure qui aura trompé les vigilances. Il faut aménager des espaces verts. Alors cette feuille se donnera moins de peine pour traverser le ciment.
A la réflexion, monsieur le Ministre, je pense que vous devriez re-convoquer la réunion, votre idée n'était pas encore mûre, en tout cas, pas au goût de la démocratie. Nous avons encore d'autres idées contradictoires à vous proposer pour que nous trouvions, ensemble, la bonne formule pour rebâtir l'ordre civique. Ordre n'est pas contrôle. Vous savez monsieur le Ministre, des personnes mal intentionnées et pleines de leur incivisme pourraient aisément travestir tout ceci en un système de contrôle pour une société répressive. Revoyons tout ça avant de faire un dérapage non contrôlé. Nos routes n'ont pas de glissières. D'autres gendarmes sur la route pourraient être les premiers blessés. Un, c'est déjà trop. Paix à son âme.
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