Le Journal de l'Economie (Dakar)

Sénégal: Mme Maïmouna Sourang Ndir, ministre des Petites et moyennes entreprises et de la microfinance : "La charte des PME est la clé de voûte de notre stratégie"

Sady Ndiaye

1 Décembre 2003


interview

Dakar — Mme le ministre, qu'est-ce qui explique l'option prise par le gouvernement de créer un ministère des petites et moyennes entreprises et de la microfinance ?

Dans sa lettre de mission, le ministère des PME et de la microfinance a essentiellement en charge la création d'un environnement propice à l'émergence des PME. Vous savez, il n'y a pas de solutions miracles pour développer un pays. Le tissu des PME est la rampe de lancement de l'économie des pays émergents. Le Sénégal l'a très bien compris et c'est la raison pour laquelle le président de la République a jugé, avec beaucoup de sagesse, nécessaire de créer un ministère spécifique de PME articulé à la microfinance. Ce ministère se charge de promouvoir la PME, en mettant en place un réseau de financement de proximité par le biais des services financiers décentralisés. Vous savez que la microfinance a fait ses preuves dans notre pays. Même si nous n'avons pas encore un maillage complet, nous savons qu'elle apporte des réponses à des préoccupations au niveau local surtout en ce qui concerne le financement de proximité. Le défi de ce ministère, c'est bien sûr d'assurer le renforcement de l'existence des PME, mais également la promotion et la création de ce type d'entreprises dans les régions périphériques. Le second défi sera de réussir cette articulation entre la microfinance et la PME pour trouver des solutions de financement à nos entreprises au Sénégal.

On sait que les PME ont des difficultés à accéder au crédit bancaire. Quelle sera la politique de l'Etat sénégalais pour régler le problème du financement ?

Le président de la République a récemment invité les acteurs du secteur du crédit pour un Conseil présidentiel sur le crédit. Ce conseil a regroupé les banquiers, la Banque centrale, l'administration, les bénéficiaires, les organisations professionnelles. Le but était d'amorcer un dialogue positif entre ces acteurs et de poser les vrais problèmes du financement.

D'une part, les banques estiment qu'elles font tout pour rendre le crédit accessible et d'autre part la PME dit que le produit proposé n'est pas adapté. Il faut donc trouver une solution. Comment faire pour que la banque puisse être plus flexible ? Comment rendre le secteur de la PME beaucoup plus formel ? Comment amener l'Etat à mettre en place les mécanismes devant faciliter ce processus ? Il ne faut pas oublier que les banques sont des entreprises qui ont des actionnaires et doivent faire des profits. Même si quelque part on leur reproche leur surliquidité, il leur faut un minimum de garantie.

Ce conseil présidentiel a permis de dégrossir le problème et de voir la part de chacun dans ce processus que nous devons faire ensemble. Au mois de décembre, on va procéder à la mise en place de la holding Auréos avec CGF Bourse, qui va mettre en place la première structure devant s'occuper essentiellement de fonds de garantie pour le capital-risque. Cette structure servira d'interface entre les organisations qui ont un besoin de financement et les banques. Il y a également au niveau du Fonds de promotion économique des dispositifs qui vont être mis en place pour faciliter l'accès au crédit. L'Etat envisage aussi la mise en place d'un fonds de garantie capital-risque. La formule n'est pas encore définie, mais nous sommes en train d'y réfléchir.

Le financement ne constitue pas le seul obstacle auquel les PME doivent faire face. Est-ce vous prenez en charge les autres contraintes qui freinent le développement des Pme ?

Bien sûr. Notre mission est de créer un environnement. Cet environnement comporte des dimensions qui englobent des problèmes réglementaires, des problèmes de transfert technologique, de gestion, sans compter les pesanteurs socio-culturelles. Nous pensons qu'en plus de ce problème lancinant du financement, il y a ces aspects à prendre en compte notamment la question de la pérennisation des PME, quant on sait que l'entreprise sénégalaise est par essence familiale. Elle survit rarement à son fondateur. Il y a aussi le problème de technologie adaptée pour le secteur de la transformation. C'est un paquet qu'il faut offrir à ces entreprises dans le cadre de la politique de mise à niveau, mais également dans le cadre de la politique d'accompagnement et de restructuration surtout des entreprises du secteur informel vers le formel. Il y a donc plusieurs niveaux dans cette politique de promotion des PME.

Dans ce cadre, votre ministère a fini d'élaborer un projet de Charte des petites et moyennes entreprises. Quelles en sont les principales motivations ?

Vous savez, il y a une vision stratégique qui sous-tend la mission du ministère des PME et de la microfinance. Cette vision, c'est d'amener les PME à jouer le rôle moteur dans l'économie. Nous avons pensé qu'il nous fallait un cadre, parce qu'on parle de PME, mais il n'y avait pas de cadre pour régir cette partie importante de l'économie. La charte des PME est la clé de voûte de cette vision stratégique parce qu'elle pose de manière claire, le problème de la qualification, la définition, ensuite toutes les autres dimensions, les mesures incitatives, en somme tout ce qui peut aider à créer un environnement propice pour les PME. On a déjà une très large adhésion autour de cette charte, qui a été élaborée de manière très participative. Si on arrive à la valider, ce qui se fera le 2 décembre prochain, on va certainement évoluer vers une loi d'orientation avec un caractère plus fort.

Pouvez-vous revenir sur les grands axes de cette charte des Pme ?

La charte des PME va définir les contours de celle-ci : le chiffre d'affaires, la tenue de la comptabilité, le montant de l'investissement, l'effectif. Dans la charte, un privilège est accordé aux jeunes et aux femmes. Il est prévu aussi de confier des marchés publics aux PME et de régler les problèmes relatifs à la question foncière et la mise à niveau des entreprises.

Aujourd'hui est-ce que le fait de raisonner en termes de partage des marchés publics pour les PME ne pousse pas les moins compétitifs à être présents sans autres raisons économiques ?

De toute façon, le principe de réserver des parts de marché aux PME est accepté. Les modalités ne sont pas encore déclinées, mais je suis sûre qu'il y aura des critères de performance, parce qu'on met en avant la compétitivité. Je pense qu'on ne doit pas encourager la médiocrité. L'ouverture des marchés publics aux PME prévue dans la charte n'est pas une dérogation au Code des marchés publics. Il s'agit simplement d'une mesure de bonne gouvernance économique. C'est généralement les entreprises les mieux structurées, les plus porteuses qui avaient accès à ces marchés publics. Il s'agit de renverser un peu la tendance et de donner la possibilité à des entreprises qui n'avaient pas les moyens d'entrer en concurrence, d'être compétitives en leur donnant les moyens de pouvoir accéder aux marchés publics. Il ne s'agit pas de définir des quota sur les marchés publics. Les règles générales de concurrence sur le marché seront maintenues conformément au décret portant code des marchés publics. La Charte ne fait qu'ouvrir des perspectives à ces entreprises pour aller sur le marché.

S'agissant de la question foncière, quelle sera la politique d'acquisition des terres et quelles sera les mesures de sécurisation pour éviter le détournement d'objectif ?

Le problème du foncier, c'est un peu comme le problème du financement pour les PME. Dans les années 70 et 80, l'Etat n'a pas fait beaucoup d'efforts pour prévoir des aménagements. Quant on veut développer le tissu économique, il faut prévoir à l'instar des pays comme la Tunisie et le Maroc des espaces déjà aménagés. Quel est le constat aujourd'hui ? C'est qu'il y a très peu de terres notamment au niveau de la région de Dakar. Cependant, l'Etat a impulsé non seulement une politique d'aménagement, mais également de révision du cadre juridique. Il y a des projets de textes qui ont été formulés au niveau de l'Apix après le Conseil présidentiel de l'investissement, qui sont en cours d'observation au niveau du gouvernement.

D'un autre côté l'Aprodi a été mise en place avec des projets sur Diamniadio, Ziguinchor et Saint-Louis qui pourraient résoudre de façon significative ce problème et donner la possibilité aux entreprises d'accéder à la propriété bâtie et non bâtie.

Parlons maintenant de la fiscalité, est-ce qu'il y aura des dispositions particulières pour les PME ?

Il y a deux choses, il y a les entreprises formelles et les entreprises dites informelles. L'une des philosophies de la charte, c'est de rendre possible cette migration de l'informel vers le formel. Et pour le faire, l'Etat doit consentir des efforts. C'est dans ce sens que des efforts seront réellement faits. Obligatoirement, pour densifier le tissu économique, pour formaliser les entreprises, pour leur permettre d'accéder à la mise à niveau, il sera important de faire de l'allègement fiscal. Il y a un projet de réforme de quelques articles du Code général des impôts qui sont également en observation. Ces articles vont permettre de mieux assainir l'environnement fiscal des entreprises et les aider d'une part à réintégrer le système formel et d'autre part à avoir des possibilités de ne pas gérer une cascade d'impôts et d'élargir également l'assiette fiscale.

Quelle sera la stratégie de votre ministère dans la migration des entreprises de l'informel vers le formel ?

Dans cette politique, il y a l'Agence de développement et d'encadrement des PME (ADEPME). Elle constitue le bras technique du ministère devant prendre en charge toutes ces dimensions. L'Adepme a son bureau Entreprises en difficulté, bureau accompagnement, restructuration et bureau création et développement des entreprises. Et c'est au niveau de cet accompagnement que l'agence va intégrer cette dimension qui va aider la migration de l'informel vers le formel. Donc c'est au niveau de l'Adepme que la migration se fera. Nous au niveau du ministère, nous avons la direction des PME qui est une direction de conception, de suivi et d'évaluation des PME. Mais c'est l'Adepme qui sera opérationnelle pour le passage de l'informel vers le formel.

Parlons maintenant du programme de mise à niveau prévu dans la charte des PME. Concrètement, comment se fera ce processus ?

Dans la lettre de mission du ministère, il est bien prévu la mise à niveau des entreprises au plan interne, mais aussi la mise à niveau de l'ensemble du tissu par rapport au contexte mondial. C'est important pour que l'entreprise sénégalaise devienne compétitive. Il s'agira de prendre en charge des entreprises déjà existantes qui ont des problèmes au niveau de toutes les dimensions managériales, de la gestion, de la comptabilité. Il s'agit donc de partir d'un diagnostic de l'entreprise pour voir ses points faibles, ses points forts ; retransmettre ça au niveau de l'environnement pour identifier les menaces et les opportunités de l'entreprise dans cet environnement-là du point de vue juridique, fiscal. Et à ce moment-là une sorte de business plan permet aux experts de voir quelle orientation donner à l'entreprise dans tous les volets gestion, ressources humaines, marchés.

Quelle est la pertinence de la dimension genre prise en compte par la charte ?

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Quant on parle de la dimension genre, je renvoie toujours à la Constitution du Sénégal qui stipule de manière très claire la prise en compte du genre dans toutes les politiques. Cela doit se traduire à tous les niveaux et se décliner à tous les échelons. Le secteur des PME ne doit pas être en reste quand, on sait que les femmes et les jeunes y sont très actifs. Quand on parle de prendre la dimension genre, ce n'est pas de donner un quota aux femmes, ce qui à terme ne pourra pas régler cette disparité, mais c'est d'amener les femmes à être beaucoup plus compétitives. On sait qu'elles sont toujours moins bien formées, moins bien éduquées donc moins promptes à saisir les opportunités dans le secteur économique. Si nous nous limitons à prendre les plus performants, nous risquons de ne pas prendre les femmes et les jeunes. Nous voulons tendre la main aux femmes sans retarder l'action des autres. C'est ça l'action positive, c'est ça la vision du genre.

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